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Féminisme

Procès Mazan : qu’en pensent les écologistes ?

Gisèle Pélicot le 10 octobre 2024, au palais de justice d’Avignon.

Peut-on faire le lien entre écologie et violences sexuelles ? En plein procès Mazan, nous avons posé la question à six personnalités écologistes et féministes, dont Myriam Bahaffou, Sandrine Rousseau et Cyril Dion.

Quel regard porter, en tant que média écologiste, sur le procès dit « des viols de Mazan » ? Depuis le 2 septembre, Dominique Pélicot, 71 ans, comparaît devant la cour criminelle du Vaucluse. Il est accusé d’avoir drogué et violé sa femme Gisèle, et de l’avoir livrée aux viols de plusieurs dizaines d’inconnus entre 2011 et 2020. À ses côtés, 51 hommes âgés de 30 à 74 ans, pour la plupart poursuivis pour viols aggravés sur cette femme rendue inconsciente par des doses massives d’anxiolytiques. Le procès doit durer quatre mois et le verdict est attendu à la mi-décembre.

À Reporterre, nous suivons les comptes-rendus d’audience avec un sentiment de dégoût et d’effroi. La question de publier un article sur cette affaire s’est rapidement posée. Elle s’est accompagnée de beaucoup d’autres : peut-on faire le lien entre écologie et violences sexistes et sexuelles ? Et si oui, comment ? Nous avons choisi d’interviewer plusieurs personnalités de l’écologie qui s’étaient déjà exprimées sur le procès, ou dont la pensée et le travail se situent à l’intersection de l’écologie et du féminisme.



Myriam Bahaffou, militante écoféministe

Chercheuse en philosophie féministe, elle a publié « Des paillettes sur le compost — Écoféminismes au quotidien » (Le Passager clandestin, 2022).

«  La place des violences sexistes et sexuelles est centrale dans notre façon de parler d’écologie.  » © Elodie Daguin

« L’affaire des viols de Mazan est le parangon de la façon dont les relations hommes-femmes produites par le patriarcat peuvent aboutir à l’anéantissement des individus. Et ce, parce qu’elles reposent sur l’instrumentalisation et la jouissance par la négation de l’autre. C’est le fantasme constant de notre culture hétéropatriarcale. Et cela a toute sa place dans une approche écologique, car l’écologie ne concerne pas seulement les questions de protection de la nature ou de rapport aux animaux. C’est avant tout une culture relationnelle, c’est-à-dire le type de relation qu’on construit et qu’on veut voir advenir, dans un monde rendu inhabitable pour toutes les minorités.

L’écologie est une lutte pour maintenir les conditions de vie pour toutes et tous, et celles et ceux à qui on nie ce droit sont toujours les mêmes : celles et ceux dont les territoires, l’habilitabilité et les futurs sont toujours menacés d’extinction (minorités de genre, personnes handies, animaux non humains, descendant.es et survivant.es de la colonisation...). Dans ce cadre, la place des violences sexistes et sexuelles est centrale dans notre façon de parler d’écologie, parce qu’elles font taire brutalement des potentialités de vie : elles éteignent des existences.

Or, ce comportement n’est ni exceptionnel ni unique : c’est un système qui hait ce qui lui échappe, ce qui existe en dehors de son contrôle. Les femmes ne peuvent ainsi exister que passives, inertes, sous le joug des hommes qui ne trouvent aucun problème à l’absence totale de réciprocité. Faire taire les femmes, et faire taire le monde, de sorte à se retrouver seul sujet, seul sur Terre, à jouir de l’anéantissement d’autrui : voilà la façon dont le désir fonctionne sous l’hétéropatriarcat. Cela n’est pas une exception ni une horreur, c’est sa nature. »

Cyril Dion, écrivain, réalisateur, poète et militant écologiste

Il a réalisé le film documentaire « Animal », en 2021.

