Mine de lithium dans l’Allier : « Ne nous parlez pas de sauver le climat ! »
Les opposants au projet de mine de lithium à Échassières, dans l'Allier, ont fait entendre leurs protestations lors d'une réunion publique à Moulins. - © Valentin Caball / Reporterre
Les opposants au projet de mine de lithium à Échassières, dans l'Allier, ont fait entendre leurs protestations lors d'une réunion publique à Moulins. - © Valentin Caball / Reporterre
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À Moulins, le débat public sur le projet de mine de lithium d’Échassières qui s’est ouvert le 12 mars cristallise les contradictions de la transition énergétique.
Moulins (Allier), reportage
Qu’est-ce qui électrisait l’ambiance de la salle des fêtes de Moulins le soir du mardi 12 mars ? La présence de la presse, l’air déterminé de la centaine de riverains présents, mais, surtout, l’enjeu du débat : l’ouverture d’une mine de lithium à Échassières, dans l’Allier, là où s’échouent les derniers contreforts du nord du Massif central. Ce serait une première depuis cinquante ans dans l’Hexagone. Assis sur des chaises près de la tribune, tirés à quatre épingles, les cadres de la multinationale Imerys, spécialisée dans la production et la transformation des minéraux industriels, étaient venus disputer le premier grand match de la relance minière en France.
En théorie, leur équipe ne peut pas perdre. La loi prévoit que la Commission nationale du débat public (CNDP) soit saisie dès lors qu’un projet dépasse 600 millions d’euros d’investissement, mais il n’est pas prévu d’arbitrage : après quatre mois de rencontres avec le public, Imerys devra seulement tenir compte des préoccupations et des critiques.
Le projet se présente comme vert
L’adhésion de la population faciliterait toutefois beaucoup le projet, qui est colossal, et ouvrirait la voie à l’acceptation de tous les projets miniers suivants. Les industriels comptent sur ces mines « pour la souveraineté » afin de sécuriser leurs approvisionnements en métaux critiques, de la production de batteries à l’aéronautique en passant par l’électronique de pointe.
Est-ce la raison pour laquelle la voix de Guillaume Delacroix, directeur général Europe d’Imerys, tremblotait au micro quand il a introduit ce « projet exemplaire destiné à relever le défi du réchauffement climatique », grâce à une « production de lithium bas carbone en circuit court ». Dans la plaquette distribuée au public qui synthétise les intentions du groupe minier, c’est ce qui est mis en avant : une mine nécessaire à l’écologie, du moins à la baisse des émissions carbone, et la plus verte possible. C’est aussi ce qui a été contesté pied à pied, ce soir-là, par les habitants du territoire.
Étienne, jeune habitant des environs d’Échassières, a demandé le micro le premier. « Vous dites que ce lithium va servir à lutter contre le réchauffement, et pourtant il servira à produire les batteries des véhicules qui sont sur le marché : ce sont de grosses voitures qui vont justement à l’encontre de la transition écologique, dénonce-t-il en citant un rapport récent du WWF. Pouvez-vous vous engager à ce que cette production de lithium ne soit pas utilisée pour des SUV, par exemple ? » Réponse du directeur d’Imerys : « Nous sommes une entreprise minière, nous ne décidons pas de l’usage qui sera fait du lithium ». « Alors ne nous parlez pas de sauver le climat ! », tranche Étienne.
La consommation électrique de la moitié de l’Allier
Pour qui se donne la peine de lire les 156 pages du dossier du maître d’ouvrage qui accompagne le débat public, il y a effectivement matière à s’interroger sur cette stratégie de décarbonation. Car pour produire ce lithium, qui n’est que l’un des métaux présent dans les batteries des voitures électriques, Imerys doit déployer des infrastructures gigantesques.
À Échassières, il est prévu de creuser dans le granite pour créer des galeries d’extraction à plus de 400 mètres sous terre et un site de concassage souterrain, au-dessus duquel sera déployée sur 30 hectares l’usine de concentration du minerai. Seize kilomètres plus loin, à Saint-Bonnet-de-Rochefort, on bâtirait sur 15 hectares une « station de chargement du minerai », une véritable usine, avec des bâtiments hauts de 20 mètres et des filtres-presses de 8 mètres de diamètre destinés à assécher le minerai pour le transporter ensuite par rail.
