123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

EnquêteViolences sexistes

Quand un défenseur des animaux bascule dans la violence

Coups de barre de fer, menaces, insultes… Ceylan Cirik, cofondateur du collectif 269 Libération animale, y aurait instauré un climat de terreur, jusqu’à faire imploser le groupe.

« Je crois que tôt ou tard il me tuera. Et la justice s’en fiche. » Tiphaine Lagarde, présidente du collectif 269 Libération animale, tremble en prononçant ces mots.

Depuis l’automne 2022, le collectif militant qu’elle avait créé en 2015 avec son compagnon de l’époque, qui vise à libérer puis recueillir des animaux des abattoirs, se disloque. La femme de 41 ans accuse aujourd’hui son ancien conjoint, Ceylan Cirik, de violences conjugales. Des adhérentes et adhérents dénoncent de leur côté le comportement « sexiste », « dominant » et « autoritaire » de cet homme au sein du collectif.

La violence est montée d’un cran en novembre 2022 lorsqu’il aurait accaparé le terrain qui faisait office de siège social à l’association, en Meurthe-et-Moselle. Après avoir bloqué l’accès du lieu aux adhérents, les empêchant de voir les animaux recueillis et de récupérer les documents administratifs permettant le bon fonctionnement de l’association, Ceylan Cirik, 43 ans, a déménagé tous les animaux à l’automne 2023 vers un nouveau terrain en Isère. « C’est un vol d’animaux et la justice ne fait rien », dénonce Tiphaine Lagarde.

Les militants de 269 Libération animale ont déposé une vingtaine de plaintes depuis un an – pour « violences conjugales », « violences volontaires », « menaces de mort », « diffamation », « vol »… – auprès de la gendarmerie et du procureur de la République. Mais ils leur reprochent de ne pas réagir, laissant l’association être détruite, parce qu’elle lutte contre l’exploitation des animaux. Sollicitée, la gendarmerie a refusé de répondre aux questions de Reporterre. Le parquet ne nous a pas répondu.

« Coup de foudre »

Tout a commencé il y a huit ans. Tiphaine Lagarde, alors âgée de 33 ans, avait une vie installée : notaire, doctorante, enseignante à la faculté de droit à Lyon (Rhône). Militante animaliste depuis plusieurs années, son engagement s’exprimait à l’époque par « du simple tractage sur les marchés le samedi ». En 2015, lors de la marche annuelle pour la fermeture des abattoirs à Paris, elle a rencontré Ceylan Cirik. Et sa vie a basculé.

À 35 ans, il avait un parcours bien différent du sien. D’origine kurde, il avait grandi dans un quartier populaire à Rive-de-Gier (Loire), à 25 kilomètres de Saint-Étienne. Charpentier de formation, ses premières années d’adulte s’étaient déroulées en prison — après des « bagarres » et avoir « vendu du shit ». Très engagé pour les droits des animaux, il récupérait, depuis sa sortie de détention, les chèvres et poules qu’il trouvait sur son chemin et les recueillait sur un terrain près de Saint-Étienne.

Sur le papier, Tiphaine Lagarde et Ceylan Cirik avaient peu en commun – si ce n’est leur volonté de mettre fin à l’abattage de trois millions d’animaux chaque jour en France. Malgré leurs différences, ce fut le « coup de foudre », selon Tiphaine Lagarde. La jeune notaire a tout plaqué. Études, travail, logement. Elle a rejoint son nouveau compagnon à Saint-Étienne.

© JB Meybeck / Reporterre

Immédiatement, Tiphaine Lagarde et Ceylan Cirik ont eu envie de lutter ensemble. Le duo ne se reconnaissait pas dans le militantisme animaliste à la Brigitte Bardot, qui défend les chiens et les chats mais cumule les condamnations pour incitation à la haine raciale. N’appréciait pas davantage les méthodes de l’association L214, jugée « molle », préférant travailler à l’amélioration du « bien-être » des animaux dans les élevages plutôt qu’à la suppression des abattoirs. Tiphaine Lagarde et Ceylan Cirik souhaitaient donc faire passer le militantisme animaliste à un autre niveau. Devenir plus « percutants ».

S’introduire dans un abattoir en pleine nuit

Avec un autre couple, ils ont créé en 2015 le collectif 269 Life Libération animale – une antenne française de l’organisation mondiale 269 Life, née en Israël. Le chiffre est un hommage à un veau, numéroté 269, que des militants israéliens avaient libéré d’un abattoir. La marque de fabrique de ce mouvement ? Des « happenings chocs » – notamment des marquages au fer rouge de militants, réalisés en pleine rue, pour sensibiliser les passants à l’exploitation animale.

Au bout de quelques mois, Tiphaine Lagarde et Ceylan Cirik ont préféré s’éloigner de l’organisation originelle pour devenir un collectif autonome, appelé simplement 269 Libération animale. La raison ? Le binôme était en désaccord avec l’apolitisme affiché par 269 Life (quand eux se revendiquaient sans détour de « l’extrême gauche ») et le manque d’intersectionnalité du mouvement (l’antiracisme ou l’antifascisme y étaient perçus comme des luttes secondaires aux luttes animales). Plutôt que de continuer à culpabiliser les consommateurs de viande dans les rues lyonnaises, Tiphaine Lagarde et Ceylan Cirik ont estimé qu’il fallait « cibler les institutions — l’État et les industries capitalistes » — qui dominaient et exploitaient les animaux. Avec un moyen : l’action directe.

