Municipales : victoire des écologistes sur fond de pandémie

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16 mars 2020 / Lorène Lavocat (Reporterre)



Malgré une abstention record et la menace d’un report du second tour, les écologistes ont réalisé de très bons scores dans de nombreuses villes. Ces résultats confirment la primauté des Verts à gauche et démontrent leur capacité à conquérir le pouvoir.

L’écologie est paradoxalement la grande gagnante et la grande perdante de cet étrange scrutin. « Les listes écolos et d’union de la gauche réalisent de très bons scores, mais cette victoire est en trompe-l’œil, car elle ne pourra pas se concrétiser… puisqu’il n’y aura pas de second tour », résume le politologue Rémi Lefebvre. Car disons-le tout de go : les résultats de ce vote comportent une énorme inconnue. Y aura-t-il un second tour ? Au vu de l’abstention — près de 56 % des votants — et de l’augmentation rapide du nombre de contaminations — 900 cas supplémentaires en un jour, a annoncé dimanche soir le ministre de la Santé, Olivier Véran —, les voix se sont élevées à l’unisson pour réclamer un report de l’élection. « Avec une abstention record, avec une campagne impossible… maintenir [le second tour] serait mauvais pour la santé des citoyens, mais aussi pour celle de la démocratie », a ainsi écrit le député insoumis François Ruffin sur Twitter.

Un leitmotiv repris par le Vert Yannick Jadot, lors d’une allocution : « J’appelle le Président à faire prévaloir la santé des Français, a-t-il déclaré. Il faut réunir les représentants des forces politiques afin de tirer les conclusions de ce premier tour et d’organiser le report du second tour. Ce scrutin ne peut pas se tenir dans de bonnes conditions, il ne peut pas être truqué. » Une position à peine nuancée par le secrétaire national d’EELV, Julien Bayou, joint par Reporterre : « Il y a de nombreuses incertitudes pour ce second tour, et nous sommes ouverts à toute hypothèse qui permette de préserver la santé des citoyens, dit-il. L’essentiel, c’est que tout se passe dans la transparence, notamment sur les avis scientifiques, la concorde et en associant tout le monde. Le Président ne doit pas décider seul. » Côté France insoumise, Martine Billard enfonce le clou : « Quand on voit le bilan du premier tour, on se dit que ce ne serait pas sérieux de tenir le second tour », dit-elle à Reporterre, en déplorant une forte abstention, notamment dans les quartiers populaires, « où une dynamique participative semblait pourtant enclenchée ».

« L’épidémie écrase tout commentaire »

Dimanche soir, le gouvernement n’a pas tardé à réagir, par la voix de son ministre de la Santé, Olivier Véran, qui a annoncé que les experts du conseil scientifique seraient sondés « sans doute mardi » quant à l’opportunité de maintenir le second tour. Lors d’une courte déclaration, le Premier ministre, Édouard Philippe, a estimé que « le taux d’abstention élevé [témoignait] de l’inquiétude grandissante face à l’épidémie qui nous frappe ». La décision à propos du prochain scrutin serait prise « en prenant en compte l’avis des scientifiques » et après consultation des responsables politiques, dans un « esprit de consensus républicain », a-t-il précisé.

Dans ce contexte lourd et confus, « il est très difficile de tirer des conclusions, reconnaît Julien Bayou. L’épidémie écrase tout commentaire ». Dommage, car cette élection, en temps normal, aurait pris des airs de fête pour les écologistes, qui ont réalisé ce 15 mars d’excellents scores, particulièrement dans les grandes villes. Le politologue Simon Persico constate ainsi « une forte progression de l’écologie au niveau local, avec des résultats bien supérieurs à ceux de 2014. Ça ancre les Verts à des niveaux inédits et ça affiche leur capacité à conquérir le pouvoir ».

Voici donc quelques communes où les écologistes et les listes d’union de la gauche ont réalisé des percées électorales (les chiffres ne sont pas définitifs) :