«  Depuis les années 1970, les écoféministes font le lien entre le patriarcat et la crise écologique.  » © Eric Dervaux (Hans Lucas via AFP)

« Je ressens évidemment du dégoût, de la colère, de l’horreur. C’est un sujet qui me bouleverse tout particulièrement parce que j’ai été victime de viols quand j’étais enfant et que je suis entouré de personnes qui ont été agressées et violées — c’est malheureusement incroyablement fréquent. Mais je suis aussi infiniment reconnaissant et admiratif du courage de Gisèle Pélicot.

Depuis les années 1970, les écoféministes font le lien entre le patriarcat et la crise écologique. Dans une société patriarcale, les hommes sont dans des relations de domination, d’appropriation et de chosification. C’est par cette objectivation qu’ils peuvent vider les océans de leurs poissons, massacrer les animaux. Et qu’un certain nombre d’entre eux ont aussi développé le même type de relation aux femmes et aux enfants : ils les réduisent en esclavage, les traitent comme des objets dont ils peuvent disposer à leur guise, pour leur propre plaisir et leur propre jouissance. Tout comme la société occidentale capitalo-industrielle considère qu’elle peut disposer du monde vivant pour son propre plaisir et sa propre jouissance, bien au-delà de la subsistance.

Le fait divers nous confronte collectivement à une forme de barbarie, à une réalité extrême qui nous pousse dans nos retranchements. Notre responsabilité, en tant que société, est de nous y confronter pour devenir meilleurs et tout faire pour que le monde devienne plus juste, plus pacifique, plus respectueux. Un monde où l’on porte une attention aiguë et délicate à la vie des gens, des créatures et des écosystèmes qui nous entourent. »


Mélissa Camara, eurodéputée et militante écoféministe

Elle est élue municipale Les Écologistes à Lille.

«  Les députés européens d’extrême droite tentent de faire reculer les droits des femmes et des personnes LGBT.  » © Sameer Al-Doumy / AFP

« Quand j’ai découvert l’affaire des viols de Mazan, j’ai ressenti de l’effroi, un mal-être physique. C’est la violence patriarcale à l’état pur. Des hommes ont utilisé, souillé et jeté le corps d’une femme. Les écoféministes font le lien avec ce qu’on fait à la planète — on prend, on utilise, on jette.

Avec les autres forces progressistes, nous avons demandé un débat au Parlement européen sur les violences subies par Gisèle Pélicot, ainsi que par la marathonienne Rebecca Cheptegei, brûlée vive par son compagnon, et par l’étudiante italienne Giulia Cecchettin, elle aussi victime de féminicide. Il nous a été refusé. Nous l’avons élargi aux violences systémiques contre les femmes. De nombreux députés ont eu des paroles de soutien pour Gisèle Pélicot et pour toutes les femmes victimes et ont dénoncé ce problème systémique des violences patriarcales.

Mais les députés européens d’extrême droite, très présents dans la commission Femmes du Parlement et qui tentent de faire reculer les droits des femmes et des personnes LGBT [lesbiennes, gays, bi, trans], en ont profité pour marteler que les femmes européennes étaient menacées par l’arrivée de migrants qui les violent et les tuent. Il suffit de voir l’écho qu’ont eu le meurtre de Philippine et l’instrumentalisation de ce dernier.

C’est profondément dangereux, car la majorité des viols et des meurtres sont commis par l’entourage. Ce narratif de l’étranger monstrueux tapi dans une ruelle ne protège pas les femmes et les enfants de ce pays. »


Mathilde Caillard, militante écologiste

Techno-activiste, « MC danse pour le climat » travaille chez Action Justice Climat Paris (ex Alternatiba).

«  C’est très important que le mouvement climat dénonce la culture du viol.  » © NnoMan Cadoret/Reporterre

« Ce procès, c’est celui de la culture du viol. Et la culture du viol, ce sont toutes les références culturelles qui nous entourent qui banalisent le viol, qui le minimisent. Aujourd’hui, il y a le porno mainstream, mais c’est beaucoup plus ancien : je pense à toutes ces peintures et références culturelles où la femme endormie et inconsciente est érotisée, dépeinte dans des positions lascives, surprise par un homme qui va ensuite avoir un rapport sexuel avec elle… C’est toujours cette idée qu’une femme est un corps sur lequel on peut se servir. Et finalement, c’est la non-possibilité de donner son consentement par le sommeil qui est excitante, parce que c’est le degré final de la soumission.

