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Parce que la vie est éphémère et que la beauté se fait rare, manifestons notre bonheur

28 septembre 2016 / Corinne Morel Darleux



Pour la rentrée, notre chroniqueuse narre les joies simples de son été au jardin, à écouter bruire la nature, vibrionner les insectes et pépier les oiseaux. Parce que l’insignifiant n’est jamais à négliger.

Corinne Morel Darleux est secrétaire nationale à l’écosocialisme du Parti de gauche et conseillère régionale Auvergne-Rhône-Alpes.

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Corinne Morel Darleux

Voilà, on y est. Il y a toujours ce moment, à la rentrée, où l’on se rend compte tout d’un coup que les jours commencent à raccourcir. C’était hier, au réveil. Quand vous avez besoin d’allumer une lumière qui restait éteinte le matin. Ce sera demain, quand le jardin sera à l’ombre avant l’heure de sortir les verres de vin. Le givre nocturne refait son apparition sur le parebrise des voitures, les feuilles commencent à jaunir. Et pourtant, il flotte encore dans l’air des après-midis un parfum d’été, le soleil reste vif et subsiste l’envie, le soir, d’une gorgée de rosé. Alors certes, on se surprend de nouveau à avoir envie de se pelotonner sous la couette et l’on redécouvre les charmes des soirées au coin du feu, ou au cinéma de quartier, à regarder un bon film. Mais attardons-nous encore un peu dans les bras de l’été...

Le vent
l’allié

et le ciel sans cesse

les yeux fermés
frémir en lignes d’air

être
de ceux qui s’absentent. »

Francis Coffinet, « la Terre et la Tempe »

Pour cette chronique de rentrée, je me suis lancée dans le sujet participatif sur le réseau Twitter, et c’est l’option conte d’été, poésie et libellules qui a été retenue. Résultat serré, face au klaxon citoyen des trains du quotidien et une digression sur la diversité — sur lesquels je reviendrai. J’ai envie d’y voir le signe d’un appétit vivace pour la poésie et la recherche de ces petits moments de beau dans la vie. Ces délicats instants où l’on se retrouve les yeux écarquillés, un sourire de gamine ravie devant un détail, ténu mais présent. Un instant qu’on a trop souvent coutume de balayer, le cerveau à peine effleuré, qu’on voit sans regarder, sous prétexte qu’on n’a pas le temps. Mon attention a été captée plusieurs fois avant que je finisse par m’approcher et regarder attentivement ce qui attirait le coin de mon regard là, juste à côté de mes pendants d’oreille. Le merveilleux insignifiant.

Cet été a signé la saison renaissance pour mon petit jardin diois. Négligé trop longtemps par le précédent occupant, souffrant et âgé, il aura mis des années à se régénérer. Mais cet été, pour la première fois depuis huit ans, il s’est remis à vivre. Vraiment. Nous y avons démonté la terrasse et cassé la dalle de béton, planté des fleurs dans des jardinières bricolées de récupération maison, benné par dizaines de brouettes la terre d’un chantier, et arrosé le tout d’eau de pluie, parsemé de bière à limaces et de fonds de café. Et j’y ai vécu tout l’été, littéralement, ne supportant plus de rentrer, captant jusqu’au dernier souffle vols, pétales, chants et bourdonnements. À regarder, chaque jour, les roses éclore, s’épanouir puis faner, à saisir un autre cours du temps et combien, parfois, en une journée passe infiniment plus de temps qu’on ne croit.

S’amuser des cabrioles du vieux matou, bondissant comme un chaton d’un coup, après être resté planté en embuscade pour dénicher un lézard égaré. Passer une heure le regard en l’air, quand les vautours prennent tous le même chemin aérien pour rejoindre le Vercors, et lavent le ciel subitement de tous les martinets qui un instant auparavant s’égayaient par dizaines en piaillant.

Mais surtout, cette saison a été marquée par trois nouvelles venues : la libellule, la luciole et la mésange. Cette mésange, mon Dieu, comme celle de cette fenêtre de cabane ouverte sur les forêts de Sibérie. Le cœur gonflé de gratitude.

