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EntretienÉnergie

« On peut passer un hiver confortable avec une température inférieure à 19°C »

« Le confort thermique peut être obtenu par le chauffage, mais aussi par d’autres moyens », explique le sociologue indépendant Gaëtan Brisepierre.

Des familles ont passé un hiver en baissant le chauffage, sans perdre en confort, dans le cadre d’une étude. De quoi éviter le surchauffage et réduire ses factures d’énergie.

Gaëtan Brisepierre, sociologue indépendant, est le coauteur d’un rapport sur le « confort sobre ». Lors de l’hiver 2024-2025, il a mené une expérimentation originale avec une quinzaine de familles volontaires. Objectif : identifier dans quelles conditions il était possible — et surtout confortable — de baisser le chauffage. Une approche « qui ne doit pas se substituer à l’impératif de rénovation énergétique du parc immobilier, mais la compléter », ont insisté les auteurs, conscients qu’un tiers des Français peinent à se chauffer correctement. Paru début novembre, le rapport [1] fera prochainement l’objet d’une publication scientifique.


Reporterre — Alors que le froid se réinstalle en France, peut-on passer un hiver confortable sans chauffage (ou presque) ?

Gaëtan Brisepierre — On peut tout à fait vivre un hiver confortable avec une température inférieure à 19 °C, à condition de savoir s’y prendre. C’est tout un apprentissage, avec des techniques, des stratégies qui existaient avant la Seconde Guerre mondiale, et qu’on a perdues. Le confort thermique peut être obtenu par le chauffage, mais aussi par d’autres moyens.


En 2024, vous avez conduit une expérimentation, avec une quinzaine de familles, visant à baisser le chauffage, sans diminuer le confort. Comment avez-vous procédé ?

Précisons d’abord qu’aucune des familles n’était en situation de précarité énergétique et qu’elles disposaient toutes d’un chauffage individuel. Tout s’est fait de manière progressive. On a mis en place un accompagnement à distance via des visio collectives animées par un designer énergétique, Pascal Lenormand. À chaque fois, il transmettait des connaissances sur le fonctionnement du chauffage, sur le rapport du corps à la chaleur, puis donnait aux familles une mission : piloter son chauffage pour l’utiliser uniquement quand on en a besoin — pas dans les pièces où l’on n’est pas, par exemple, et pas à certaines heures —, apprendre à isoler son corps, notamment par les vêtements. Chacun était ensuite libre dans la mise en œuvre.

« Ne plus chauffer tout le temps
et toutes les pièces »

En parallèle, on a aussi mis en place un groupe WhatsApp d’échanges entre les ménages. Celui-ci a très bien pris, au-delà des astuces partagées, pour se donner du courage, se soutenir. Parce que la sobriété thermique, c’est une transgression sociale : quand on choisit de diminuer la température de son intérieur, on se met souvent en porte-à-faux avec son entourage.

Le plus difficile a d’ailleurs été la mission « organiser une soirée sans chauffage », car c’est une mise en danger sociale, qui nécessite de déployer un nouvel art de recevoir — en distribuant des plaids, des chaussons aux invités, etc.


Quelles pratiques se sont révélées les plus efficaces pour favoriser le confort thermique ?

Le pivot, c’est de s’habiller en intérieur. On a le réflexe de rentrer chez soi et de se déshabiller. À l’inverse, il s’agit plutôt d’avoir une tenue d’intérieur, chaude, qui permet de supporter des températures fraîches. Polaire, châle tricoté par la grand-mère, bonnet… Il y a eu de gros débats pour départager les charentaises et les Crocs ! Ça a aussi posé la question de la séduction — comment continuer à se sentir beau, belle, avec un gros pull et des chaussons.

Une fois qu’on s’est habillé chaudement, ce qui va réellement générer des économies d’énergie, c’est de baisser le chauffage. Là, il s’agit de diminuer la consigne générale, mais aussi de ne plus chauffer tout le temps — la nuit par exemple — et toutes les pièces.


Les familles ont-elles été convaincues par cette expérience de sobriété thermique ?

Aucune des familles n’envisage de revenir à ses anciennes habitudes de chauffage. Il y a eu des économies d’énergie, même si elles sont difficiles à objectiver, car nous n’avons pas réalisé de mesures systématiques des thermostats. On a relevé des températures entre 14 et 18 °C. Certaines familles n’ont fait « que » 10 % d’économies d’énergie, tandis que d’autres ont divisé par cinq leur consommation de gaz.

« Questionner le surchauffage des lieux publics, des magasins »

Au-delà de la question économique, les familles nous ont surtout parlé des effets en termes de bien-être physique, notamment sur la santé. Un meilleur sommeil, une diminution des maladies hivernales, davantage d’énergie… Et aussi un aspect psychologique : elles se sont senties plus autonomes, plus robustes dans leur confort, avec cette idée par exemple de ne plus dépendre de la Russie pour se chauffer. Les ménages se sentaient globalement plus à même d’affronter les incertitudes à venir.

Une seule famille a abandonné l’aventure, principalement en raison de la radicalité d’une partie du groupe. Elle ne se sentait pas en accord avec un certain nombre de positions prises par les autres foyers, sur le challenge « douches froides » ou sur le fait de coucher des nouveau-nés dans des chambres à 16 °C.


Il s’agissait d’une démarche volontaire, de familles enthousiastes. Comment dépasser le cercle des convaincus ?

On a veillé à ce que le groupe ne soit pas constitué que de militants écologistes. Ce sont donc des ménages « ordinaires ». Plus de la moitié des familles volontaires sont venues dans une approche budgétaire, dans l’idée de réduire leur facture, et pas avec une motivation écologique.

Pour embarquer du monde sur ce sujet, il faudrait arrêter de parler de « sobriété », qui renvoie à une logique de privation. D’où notre formulation de « confort sobre ». L’idée, c’est de trouver des alternatives au chauffage central — chauffer (souvent uniformément) toutes les pièces d’un logement — qui permettent de maintenir notre niveau de confort.


Beaucoup de foyers souffrent aujourd’hui de précarité énergétique. Le message de votre étude ne risque-t-il pas d’être mal interprété, avec l’idée de « pas besoin de se chauffer ni de rénover » ?

C’est une question légitime. Mais face à la précarité énergétique, que font les pouvoirs publics ? Ils subventionnent les factures, via le chèque énergie. Ce n’est pas satisfaisant. De l’autre côté, on a des objectifs ambitieux de rénovation globale de l’ensemble des logements, qu’on peine à tenir. On est donc coincés entre des écogestes insuffisants et de grosses rénovations que très peu de monde fait. Nous proposons une voie complémentaire, autour des pratiques, et l’idée de faire bouger les normes sociales. Il s’agit aussi de questionner le surchauffage des lieux publics, des magasins.

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