Pour sortir du piège de la dette, des économistes avancent une solution alternative

Durée de lecture : 4 minutes

6 juillet 2015 / Entretien avec Gabriel Colletis

On peut sortir du piège du remboursement impossible de la dette, en ré-orientant les enjeux financiers vers un développement écologique et social : c’est la proposition d’économistes réunis autour de Gabriel Colletis, professeur à l’université de Toulouse. Entretien.


Annulation de la dette ou sortie de l’Euro ? On peut trouver une troisième solution pour sortir de la crise. Gabriel Colletis, professeur d’économie à Toulouse et proche de Syriza propose un « New Deal de la dette » : il raconte à Reporterre cette piste de travail étudiée à Athènes, mais aussi à Paris et à Berlin.

Gabriel Colletis

Reporterre - Maintenant que le « non » l’a emporté largement, doit-on craindre un « Grexit » (sortie de la Grèce de la zone Euro) ?

Gabriel Colletis - Les Grecs ont clairement répondu qu’ils ne validaient pas les attentes des créanciers. Mais la question n’était pas de savoir s’il faut rester ou non dans la zone euro. La grande majorité des Grecs veulent rester dans la zone euro.

Vous êtes donc favorable à ce que la Grèce reste dans la zone euro ?

Oui. Nous considérons depuis le début qu’il faut tout faire pour que la Grèce reste dans la zone euro. Pour une raison simple : la Grèce importe énormément de biens de consommation et de produits de première nécessité, ainsi que des biens d’équipements. Tous ces produits ne sont pas, ou insuffisamment, fabriqués en Grèce. Si le pays sort de la zone euro et réintroduit la drachme, il y aurait une dépréciation de 30 à 50 %, et donc un renchérissement du même ordre du coût des importations. Cela provoquerait un choc de pauvreté alors que la population grecque vit déjà extrêmement mal.

Les négociations peuvent-elles s’orienter vers l’annulation de la dette ?

Non, je ne crois pas que les institutions créancières accepteront d’annuler une partie de leur dette.

Que proposez-vous ; alors ?

Nous avons fait une proposition très concrète, avec Robert Salais et Jean-Philippe Robé : la conversion de la dette en certificats d’investissements. Le principe est simple : les créanciers de la Grèce, plutôt que de se considérer comme des prêteurs, deviennent des investisseurs. Et laissent les Grecs investir les sommes correspondantes, de manière à ce que la Grèce retrouve le chemin du développement. A partir de là, ceux qui détiennent les certificats d’investissement retrouveront leur mise.

Dans quels domaines faudrait-il alors privilégier ces investissements ?

Dans les secteurs d’activité pour lesquels la Grèce consomme beaucoup, sans produire elle-même, ce qui créé ces importations trop importantes. Il ne s’agit pas d’investir pour faire de la Grèce la petite Chine d’Europe en termes de délocalisation, mais de répondre aux besoins fondamentaux de sa population. Cela concerne l’agriculture, très déficitaire, l’agro-alimentaire, la santé – produits pharmaceutiques et matériels des hôpitaux – le logement, le transport… Les chantiers sont très vastes et actuellement à l’étude par l’équipe gouvernementale. Par ailleurs, comme les deux pays qui détiennent le plus de dette grecque sont la France et l’Allemagne, cela fournira aux entreprises de ces pays des débouchés profitables. C’est une logique de co-développement, considérant que la dette n’est pas un problème financier mais un problème économique et social.

Tout ceci vous paraît-il vraiment réaliste ?

La présidence de la République en France en est avisée, par l’intermédiaire du secrétaire général, M. Jouyet, et les réactions sont positives, voire très positives. Et la partie allemande a elle aussi répondu de manière intéressée, par l’intermédiaire du ministre des affaires étrangères et on a des contacts encourageants avec la chancellerie.

De son côté, le gouvernement grec a gagné un surcroît de légitimité avec son succès au référendum. Tout le monde doit maintenant se mettre autour de la table et discuter du problème de la dette. Il est dans l’intérêt de tous, des Grecs comme des institutions financières, de trouver une solution mutuellement avantageuse.

Geneviève Azam a évoqué dans Reporterre une sorte de nouveau Bretton Woods pour régler la crise.

C’est très intéressant. De même, nous proposons une sorte de « New deal de la dette », et cela ne vaut pas seulement pour la Grèce. Il faut complètement changer d’optique s’agissant de la dette : ce n’est pas un problème financier que l’on peut résoudre avec des techniques financières. On ne veut pas polémiquer sur le rééchelonnement de la dette grecque ou le niveau des taux d’intérêt. On ne raisonne pas selon une optique financière, mais économique, sociale et écologique.

Car la dette exprime en fait une crise de modèle, celui de la croissance ?

Oui. L’idée est d’envisager un nouveau modèle de développement qui réponde aux besoins fondamentaux de la population. Il ne s’agit pas du tout de faire de la croissance, en tirant la croissance grecque par davantage d’exportations ou plus de compétitivité. Il faut développer des activités productives en protégeant la nature et en répondant aux besoins.

- Propos recueillis par Barnabé Binctin


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Lire aussi : « La crise grecque montre que le capitalisme n’est plus compatible avec la démocratie »

Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photos :
. chapô : rassemblement de soutien au peuple grec, place de la République à Paris, 5 juillet (© Barnabé Binctin/Reporterre)
. Gabriel Colletis : L’arène nue

DOSSIER    Grèce

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