Lumir Lapray : « La gauche unie peut gagner quasiment toutes les villes de France »
Lumir Lapray à Paris. - © Mathieu Génon / Reporterre
Lumir Lapray à Paris. - © Mathieu Génon / Reporterre
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Municipales - Malgré les scores du Rassemblement national au premier tour, l’extrême droite ne renforce pas son ancrage local, estime Lumir Lapray. Selon la consultante, la gauche pourrait l’emporter dans davantage de communes, en investissant les territoires ruraux.
L’écologiste Lumir Lapray est déterminée à ne pas abandonner le vote populaire rural au Rassemblement national. Dans son livre Ces gens-là, plongée dans cette France qui pourrait tout faire basculer (Éd. Payot, 2025), celle qui a été candidate Nupes aux législatives en 2022 raconte le quotidien de ses proches et de ses voisins. Leurs colères, et leurs désillusions aussi. Issus des classes populaires et moyennes blanches, ce sont eux qui « pourraient tout faire basculer » lors de l’élection présidentielle de 2027, en votant notamment pour l’extrême droite.
En tant que consultante politique pour le mouvement citoyen Victoires populaires, la trentenaire a œuvré pour faire gagner des listes de gauche dans les villages, comme à Crest (Drôme) ou Bourg-d’Oisans (Isère), passés à gauche dès ce premier tour des municipales, dimanche 15 mars.
Reporterre — L’enseignement que l’on peut d’ores et déjà tirer à l’issue de ce premier tour, c’est une abstention jamais vue (42,8 %) en dehors des élections de 2020 bouleversées par la pandémie de Covid-19. Comment comprenez-vous un tel score ?
Lumir Lapray — Les électeurs ne comprennent plus à quoi sert la politique, ils ont le sentiment que les candidats sont tous les mêmes. Force est de constater que le travail mené par le collectif Démocratiser la politique, qui alerte sur la faible présence en politique de personnes issues de milieux populaires, leur donne raison. Le pouvoir comme les richesses sont captés par des gens aux origines sociales identiques, et le décalage entre ces deux mondes est réel. Les citoyens ont l’impression que les politiques ne vont de toute façon rien faire pour les aider, donc si l’on suit ce raisonnement, à quoi bon se déplacer aux urnes ?
La France insoumise, qui a investi pour la première fois ce scrutin local, obtient de bons résultats. Le RN renforce son ancrage dans les villes qu’il dirigeait déjà, mais peine à faire la percée qu’il espérait. Quels enseignements tirez-vous de ce premier tour ?
Mise à part Perpignan, où Louis Aliot a été réélu dès le premier tour, le parti de Marine Le Pen n’a pour l’instant pas remporté de grande ville. Pour un parti politique soi-disant à deux doigts de prendre le pouvoir en 2027, le constat est clairement en demi-teinte : l’extrême droite ne renforce pas réellement son ancrage local. Même la ville de Lens passe à gauche dès le premier tour alors qu’elle est située au cœur d’un bassin minier.
L’extrême droite progresse, certes dans le Sud-Est, notamment dans le Var, mais globalement, ce qu’il faut retenir, c’est que le vote RN monte surtout dans les communes où la droite s’est radicalisée. À Marseille par exemple, sa percée se fait à la faveur de l’affaiblissement de Martine Vassal (LR).
« Le vote RN monte surtout dans les communes où la droite s’est radicalisée »
Aujourd’hui, plusieurs figures des Républicains, tels que Laurent Wauquiez, tiennent des discours très proches de ceux de l’extrême droite, à tel point que l’on ne sait plus bien qui parle. La droite a une responsabilité majeure : elle a banalisé son idéologie. Dans ce contexte, plutôt que de voter pour une pâle copie, les gens sont de plus en plus attirés par de nouvelles figures.
« Je pense que la négligence de toute la gauche pour les ruralités va se voir aux municipales », disiez-vous dans « Libération » en décembre dernier. Qu’entendez-vous par là exactement ? Votre prédiction se confirme-t-elle ?
La poussée dégagiste est faible aux élections municipales dans ces territoires où la prime au sortant est très forte. En revanche, la gauche aurait pu gagner beaucoup plus de communes si elle avait mis davantage de ressources. Il est évident que la question qui a le plus occupé les partis de gauche était de savoir quelle nuance de gauche allait emporter les métropoles. C’est quand même dingue, à force de s’invectiver, ils ont laissé le camp adverse progresser.
Le score du RN à Marseille, c’est la honte pour les différents partis de gauche qui ont préféré s’affronter tout du long de la campagne. Malgré ce désintérêt profond pour les campagnes et le périurbain, je trouve que l’on s’en sort pas trop mal. La gauche unie peut en réalité gagner quasiment toutes les villes de France. Ces résultats nous rappellent combien l’union est la seule solution pour battre l’extrême droite.
Le chercheur Félicien Faury, qui a étudié le comportement des électeurs du RN dans la région Sud-Paca entre 2016 et 2022, documente les ressorts identitaristes et sociaux de ce vote. Que faites-vous du racisme, qui est l’un des moteurs de ces électeurs ?
