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ReportageLuttes

Paysans, un projet de prison menace d’engloutir leur ferme

Jacques (à g.), Frédéric et son fils Ludovic refusent de voir leurs terres disparaître au profit d'une prison, à Noiseau le 7 janvier 2025.

Plusieurs projets de prison s’apprêtent à dévorer des terres agricoles. Dans le Val-de-Marne, des agriculteurs tentent de sauver leur ferme familiale.

Noiseau (Val-de-Marne), reportage

Ici, une harde de chevreuils surgissant de la forêt de Notre-Dame, là des terres céréalières dorées par le soleil hivernal et, au loin, le village de Noiseau (Val-de-Marne). Un des rares paysages agricoles de la petite couronne francilienne. Mais peut-être plus pour très longtemps. Depuis 2018, les agriculteurs et des habitants se mobilisent contre le projet d’une prison, qui pourrait bétonner plus de 20 hectares de terres agricoles.

Une voix mordante s’échappe du corps de ferme, à l’entrée du village. « Ça me révulse de voir qu’ils tapent sur nos terres », fulmine Jacques, producteur de colza. Les bottes boueuses, les cheveux blancs, la veste élimée, l’agriculteur porte sur lui les traits de l’âge et de l’usure. Pourtant, il a dans son phrasé un aplomb de jeunesse, comme une envie d’en découdre.

« Non à la prison de Noiseau » exhibe une banderole dans la cour de cette propriété, détenue par Frédéric Naudier, l’autre exploitant menacé d’expropriation. De telles pancartes, on en voit partout dans le village. Si l’on revient huit ans en arrière, rien n’aurait laissé suspecter que cette localité du Val-de-Marne deviendrait une terre de lutte.

Frédéric : «  On a le métier dans le sang, c’est un héritage familial.  » © Mathieu Génon / Reporterre

Informés du projet par un article du Parisien, les agriculteurs ont d’abord eu du mal à encaisser la nouvelle. Sans réelle concertation, leurs terres ont été choisies par le ministère de la Justice pour accueillir une prison de 800 places, dans le cadre du plan 15 000 places de prison. Ce projet carcéral, initié par le gouvernement d’Édouard Philippe en 2018, devait arriver à terme en 2027, mais il est en retard.

Dans le Val-de-Marne, les citoyens mais aussi des élus municipaux, départementaux et régionaux, de tous les bords politiques, se sont vite opposés à cette artificialisation contrainte : marches, réunions publiques, création de l’Association rurale de protection du cadre de vie, de l’habitat et de l’environnement (L’Aruche), participation à la concertation publique en ligne (2023) se sont succédé.

La prison devrait notamment être construite sur cette parcelle. © Mathieu Génon / Reporterre

Devant la montée des contestations, Jacques, Frédéric et son fils Ludovic, qui devrait reprendre l’exploitation Naudier, ont décidé d’investir la lutte, pleinement. 8 hectares menacés pour l’un, 16 pour les autres, ces terres sont leur outil de travail. Elles racontent une histoire de transmission. « On a le métier dans le sang, c’est un héritage familial », explique Frédéric.

Sa famille vit là depuis 1921. Pour cet agriculteur de troisième génération, la promesse de compensation n’est pas un sujet : on ne remplace pas ce qui est détruit. D’un revers de main, il balaie les promesses du ministère. Pour le moment, ni lui ni Jacques n’ont reçu d’indemnisations, tant pour l’expropriation à long terme que pour les travaux de prospection, lancés l’été dernier, qui paralysent une partie de leurs terrains.

« On ne coûte pas cher à foutre dehors »

Depuis le début, le dialogue avec l’État est brouillé. Les sourcils froncés, Jacques se remémore l’altercation qu’il a eue avec l’Agence publique pour l’immobilier de la justice (Apij). « On nous a proposé l’installation d’un distributeur de légumes pour nous dédommager…, commence-t-il avant de hausser le ton, l’air incrédule : On est des céréaliers, donnez-nous des exemples qui nous concernent ! »

Ce matin-là, les champs étaient gorgés d’eau, suite aux abondantes pluies récentes. Le site choisi à Noiseau est inondable, il sert de corridor écologique, il abrite plusieurs zones humides… Rien qui soit compatible avec les plans d’urbanisme. Mais cela ne fait pas trembler l’Apij.