  • Strasbourg : l’écologiste Jeanne Barseghian (EELV, 27,8 %) est arrivée devant Alain Fontanel (LREM, 19,8 %).
  • Grenoble : Éric Piolle (EELV/LFI/PCF, 44,6 %) a très largement devancé Alain Carignon (DVD, 20,5 %).
  • Lyon : l’écologiste Grégory Doucet (EELV, 28,3 %) est arrivé premier, devant Étienne Blanc (LR, 16, 5 %) et Yann Cucherat (LREM, 14,8 %).
  • Besançon : la liste conduite par l’écologiste Anne Vignot est arrivée en tête avec 31,2 % des voix, devant Les Républicains (23,6 %).
  • Rouen : la liste EELV-PCF a obtenu 23,16 % des voix, derrière le PS (29,52%).
  • Lille : la maire sortante, Martine Aubry, tête de liste PS, a devancé avec près de 30 % la tête de liste EELV Stéphane Baly (24,3 %).
  • Bordeaux : Nicolas Florian (LR-Modem, successeur d’Alain Juppé) est au coude-à-coude (34,56 %) avec la liste EELV-PS-PCF de Pierre Hurmic, à 34,38 %. Philippe Poutou a obtenu plus de 12 % des suffrages.
  • Marseille : Michèle Rubirola (liste d’alliance Printemps marseillais) devance de 1.800 voix Martine Vassal, de LR (23,44 % contre 22,32 %). LR se retrouve aujourd’hui sous la claire menace d’une alliance entre les listes du Printemps marseillais et Debout Marseille, portée par Europe Ecologie-Les Verts (8,94%)
  • Nantes : la maire de Nantes, Johanna Rolland, avec plus de 31,36 % des voix est en tête, l’écologiste Julie Laernoes (19,58 %) et la candidate de droite, Laurence Garnier (19,94 %) sont arrivées au coude-à-coude.
  • Toulouse : Jean-Luc Moudenc (LR-LREM) est arrivé en tête au premier tour avec 35,3% des voix, devant le candidat écologiste Antoine Maurice (28,3%).

Pour Julien Bayou, « cette élection est un jalon, une élection d’ancrage. L’enjeu, c’est de montrer que quand on confie les clés d’une ville aux écolos, on protège la population des pollutions, des nuisances, et on met la ville sur la voie de la transition écologique ». Pour ce faire, il peut compter sur l’excellent résultat d’Éric Piolle à Grenoble, qui enregistre « le meilleur score d’un maire sortant d’une grande ville, dans l’espace de gauche, calcule Simon Persico. C’est la démonstration que les écolos peuvent gérer une ville, et que les électeurs ont même envie de revoter pour eux. »

« Ces résultats ressemblent à une victoire à la Pyrrhus »

Au-delà, « cette dynamique importante d’EELV, inédite au niveau local » rebat les cartes politiques, selon le chercheur. D’abord parce que « dans plusieurs grandes villes, comme Lyon ou Toulouse, ils peuvent gagner », en faisant des alliances avec les forces de gauche. Surtout parce que ces résultats confirment le leadership des Verts à gauche, dans une période de recomposition de l’arc politique. « EELV a réalisé des percées d’autant plus fortes que le maire sortant était de droite, car ils ont alors capté la dynamique politique de gauche, dans un arc allant de la France insoumise au Parti socialiste, analyse Simon Persico. Face à des maires de gauche sortants, souvent PS, les Verts ont augmenté leur score, mais ils ne sont pas passés devant le PS, qui a bénéficié de la “prime au sortant” et de bilans souvent écolos ».

Outre les listes « 100 % écolos », les listes d’union de la gauche ont marqué des points, comme à Besançon ou Marseille. Les listes participatives ont obtenu des scores très variables, selon les communes : l’Archipel citoyen, soutenu par des partis, a fait une belle percée à Toulouse, tandis que la liste 100 % citoyenne Nous sommes, à Montpellier, s’est contenté de 9,2 % ; à Saillans, la liste citoyenne sortante est arrivée deuxième, avec 48,94 %, soit 18 voix de moins que la liste concurrente.

« Mais comme ces élections seront à coup sûr reportées, ces résultats ressemblent à une victoire à la Pyrrhus, insiste Rémi Lefebvre. Les Verts ne pourront pas capitaliser sur leurs bons scores, et toutes les dynamiques participatives et d’alliance risquent d’être coupées dans leur élan. Ces élections municipales devaient aussi servir de booster pour l’union de la gauche, en vue notamment des prochaines présidentielles. Tout ceci est aussi remis à plus tard. »


LREM À LA PEINE

Ce scrutin est également un camouflet pour le parti présidentiel. Symbole de cette déroute, le Premier ministre, Édouard Philippe, est menacé dans sa ville du Havre : bien qu’il soit arrivé en tête (43,6%) il est talonné par Jean-Paul Lecoq, candidat des insoumis et des communistes (35,8%), qui pourrait bénéficier — en cas de second tour — des voix de l’écologiste Alexis Deck, arrivé troisième avec 8,3 % des suffrages. Par ailleurs, l’essentiel des maires d’extrême droite ont été réélu dès le premier tour, comme à Hénin-Beaumont, Béziers ou Fréjus. À Perpignan, Louis Alliot a terminé en tête, même si l’écologiste a rassemblé 14 % des voix.





Source : Lorène Lavocat / Reporterre
Photos : ©Moran Kerinec/Reporterre et © Lucas Mascarello/Reporterre

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