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ReportagePolitique

« On craint la disparition de la dimension citoyenne » : à Poitiers, une union des gauches au goût amer

La maire écologiste Léonore Moncond’huy, entourée de commerçants et de sympathisants, à Poitiers, le 24 février 2026.

Municipales - La fusion de deux listes de gauche - dont une liste citoyenne -, aux nombreuses similitudes, s’est faite dans la douleur. Une illustration des difficultés à réunir les gauches sociale, citoyenne et écologique.

Poitiers (Vienne), reportage

L’amertume, à fleur de peau. Sous la pression de son électorat, la liste citoyenne conduite par la maire écologiste Léonore Moncond’huy, en tête au premier tour à Poitiers (26 %), a fusionné in extremis et à contrecœur avec celle dirigée par l’insoumis Bertrand Geay (Poitiers en commun, 14 %), mardi 17 mars.

Pour une partie des membres de cette liste citoyenne, devenue emblème national d’un souffle de renouveau démocratique après sa victoire surprise en 2020, c’est la fin d’une histoire. Les quarante-huit heures de discussions fiévreuses qui ont suivi le premier tour marquent un brutal retour à la réalité électorale française : négociations de places, troc de propositions, immixtions des enjeux d’égo ou de stratégie nationale dans les discussions…

Au final, 10 des 37 places éligibles sont laissées à l’alliance LFI-PCF-Citoyens (Poitiers en commun). Une arithmétique favorable à Poitiers collectif, la liste citoyenne sortante, puisqu’elle pourrait lui garantir une majorité au conseil municipal (27 sièges) sans ses alliés LFI et PCF.

Conserver l’ADN d’une liste citoyenne et participative

Ce panachage est néanmoins vécu comme l’effondrement d’un monde chez certains historiques de Poitiers collectif, qui ont consacré six ans de leur vie à l’utopie démocratique. « On craint la disparition de la dimension citoyenne », dit Julie Reynard, ancienne adjointe au commerce qui ne se représente pas.

Cette adepte de la « sociocratie » défend une méthode fondée notamment sur la confiance et l’autonomie. « On désigne des groupes, on leur donne un mandat et on leur fait confiance. Dans nos échanges, on définit aussi un cadre de sécurité : s’écouter, avoir le droit de se tromper, parler en son “je”... Cela n’a rien à voir avec le fonctionnement hiérarchisé des partis politiques où c’est souvent celui qui parle le plus fort qui impose ses décisions », dit-elle.

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La France insoumise, notamment à cause des récents propos à connotation antisémite de Jean-Luc Mélenchon, est également vue comme un repoussoir pour certains militants. « Il y a beaucoup d’émotion dans nos échanges, car c’est assez dur comme séquence, mais nous aurons à cœur de conserver l’ADN d’une liste citoyenne et participative », tempère Charles Reverchon-Billot, directeur de campagne de Poitiers collectif, joint le 18 mars par téléphone.

Durant la dernière campagne, Poitiers collectif est allé loin dans l’innovation démocratique, en lançant un « plébiscite citoyen » pour désigner ses candidats. Tous les poitevins pouvaient proposer des noms selon plusieurs principes intangibles : il fallait désigner moins de la moitié des élus sortants pour renouveler les mandats ; la moitié, au moins, de militants non encartés dans des partis et un principe de parité sociale qui plaçait des profils d’ouvriers en haut de liste.

« C’est franchement réussi, cela a notamment permis de faire monter des gens y compris aux places éligibles », juge Nathan Bernard, premier secrétaire fédéral du Parti socialiste, observateur extérieur mais avisé.

« Des conceptions différentes de la démocratie »

Les négociations ont duré toute la nuit de dimanche à lundi. Avec le Parti socialiste, d’un côté, qui proposait une fusion mais refusait tout élargissement à La France insoumise. Et avec la liste LFI-PCF-Citoyens de l’autre. Au bout de la nuit, faute de consensus en leur sein, les quatorze négociateurs mandatés par Poitiers collectif décidaient de retirer leur propre proposition d’accord.

Signe de l’intense tiraillement qui secoue le collectif, ils étaient alors prêts à risquer une victoire du centre dans cette ville qui semblait imperdable pour la gauche. C’est le tollé suscité par cette annonce et la forte pression extérieure, qui a conduit, mardi, la maire sortante et son groupe de négociateurs à revenir sur la voie d’une fusion des listes.