Un site métallurgique de 30 hectares, baptisé « usine de conversion » par Imerys, serait créé à Montluçon, toujours dans l’Allier, pour transformer le concentré de lithium en hydroxyde de lithium de qualité batterie. Comme l’autre usine, il utiliserait divers réactifs chimiques, principalement de l’acide sulfurique. S’y ajoutent les infrastructures de stockage pour deux millions de tonnes de déchets miniers par an. Sans oublier la construction d’un réseau de canalisations souterraines, d’une ligne haute tension de 63 000 volts et d’un poste électrique.
Selon les chiffres d’Imerys, la consommation électrique de ces trois sites serait au total de 446 000 mégawattheures par an, l’équivalent de la consommation annuelle de 172 000 personnes, soit la moitié du département de l’Allier. Dans l’usine de métallurgie, le seul four destiné à chauffer le concentré de lithium à 1 000 °C brûlerait 495 gigawattheures de gaz à l’année, c’est-à-dire la consommation énergétique domestique de 67 000 personnes en France.
De ces ordres de grandeur, il n’a pas été question lors de la soirée à Moulins, pas plus que lors de la visite de presse organisée par Imerys le lendemain sur le futur site d’extraction de lithium à Échassières. Le bilan carbone de ces immenses chantiers n’a pas non plus été calculé.
« Où sont les études sur l’eau ? »
Au micro, Laurent, secrétaire général de la CGT Allier, se présente : il est « petit-fils de mineur », et c’est pour ça qu’il ne croit pas « à la mine propre ». Il se pose des questions sur la nature des 500 à 1 000 emplois directs promis : des postes fixes ou précaires ? Il déplore que « les associations ne puissent pas intervenir dans le débat pour transmettre leur expertise sur le projet, qu’elles ont pourtant bien étudié ». De nombreux membres de Préservons la forêt des Colettes et Stop Mines 03 étaient présents, mais chacun n’a eu que trois minutes de temps de parole. Ce qui ne les empêche pas de marteler qu’Imerys a échoué à répondre à la principale préoccupation des habitants : l’eau.
« Imerys s’était engagé à fournir pour ce débat une étude hydrogéologique pour étudier les risques de pollution par la mine, où est-elle ? », demande Pierre-François, membre de Préservons la forêt des Colettes. En effet, sur le site internet de la CNDP, parmi les documents fournis par le maître d’œuvre, la « fiche thématique » sur l’eau est manquante. « Le granite de Beauvoir est quasiment imperméable en profondeur », rassure Fabrice Frébourg, responsable environnement du projet. Mais l’argument est insuffisant, et il le sait.
« Ici, les communes ont toujours été trompées par les exploitants miniers »
Culminant à 720 m, la « Bosse », la colline d’Échassières où serait implantée la mine, est considérée comme le château d’eau de la région. En forant dans une roche fracturée communiquant avec un aquifère, Imerys peut perturber les écoulements souterrains et diminuer les réserves d’eau souterraines en pompant pour creuser ses galeries. D’autre part, y aura-t-il assez d’eau en 2030 dans la Sioule, la rivière voisine, pour y pomper au moins 600 000 m³ par an, comme le prévoit Imerys ? Et l’entreprise ne risque-t-elle pas de prélever beaucoup plus si ses technologies innovantes d’utilisation de l’eau en circuit fermé ne fonctionnent finalement pas ?
« Ici, les communes ont toujours été trompées par les exploitants miniers, qui n’ont jamais réparé les pollutions, constate Michel, de l’Observatoire local du droit. Que ce soit la mine d’uranium de Saint-Priest ou la mine de tungstène d’Échassières, qui a pollué à l’arsenic la Sioule et les captages d’eau. Tout ceci doit être réparé avant l’ouverture d’une nouvelle mine. »
Pierre-François, lui, habite à côté du barrage des Fades, pollué au plomb par les mines de Pontgibaud. Il balaie la salle des fêtes du regard. « D’ailleurs, où est Madame la préfète, qui s’est tellement mobilisée en faveur de ce projet de lithium ? Qu’a-t-elle à répondre sur les graves pollutions minières du territoire ? » Pascale Trimbach, qui s’est déclarée favorable à cette extraction de lithium depuis un an, n’est pas venue en discuter avec ses administrés.
Reporterre a appris en marge de cette réunion publique que le cabinet de la préfecture avait dernièrement envoyé une « alerte » à toutes les mairies du secteur d’Échassières, pour leur signaler la présence d’individus « susceptibles de diffuser des fausses informations ». Ce jour-là, les associations écologistes du secteur étaient sorties distribuer des tracts sur le projet de mine de lithium.