Tout ça explique (sans excuser) pourquoi il est possible que plus de 70 hommes, à une distance de 5 kilomètres, aient été tentés par l’expérience de pénétrer une femme inconsciente. C’est complètement fou. En tant que femme bisexuelle, je me demande comment on peut trouver de l’excitation à ça, sans des siècles de culture du viol.

C’est très important que le mouvement climat dénonce cette culture du viol, parce que si l’on veut démonter le système de prédation sur le vivant sans s’attaquer à ses racines — le patriarcat et une hiérarchie raciste entre les humains —, on n’y arrivera pas. C’est pourquoi il est évident pour nous, à Action Justice Climat Paris, d’articuler les questions de féminisme et de lutte pour le climat. »


Sandrine Rousseau, députée écologiste et militante écoféministe

«  Gisèle Pélicot a été considérée par un nombre conséquent d’hommes comme une espèce d’animal.  » © Mathieu Génon / Reporterre

« Si on prend des lunettes écolos pour regarder le procès de Mazan, on s’aperçoit que Gisèle Pélicot a été considérée par un nombre conséquent d’hommes comme une espèce d’animal, sans conscience, qu’ils pouvaient utiliser comme bon leur semblait. C’est la représentation qu’on a eu des femmes pendant longtemps, et c’est la représentation qu’on a de la nature : quelque chose d’inerte qu’on peut utiliser comme bon nous semble et dans les conditions que l’on souhaite.

De la même façon qu’on dénie toute conscience aux animaux d’élevage pour pouvoir les exploiter de manière intensive, là, on est allé jusqu’à faire perdre sa conscience à cette femme. Pour moi, c’est ça la domination : faire perdre ou dénier sa conscience à autrui pour pouvoir l’exploiter. Seul l’homme est considéré comme pensant et conscient. Et toute l’histoire du féminisme a justement été de faire accéder les femmes à ce statut de pensante et consciente. »

Martine Delvaux, essayiste et romancière

Professeure de littérature à Montréal, elle a écrit « Le boys club » (Les éditions du remue-ménage, 2019) et « Pompières et pyromanes » (Héliotrope, 2021).

«  On ne peut pas parler d’écologie sans parler d’intersection des oppressions.  » © Emilie Pelletier

« On ne peut pas parler d’écologie sans parler d’intersection des oppressions. Il ne s’agit pas seulement d’une oppression désincarnée de la nature. Les rapports de pouvoir sont multiples et nous ramènent tous à une masculinité hégémonique. Cela fait des décennies que les féministes parlent d’une manière masculine d’être au monde, basée sur la prédation et la domination. Tant qu’on ne sera pas capables de voir ça, il n’y aura pas d’avancée sur le plan écologique. Or le procès des viols de Mazan rend visible cette masculinité car ce ne sont pas un, deux ou trois hommes qui ont commis des viols, mais autour de 70 [1].

« Que peut-on tirer comme leçon, en tant qu’écologiste ? »

Peut-être qu’il ne faut pas chercher à faire le lien entre ce procès et l’écologie, mais se demander ce qu’on peut en tirer comme leçon, en tant que membre du mouvement écologiste. Au Québec, à l’époque du marxisme, les mecs menaient la lutte pendant que les femmes nettoyaient les chiottes et faisaient la bouffe. « Quand on sera libérés, vous le serez aussi », leur disait-on.

Quand j’ai rencontré des jeunes écologistes pour Pompières et pyromanes, les mêmes schèmes se reproduisaient : c’étaient les femmes qui avaient la trousse des premiers secours et s’occupaient des gens dans le car. Il faut que ces mouvements se posent la question : qui prend la parole publiquement au micro ? Alors même que ce sont les femmes qui, partout autour de la planète, portent la lutte contre le changement climatique, leur place dans ces organisations n’est pas gagnée. Or, si l’on pense que l’écologie est dans une forme de neutralité non genrée, non racisée, on va dans le mur. »

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