Non, l’abstention ne favorise pas le Front national

3 mars 2017 / Antoine Peillon



L’abstention ferait le lit du Front national. Cette antienne médiatique et de certains politiciens ne tient pas l’analyse, selon l’auteur de cette tribune. Qui assure que les partis dits « de gouvernement » sont les premiers responsables des « déterminants » du vote frontiste.

Antoine Peillon est journaliste. Il est l’auteur, entre autres, de Ces 600 milliards qui manquent à la France : enquête au cœur de l’évasion fiscale (Le Seuil, 2012), de Corruption (Le Seuil, 2014) et de Résistance ! (Le Seuil, 2016). Son nouveau livre, Voter, c’est abdiquer ! Ranimons la démocratie !, est publié aux éditions Don Quichotte.

Antoine Peillon.

« Quand l’abstention fait le lit de l’extrême droite », titrait Le Nouvel Observateur, en juin 2002, avant le premier tour des élections législatives, lequel enregistra pourtant une hausse significative du taux d’abstention (de 32 % en 1997 à 35,60 % en 2002), mais une baisse tout aussi nette du FN (de 14,94 % des exprimés en 1997 à 11,34 % en 2002)… Une douzaine d’années plus tard, l’émission « Façon de penser », du Mouv’ (station de Radio France « à destination des publics jeunes »), du 26 mars 2014, continuait d’affirmer, entre les deux tours des dernières élections municipales, et sans la moindre argumentation : « On serait tenté de dire que l’abstention est une attitude irresponsable qui met en danger la démocratie : d’abord, parce qu’elle fait le lit du Front national… »

Ce délire médiatique, totalement contradictoire avec la réalité du phénomène dénoncé, s’articule malheureusement à la désinformation de certains politiciens patentés. Ainsi, Frédéric Barbier (PS) étant vainqueur d’une élection législative partielle dans le Doubs, le dimanche 8 févier 2015, son concurrent UMP vaincu, Édouard Philippe, déclarait le lendemain matin, au micro de Jean-Jacques Bourdin (RMCBFMTV), sans sourciller : « Systématiquement, quand les participations sont faibles, les scores du Front national sont plus élevés. C’est une mécanique dont il faut avoir conscience. » De même, Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire du Parti socialiste, assénait le 15 mars 2015, sur France 5, à la veille des élections départementales des 22 et 29 mars : « Le problème, c’est que le Front national a quasiment tout le temps le même nombre de voix. Mais l’abstention est là. Si vous avez de l’abstention, le Front national est beaucoup plus haut. » Pourtant, cinq jours plus tôt, Marion Maréchal-Le Pen, députée FN du Vaucluse, soutenait exactement le contraire sur les ondes de France Info : « J’invite à lutter contre l’abstention, parce que l’expérience des campagnes prouve que plus la participation est forte, plus le Front national est fort. » Comprenne qui pourra…

« Les dirigeants du FN disent d’ailleurs eux-mêmes que l’abstention est leur principal adversaire »

Heureusement, il y a justement moyen de comprendre, si nous le souhaitons vraiment et si nous nous donnons la peine d’analyser rigoureusement ce que les politologues appellent les « déterminants » des votes en faveur du FN. Ainsi, Jérôme Fourquet, directeur du département opinion de l’Institut français d’opinion publique (Ifop), pouvait expliquer, dans la perspective de l’élection présidentielle de 2012, que l’abstention pénalise le Front national, précisant même que ce serait « une erreur de penser qu’une forte abstention favoriserait mécaniquement l’extrême droite en s’imaginant que, par nature, son électorat radical se mobiliserait davantage que ceux des partis de gouvernement. […] Les dirigeants du FN disent d’ailleurs eux-mêmes que l’abstention est leur principal adversaire ».

Son analyse fut amplement vérifiée, deux ans plus tard. Lors du premier tour des élections municipales de 2014, dans les 110 communes où le Front national obtenait plus de 20 % des suffrages, la participation moyenne fut bien plus élevée (62,33 %) que la participation moyenne nationale. De quoi démentir l’affirmation selon laquelle les scores élevés du FN seraient dus à l’abstention. Ainsi à Villers-Cotterêts (Aisne), le parti du clan Le Pen obtenait même 40,30 % des suffrages exprimés, alors que le taux de participation s’élevait jusqu’à 68,47 %. A Carros (Alpes-Maritimes), le Front national récoltait 35,75 % des voix, avec une participation de 70,7 %. Les exemples pourraient être multipliés.

Déjà, entre les élections régionales (premiers tours) de 2004 et de 2010, l’abstention explosait de 34,34 % à 48,79 % (+ 14,45 % !), tandis que le vote frontiste désenflait de 14,7 % à 11,42 % des suffrages exprimés (– 3,28 %). J’ajoute qu’entre 2010 et 2015 (toujours aux premiers tours des élections régionales), l’abstention stagnait de 48,79 % à 49,91 % (+ 1,19 %), tandis que le vote FN progressait en flèche de 11,42 % à 27,73 % (+ 16,31 %, soit + 801.759 voix). De façon plus générale, aux élections présidentielles, notamment en 2012, le Front national a obtenu de bons scores malgré une faible abstention relative. Et il lui est aussi arrivé souvent de faire de mauvais scores alors que l’abstention était élevée, comme lors des législatives 2012, des régionales 2010, des européennes et des régionales 2004…

On ne peut faire de plus claires démonstrations qu’il n’existe aucune relation de cause à effet entre l’abstention et les succès électoraux du FN.

Le vote frontiste se nourrit en premier de la hausse dramatique du chômage 

Si l’irrésistible ascension du FN, depuis une trentaine d’années, ne doit donc rien à celle de l’abstention, il est aujourd’hui nécessaire de dévoiler comment celles et ceux qui ne cessent de diaboliser l’une et l’autre conjointement sont en réalité les principaux promoteurs des succès électoraux de plus en plus dangereux du clan Le Pen. Car il existe des « déterminants » réels du vote frontiste, qu’ils soient socioéconomiques, idéologiques ou tactiques, dont les dirigeants des partis dits « de gouvernement » sont les premiers responsables.

Car le vote frontiste se nourrit en premier de la hausse dramatique du chômage. Une étude du cabinet d’expertise statistique SLPV Analytics relevait, à propos des élections communales de 2014, que « quelle que soit la taille de la commune : 1 % de chômage en plus donne 0,93 % de vote supplémentaire au FN ». Mais d’autres « déterminants », dont les dirigeants politiques et économiques du pays sont les premiers responsables depuis le début des années 1980, jouent aussi un rôle systémique dans la montée inexorable du populisme d’extrême droite. Un chapitre entier de mon nouveau livre, « Faire le lit de Marine Le Pen », en dresse l’indispensable inventaire d’avant-décès de notre République.


  • Voter, c’est abdiquer. Ranimons la démocratie !, par Antoine Peillon, éditions Don Quichotte, 192 p., 15 €.



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Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Dessin : © Red !/Reporterre

Photo :
. portrait : © Lucas Mascarello pour Reporterre

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