La précarité fait craquer les chercheurs sur le climat
Pour Philippe Bousquet, lutter contre la précarité de la recherche est une part essentielle de la lutte contre le changement climatique - © Laure Boyer / Hans Lucas via AFP
Pour Philippe Bousquet, lutter contre la précarité de la recherche est une part essentielle de la lutte contre le changement climatique - © Laure Boyer / Hans Lucas via AFP
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CDD à gogo, manque criant de postes... « On sent une lassitude chez les scientifiques », déplore Philippe Bousquet. Directeur d’un laboratoire climat et environnement, il s’élève contre la précarisation de la recherche.
La recherche française sur le climat manque cruellement de postes pérennes de scientifiques. C’est ce que dénoncent plus d’une cinquantaine de directrices et directeurs de laboratoires de recherche, dans une tribune publiée le 6 janvier dans Libération.
Philippe Bousquet, directeur du laboratoire des Sciences du climat et de l’environnement et premier signataire du texte, nous explique pourquoi lutter contre la précarité de la recherche est une part essentielle de la lutte contre le changement climatique.
Reporterre — Les sciences du climat nous renseignent avec acuité sur l’urgence et la gravité de la situation. À tel point que certains chercheurs avancent avec provocation qu’on n’a plus besoin de nouveaux rapports du Giec pour agir. Pourquoi la poursuite des recherches en climatologie est-elle encore primordiale ?
Philippe Bousquet — Il reste énormément de choses à comprendre sur le climat. Nos modèles simulent par exemple encore très mal les cyclones et certains évènements extrêmes, qu’il est fondamental de comprendre car ils vont se multiplier. En Europe de l’Ouest notamment, le changement climatique va plus vite que ce qu’avaient anticipé nos modèles. Il faut les améliorer pour y ajouter certains processus encore non pris en compte. Le méthane, très puissant gaz à effet de serre, est également encore mal représenté.
Il est crucial que la science progresse pour nous permettre de nous adapter au mieux. Les cyclones tropicaux pourraient par exemple monter vers de plus hautes latitudes. On voit déjà qu’il se passe des choses en Méditerranée et cela pourrait monter encore plus haut. Anticiper ces phénomènes implique de mobiliser de la science fondamentale, de la physique des fluides notamment.
Dans ses discours, Emmanuel Macron promeut l’importance de la climatologie, depuis son slogan de 2017 « make our planet great again », et promet des moyens financiers. Le budget du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche augmente, bien que de manière insuffisante par rapport à l’objectif européen et l’organisation de la recherche est accusée de précariser les chercheurs. Comment expliquer ce paradoxe ?
En termes de ressources financières, nous ne sommes pas malheureux. Le problème, c’est que ces ressources ne peuvent pas se transformer en emplois pérennes. On enquille les CDD. Certains chercheurs sont en contrats courts et ont encore besoin, à 40 ans, de la caution de leurs parents pour pouvoir se loger, c’est ridicule.
« On enquille les CDD »
En droit privé, la durée maximale légale d’un contrat est de dix-huit mois. Cela nous oblige à former de nouveaux collaborateurs tous les dix-huit mois. C’est épuisant et cela engendre un risque énorme de perte de savoir-faire. On pourrait, en dernier ressort, demander des dérogations au droit du travail pour la recherche mais ce n’est pas ce que nous voulons. L’idéal serait plutôt d’avoir des CDI.
Un premier verrou qui empêche d’avoir des postes pérennes tient à la jeunesse de notre champ disciplinaire. Parmi les rarissimes créations de postes permanents ouverts chaque année pour l’ensemble de la recherche, c’est très compliqué d’en récupérer pour nous. Il faudrait flécher ces postes vers les disciplines essentielles à la transformation radicale qu’impose l’urgence climatique.
La manière même dont est organisé le financement de la recherche est aussi une source de précarité.
Oui, c’est un autre verrou important : très peu d’organismes de recherche veulent prendre le risque d’engager un chercheur permanent sur leurs fonds propres. Car la recherche est passée, au cours des années 2000, d’un modèle de subventions publiques pérennes à un modèle de financement par projets. On doit répondre à des appels à projet, en concurrence avec d’autres labos, et parfois en concurrence entre chercheurs au sein d’un même labo, pour espérer gagner des ressources financières pour une durée limitée à celle dudit projet. C’est une application à tout crin du libéralisme au monde de la recherche.
« Le libéralisme est appliqué au monde de la recherche »
Dans mon laboratoire, l’une de nos tutelles nous donne par exemple 40 000 euros par an, alors que nous trouvons 4 millions d’euros via les appels à projet. La répartition est disproportionnée. Il y a une quinzaine d’années, on pouvait chaque année investir dans l’achat d’un instrument scientifique à 15 000 euros. Aujourd’hui, c’est impossible, il faut passer un temps énorme à rédiger des candidatures pour des appels à projets, collecter de l’argent pendant trois ans pour faire un achat équivalent. Il faudrait revenir à un compromis plus équilibré entre ressources directes et appels à projets.
Vous mentionnez le temps consacré à rechercher de l’argent. Ce mode d’organisation nuit aussi directement à la qualité du travail scientifique ?
Cela s’ajoute à tout le reste. On nous demande de faire de la recherche fondamentale, d’enseigner aux étudiants, de travailler avec les entreprises et la société civile pour les former à ces enjeux fondamentaux. Le gouvernement a lancé la formation aux enjeux climatiques de 25 000 cadres supérieurs de la fonction publique. C’est une bonne idée, mais c’est fait sans être accompagné d’un financement adéquat. Les chercheurs réalisent ces formations sur la base du volontariat.
Tout cela se cumule, ce n’est pas raisonnable. Certains chercheurs risquent de craquer. Pour l’instant, ça tient, mais on voit que le taux de réponses à certains appels à projet tend à baisser. On sent une lassitude de devoir faire projets sur projets, accueillir et former de nouveaux CDD en permanence.
Certains domaines de la climatologie risquent-ils d’être accaparés par le secteur privé ? Plusieurs chercheurs confiaient à Reporterre que la géoingénierie solaire risquait par exemple d’être mise en valeur par la recherche privée comme solution miracle, en l’absence de mises en garde suffisantes venues de la recherche indépendante.
La communauté scientifique est divisée sur cette question. Certains estiment que faire de la recherche là-dessus serait mettre le doigt dans l’engrenage mais, à mon avis, il serait préférable de l’étudier pour avoir des arguments solides, quantifiés, objectivables, pour le moment où l’urgence climatique sera telle qu’on nous présentera ces technologies comme inévitables. Si on laisse tomber ces domaines dans nos labos, on sera tributaires des connaissances et discours produits par les entreprises qui promeuvent ces solutions.
Quels seraient les besoins supplémentaires pour les sciences du climat en France ?
Dans un monde idéal, on pourrait doubler les effectifs, ce ne serait pas de trop. Mais doubler le flux de recrutement serait déjà un minimum : passer de 5 à 10 ouvertures de poste par an au CNRS [Centre national de la recherche scientifique] ne serait pas du luxe. L’objectif européen de consacrer 3 % du PIB à la recherche est déjà ancien mais il n’est toujours pas tenu par la France.
Ce qui nous attend en termes de climat est vraiment radical : nous avons besoin des chercheurs pour accompagner la transformation nécessaire de la société. Et pas seulement de climatologues. Toutes les sciences liées à ces transformations devraient être priorisées en termes de postes. Dans les sciences humaines et sociales, les disciplines économiques et de gestion, et évidemment dans les sciences de la biodiversité, des matériaux bas-carbone, etc. Il faudrait flécher les ressources sur ces transformations.