De nombreuses pancartes en opposition au projet de prison sont visibles en ville. © Mathieu Génon / Reporterre

En mai dernier, l’épée de Damoclès a fauché le blé des champs noiséens : le préfet du Val-de-Marne a déclaré que l’établissement pénitentiaire planifié était un projet d’intérêt général (PIG). « Le 49.3 de l’urbanisme, dit à Reporterre le maire Yvan Femel (Les Républicains). Avec cela, ils s’affranchissent des règles d’urbanisation et du Code de l’environnement. » Un avis partagé par Jocelyne, la secrétaire générale de l’Aruche, devenue experte sur le dossier. Elle dénonce « une sorte de déni de démocratie ».

En fin d’après-midi, alors que le froid commence à anesthésier les colères, le jeune Ludovic allume un feu réconfortant dans la cour de la ferme. Frédéric et Jacques sondent les flammes, cherchant désespérément de quoi contredire leur diagnostic. « Il y a 4 200 hectares de friches industrielles en Île-de-France. Mais ça coûte cher de dépolluer. Nous, nos champs sont propres et on ne coûte pas cher à foutre dehors », s’énervent-ils.

La prison devrait être construite en plein sur ces terres agricoles. © Mathieu Génon / Reporterre

La prison de Noiseau n’est pas la seule prévue sur des terres agricoles : Muret, Bernes-sur-Oise, Crisenoy… D’autres projets de prison s’apprêtent à dévorer les terres agricoles. Autre facteur aggravant, les agriculteurs approchent de la retraite. « On m’a fait comprendre que j’étais une quantité négligeable », lâche Jacques, âgé de 64 ans. « Moi pareil, dit Frédéric, consterné, mais il y a une épine : mon fils. »

« Pire que de l’hypocrisie,
c’est du foutage de gueule ! »

Au fil des échanges, le ton monte. Ces paysans sont fatigués du mépris social. Ils soulignent le double discours de l’État : « L’an dernier, [Gabriel] Attal est venu sur sa botte de foin porter un discours de souveraineté agricole, parler d’une agriculture d’intérêt général. Et par derrière, ils nous font ça », s’emporte Frédéric. Son collègue ne contient pas sa colère : « Pire que de l’hypocrisie, c’est du foutage de gueule ! »

Les deux agriculteurs n’ont reçu aucune indemnisation. © Mathieu Génon / Reporterre

Ludovic, qui alimente le feu en charbon, préfère positiver : « Il faut aller de l’avant. » Plusieurs recours en justice sont engagés, dont celui contre le PIG. Cette démarche cristallise les espoirs des paysans, qui ont déjà consacré près de 20 000 euros dans les procédures.

La prison crée la crispation

Les agriculteurs ont beau préciser qu’ils s’opposeraient tout autant à une construction d’hôpital au nom de la protection des sols, la prison semble déranger davantage. C’est aussi pour cela que la mobilisation a rassemblé des soutiens sur tout le spectre politique.

De plus, entre Valérie Pécresse à la Région et Yvan Femel à la mairie, le territoire est gouverné par Les Républicains, d’ordinaire favorables à la construction de prisons. La mairie se défend en disant critiquer l’absence de concertation, sans pour autant remettre en cause le plan 15 000. C’est à l’inverse ce que fait l’Observatoire international des prisons (OIP), qui soutient la mobilisation à Noiseau.

Priver des agriculteurs de leurs terres pour les allouer à un bloc de béton, dans lequel des gens seront entassés sans dignes conditions de détention, de quoi traduire une vision convergente de la privation.


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