Je crois qu’il faut faire attention à ne pas généraliser ces conclusions. Félicien Faury analyse surtout la racialisation des rapports sociaux, et il ne faut pas oublier qu’il s’intéresse au Sud-Est. Il est question d’un territoire structuré par la colonisation violente de l’Algérie, et par l’incapacité de la France à gérer ce fait colonial. Je pense sincèrement que le racisme n’est pas la justification primordiale du vote d’une grande majorité des électeurs du RN.
Attention, je ne dis pas qu’il n’est pas l’une des motivations, mais il me semble que la raison principale, c’est la mise en concurrence et le sentiment de perte de prise sur son quotidien. Par contre, le racisme est clairement la pierre angulaire de ce vote. S’il disparaissait, les gens se rendraient compte que leurs alliés objectifs sont en réalité ceux auxquels ils disent s’opposer.
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La question qu’il faut se poser, c’est comment accompagner un processus de déconstruction. Prenons le cas du masculinisme, l’autre pierre angulaire du vote RN dont on parle peu : ces hommes sont traversés par une perte de valeurs, le sentiment de ne plus avoir de place dans la société, etc. Pour autant, pour gagner, la gauche ne peut pas les laisser de côté.
À ce stade, rien n’est encore joué pour les maires Les Écologistes sortants… Quelles leçons l’écologie politique doit-elle en tirer ? N’ont-ils pas convaincu ?
Ce qu’il faut retenir, c’est qu’une vague électorale doit être portée par un mouvement social. Lors des élections municipales de 2020, les maires écologistes ont été portés par le mouvement citoyen massif, souvent jeune, qui s’est mobilisé partout en France dans les rues en 2018 et 2019. Il s’agit d’une vraie mise en garde de tout l’appareil politique : vous ne pouvez pas faire sans nous les syndicats, les associations, les mouvements sociaux, et les communautés organisées. Si l’extrême droite arrive au pouvoir, c’est nous qui allons en payer directement les conséquences.
Au-delà, il faut arriver à construire un rapport, non pas de force, mais de pouvoir afin que nous, les communautés organisées et politisées, soyons sûres que les partis politiques représentent nos aspirations plutôt qu’ils nous ignorent tout du long et attendent qu’on vienne à leur rescousse à chaque élection. Force est de constater que le processus de délégation de notre pouvoir ne fonctionne plus, il faut que les citoyens s’organisent.
Pierre-Édouard Stérin, ce milliardaire anti-avortement qui prévoit d’injecter 150 millions d’euros pour faire gagner 300 villes au Rassemblement national lors des élections municipales de 2026, comme l’a révélé le journal « L’Humanité », finance énormément d’associations proches de ses idées et qui maillent le territoire, notamment en ruralité. Comment lutter contre ce phénomène de conquête « au ras du sol » ?
J’en constate en effet d’ores et déjà les conséquences sur le terrain. Chez moi, à Châtillon-sur-Chalaronne [dans l’Ain], une école catholique hors contrat pour jeunes filles, en partie financée par Pierre-Édouard Stérin, où on leur apprend à faire de la couture et de l’art floral vêtues comme dans la série The Handmaid’s Tale, a été fermée sur décision préfectorale en novembre.
« Dans les campagnes, il y a de moins de moins d’associations, et les syndicats sont en chute libre »
En réalité, la gauche doit investir plus que jamais ce terrain-là, car dans les campagnes, si les gens se tournent vers ce type de structures, c’est avant tout parce qu’ils sont face à un vide : il y a de moins en moins d’associations sportives ou culturelles, et les syndicats sont en chute libre.
Par exemple, dans l’Ain, les ouvriers de la logistique sont nombreux, mais à peine 3 % d’entre eux sont syndiqués. Il y a aussi un vrai enjeu à reconstruire de la fierté, de l’appartenance, du collectif… Bref, des espaces qui politisent notre expérience. L’extrême droite catholique propose des rituels ridicules, mais où sont les nôtres ?
L’écologie peut-elle permettre de créer d’autres imaginaires, loin de celui de l’écologie dite « punitive » ?
Énormément de ruraux font des actes profondément écologiques à la campagne, c’est juste qu’ils ne les appellent pas comme ça. La sociologue Fanny Hugues a par exemple travaillé sur la notion « d’écologie de la débrouille » et montre bien que des pratiques vertueuses existent, mais elles ne sont juste pas valorisées comme telles.
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Il est primordial de toujours faire le lien avec la justice environnementale, dans tout ce que l’on propose, pour montrer comment elle permet d’améliorer la vie des classes populaires et moyennes tout en taxant les ultrariches. En gros, il faut montrer comment l’écologie permet d’opérer une redistribution des valeurs.
« Il est urgent de faire exister des leaders écologistes qui ressemblent à celles et ceux qui bénéficieront de cette transition »
Pour mettre en place cet imaginaire, il est urgent que l’on fasse exister des leaders du mouvement écologiste qui ressemblent à celles et ceux qui bénéficieront les premiers de cette transition, qu’ils travaillent dans le BTP, qu’elles soient des mères célibataires qui vont payer moins cher parce qu’elles auront bénéficié d’aides pour rénover leur maison, qu’il y ait des paysans soucieux de ne pas s’empoisonner, ou que des enseignants viennent expliquer ce que ça fait de faire classe quand il fait 40 °C.
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