Cette méfiance suscite l’incompréhension, notamment parmi les membres de la liste Poitiers en commun, qui réunit LFI, le PCF et l’association Poitiers populaire, elle aussi engagée dans une démarche « citoyenne » depuis un an. « Nous sommes tout aussi citoyens qu’eux », dit Bertrand Geay, attablé à la terrasse d’un café sur la place de la mairie, mardi 17 mars. Sociologue dans la vie civile, militant LFI, chez Greenpeace et à la FSU, il réfute l’idée que l’accord de second tour scelle la « victoire des partis ». « La moitié de nos candidats sur la liste de fusion ne sont pas encartés et nous prenons toutes nos décisions à l’unanimité », insiste-t-il.

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Les difficultés à s’allier résultent selon lui de « conceptions différentes de la démocratie ». Il prend comme exemple l’expérimentation démocratique la plus aboutie du mandat qui s’achève : les assemblées citoyennes et populaires. « C’était passionnant et très bien organisé, mais ça n’a pas débouché sur grand-chose », regrette-t-il. Il prône une évolution du dispositif, vers une assemblée permanente, faisant plus de place aux citoyens tirés au sort. Une « seconde chambre » municipale, dédiée à « écouter les rapports de forces », décrit-il.

« Il faut faire en sorte que le conflit trouve une place et une solution dans la démocratie », dit-il. Bertrand Geay pense notamment au conflit qui s’est embourbé, durant le mandat qui s’achève, entre les locataires de logement sociaux et leur bailleur présidé par la communauté de communes. Un conflit qui éclabousse indirectement la majorité municipale sortante.

« Il sera compliqué de revenir aux vieilles méthodes très pyramidales »

Sur le modèle de la Convention citoyenne pour le climat, les assemblées citoyennes et populaires expérimentées à Poitiers réunissent des élus, des employés municipaux et des citoyens tirés au sort et indemnisés, pour phosphorer autour de thèmes qu’ils avaient choisis et prendre des mesures qui s’imposent. La première a porté sur les incivilités dans la ville et la seconde sur l’alimentation, à travers, à chaque fois, quatre samedis de travail réunissant jusqu’à 150 participants et avec l’aide de dix facilitateurs de Fréquence commune, coopérative spécialiste de la gouvernance partagée.

« C’est la première fois que c’est fait à cette échelle. Ce sont des moments magiques qui, s’ils ne transforment pas les gens, infusent une toute autre manière de faire. Il sera compliqué de revenir aux vieilles méthodes très pyramidales », résume Julie Reynard.

Bertrand Geay revendique également une écologie plus « populaire » et « militante ». Il défend la gratuité totale des bus et insiste sur l’urgence d’avancer sur l’alimentation bio dans les cantines, via notamment une régie maraîchère municipale, qui a souffert selon lui de « ratages ». « On pense que la ville doit prendre ses responsabilités en planifiant la transition vers le bio, notamment à cause du contexte de bagarre autour des mégabassines, qui marque la région », dit Bertrand Geay.

Gauche plurielle, ou cacophonique ?

Devant le local des écologistes, profitant de l’air printanier au parfum de victoire, le petit monde militant local fourmille quelques minutes après l’annonce de la fusion des listes, mardi soir. Mélange d’euphorie pour certains et d’amertume pour d’autres. Par grappes, ils débriefent les quarante-huit heures de tragicomédie qui viennent de s’achever. L’extraordinaire complexité du paysage a de quoi dérouter même les plus assidus : le florilège de petits partis de gauche ; la cohabitation de deux démarches citoyennes qui se télescopent ; les tentatives de rassembler qui finissent par diviser et les accusations réciproques de « sectarisme »...

Comment faire pour que cette gauche plurielle ne s’enferme pas dans la cacophonie ? Le point de bascule, à Poitiers, sera la capacité des uns et des autres à « se dépasser », dit Bertrand Geay, qui a lui-même dû lutter avec vigueur contre la direction nationale de La France insoumise, qui voulait qu’il refuse tout accord de second tour.

« Nous avons appris, collectivement, à renoncer »

Avec d’autres mots, Julie Reynard aboutit au même constat. Cet accord est un « crève-cœur », mais elle se résout à l’accepter : « Nous avons appris, collectivement, à renoncer. C’est un élément essentiel de la sociocratie et de la gouvernance partagée. Et ce n’est pas rien, en politique. »

18 heures sonnent, nouveau coup de théâtre : le candidat socialiste (11,4 % au premier tour) annonce sa décision de se retirer pour favoriser le centriste, ancien macroniste désormais en dissidence, arrivé 2e avec 23,9 % des voix. La victoire de ce dernier aurait été quasi certaine si les deux listes de gauche n’avaient pas décidé de se rassembler. « Au final, les élections, c’est un peu des mathématiques », disait quelques heures plus tôt Nathan Bernard. La gauche poitevine était soulagée, hier soir, de s’être souvenue de cette réalité froide.



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