La visite du petit animal m’enchante. Elle illumine l’après-midi. En quelques jours, j’ai réussi à me contenter d’un spectacle pareil. Prodigieux comme on se déshabitue vite du barnum de la vie urbaine. Quand je pense à ce qu’il me fallait déployer d’activité, de rencontres, de lectures et de visites pour venir à bout d’une journée parisienne. Et voilà que je reste gâteux devant l’oiseau. La vie de cabane est peut-être une régression. Mais s’il y avait progrès dans cette régression ? »
Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie

Une visite éphémère et inattendue : je n’en avais pas encore vu ici, et depuis elle n’est pas revenue. J’avais déjà mon merle, fier et impérieux, qui vient me saluer chaque soir sur la terrasse du haut, se planter sur la branche la plus haute pour lancer des trilles dignes de R2-D2. Et qui reprend le matin à 5 h, ravi de trouver cette petite cour, directement sur la chambre à coucher, qui offre une magnifique caisse de résonance, au risque de se prendre un oreiller à la volée. Il y avait déjà les pies, jacassantes, agaçantes, envahissantes, qui font de temps à autre une incursion dans le jardin, de leur arbre principal, quelques rues plus loin. Mais la mésange, jamais. Même ce soir où nous avons affolé tous les oiseaux et félins du coin en passant les bruits du ciel de Saou. Le merle a répondu à son congénère, le chat sur le toit s’est immobilisé et ne nous a pas lâché du regard, prêt à sauter sur l’enceinte, les martinets se sont tus quand a résonné le cri du corbeau, mais la mésange, elle, n’est pas apparue.

Et des papillons, des libellules, comme nous n’en avions jamais eu. Comme un rhizome aérien. Venus occuper de jour l’espace pris la nuit par Claudia, notre voisine chauve-souris qui s’amuse l’été à faire du rase-mottes au-dessus de nos bougies. Quand le soir tombe, un autre monde se met à s’agiter. Le petit peuple de la nuit, minuscule et vif, qui glisse, rampe et court sur les planches de bois vermoulues. Et soudain, le soir du 1er juillet, le cadeau. La luciole [1].

« Il ya tout lieu d’être pessimiste, mais il est d’autant plus nécessaire d’ouvrir les yeux dans la nuit, de se déplacer sans relâche, de se remettre en quête des lucioles »
Georges Didi-Huberman, à propos de Pier Paolo Pasolini, dans Survivance des lucioles

Cet été, nous avons bouleversé des habitudes dans le jardin. L’abeille charpentière qui niche dans le stock de bois a mis quelques jours à retrouver son chemin après qu’on a refait mon petit jardin d’hiver, mais elle a fini par repérer le carreau cassé. Et depuis, chaque jour, elle vient bourdonner un instant au-dessus de mon café avant de s’échapper. Une jolie petite épeire a fait son apparition juste au-dessus des tomates, que j’ai rapatriées dans la verrière après avoir manqué de les tuer par un rempotage un peu précipité. Quand nous avons lancé l’opération « casse ta dalle béton », nous avons bien malgré nous semé la panique chez les scorpions qui avaient élu domicile sous la terrasse en bois posée sur la dalle. Des scorpions aventuriers qu’on attrape à l’aide d’un bocal et d’une feuille de papier et qu’on relâche plus loin, près de la rivière, là où personne ne pose les pieds. Et puis, nous nous sommes rendu compte que le Paulownia, du nom de cette princesse russe, avait fait courir sa racine le long du béton, et qu’il se retrouvait totalement déséquilibré après l’opération. Nous avons été obligés le couper. Depuis, il repousse avec une force et une obstination d’hydre déchaînée. Nous pensions libérer l’humus et n’avons trouvé que du sable et du gravillon, des voutes de caves secrètes, loin de notre projet initial de jardin et d’arbres fruitiers, mais nous sommes entrés en interaction. Chaque geste a déplacé de la vie, engagé de micromigrations, mais aussi attiré d’autres visiteurs, provoqué de nouvelles contemplations.

Cet été, j’ai picoré des framboises et des feuilles de menthe, planté des graines d’herbes sauvages et un camélia du Japon pour l’hiver, j’ai vu les fleurs bleus des liserons mourir en l’espace de deux heures, parlé au magnolia pour lui demander des fleurs, arrosé le kiwi quand ses feuilles penchaient de soif, j’ai regardé grandir le bégonia offert à la fête des Mères avec une tendre et stupide fierté, je me suis aspergée comme une débutante avec le tuyau destiné aux tomates et me suis endormie au milieu des bourdons.

Parce que la vie est éphémère et que la beauté se fait rare, parce que, comme le disait Albert Jacquard et plus que jamais, dans ces temps troublés, « manifester son bonheur est un devoir, être ouvertement heureux donne aux autres la preuve que le bonheur est possible », il importe de profiter du moment présent et ne pas négliger l’insignifiant. Résolution de rentrée.




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[1Dûment recensée ici.


Lire aussi : Chroniques de Corinne Morel Darleux

Source : Corinne Morel Darleux pour Reporterre

Photos : © Corinne Morel Darleux/Reporterre
. chapô : une mésange bleue (Parus Caeruleus) avec de la mousse dans le bec. © Thierry Degen/Terra

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