« Cibler les institutions : l’État et les industries capitalistes »

Un engagement « à corps perdu » a alors débuté. Le couple a multiplié les organisations de blocages d’abattoirs et de libération d’animaux. Pendant des mois, ce fut la même routine pour le binôme : les repérages des lieux, choisis le plus souvent à l’étranger, pour éviter des poursuites judiciaires trop lourdes en France. Une fois, deux fois, dix fois. Pour connaître sur le bout des doigts les plans de l’établissement. Les différentes entrées. Les horaires des employés.

Puis le moment venu, s’introduire dans l’abattoir en pleine nuit, avec l’aide des « camarades » du collectif. Enfiler les cagoules. Enfoncer les portes au pied de biche. Faire monter rapidement des animaux dans la camionnette ou la bétaillère louée pour l’occasion. Sortir en vitesse. Passer la frontière pour revenir en France. Et enfin, installer ces animaux dans leur nouveau lieu de vie, un terrain agricole, le « sanctuaire » géré par Tiphaine Lagarde et Ceylan Cirik, près de Saint-Étienne. Puis recommencer.

Le couple phare de la lutte antispéciste radicale

Cette succession d’actions, revendiquées sur les réseaux sociaux (et parfois lourdement condamnées par la justice), a fait connaître 269 Libération animale auprès du public et a attiré des centaines de militants. Au point que Tiphaine Lagarde et Ceylan Cirik sont devenus le binôme phare de la lutte antispéciste radicale en France — l’antispécisme est une idéologie s’opposant au spécisme, la discrimination et la domination fondée sur l’espèce.

Le duo intriguait. Elle, menue, à la voix fluette qui tranche avec les paroles assurées qu’elle débite en conférence ou en interview. Lui, pas beaucoup plus grand mais à l’allure carrée, le crâne rasé, des tatouages omniprésents sur le visage et le reste du corps, toujours enclin à tutoyer tout le monde. Elle, l’universitaire passionnée par la lecture et l’écriture de discours sur la lutte. Lui, pour qui fracturer une porte n’était pas un obstacle. De nombreux reportages et portraits leur ont été consacrés, de Libération à Brut.

« Tiphaine et Ceylan incarnaient pour moi le couple modèle dans cette lutte, ceux qui pouvaient faire en sorte que l’antispécisme aille loin. Ils étaient très engagés, très passionnés », témoigne Lison, une ancienne adhérente entrée dans le collectif en 2016. « Quand j’ai découvert le collectif sur les réseaux sociaux, j’avais une sorte d’admiration pour ce couple fort et les pensées fédératrices qu’il portait, se souvient aussi Gaëlle [*], une militante plus récente. La déchirure a été violente quand j’ai intégré 269 Libération animale l’année dernière et que je n’ai été confrontée qu’à de la violence. »

Car derrière la belle image, Ceylan Cirik aurait instauré un climat de domination et de violence. D’abord sur sa compagne, puis sur les militants du collectif.

Tiphaine Lagarde affirme aujourd’hui que, dans l’intimité, Ceylan Cirik était « jaloux » et « violent » à la moindre contrariété. Elle évoque des premières « bousculades », des « tapes » et des « coups » au bout d’un an de relation. Elle évoque par exemple cette journée de 2018 où, mécontent qu’elle veuille se rendre seule à une conférence sur l’antispécisme à Paris, il aurait détruit le pare-brise et les rétroviseurs de sa voiture à coups de barre de fer – alors qu’elle se serait trouvée dans l’habitacle du véhicule. Ou la fois où, l’année suivante, il l’aurait violemment poussée au sol, jusqu’à lui fêler une côte. Ou encore la nuit de 2020 où il lui aurait asséné un coup de poing en plein visage. Elle a porté plainte pour violences conjugales en novembre 2022.

© JB Meybeck / Reporterre

Si Ceylan Cirik reconnaît bien avoir cassé la voiture en 2018, il affirme que Tiphaine Lagarde ne se trouvait pas à l’intérieur. « Elle me poussait à bout, dit-il pour se justifier. C’était soit elle, soit le mobilier. Il valait mieux que ce soit le mobilier. » L’homme raconte qu’il avait essayé de quitter Tiphaine Lagarde à plusieurs reprises depuis 2017, mais qu’elle refusait de le laisser partir, et qu’il serait resté par « amour des animaux » – quand bien même il présentait toujours Tiphaine Lagarde comme sa compagne aux militants, ou aux journalistes de Brut en 2021.

« C’était soit elle, soit le mobilier »

Il nie toutefois les autres accusations de violence physique directe contre elle. « Tout est faux, faux, faux ! Elle m’accuse de violence, alors pourquoi elle n’a jamais porté plainte avant ?, interroge-t-il. Pourquoi avoir attendu que je revienne avec une autre [compagne] pour dénoncer tout ça ? C’est une vengeance personnelle, par jalousie. » Ceylan Cirik affirme que Tiphaine Lagarde était parfois violente contre lui durant leur relation, quand elle entrait dans « ses crises d’hystérie ».

Tiphaine Lagarde raconte que c’est après leur déménagement en Meurthe-et-Moselle, en août 2019, que le climat serait devenu particulièrement « sinistre et cruel ». Le couple s’était installé sur un terrain agricole, plus grand que le précédent, pour recueillir davantage d’animaux libérés. Les conditions de vie étaient précaires : un petit mobil-home sans eau courante, un peu d’électricité fournie par des panneaux solaires, le froid, la boue, la quarantaine d’animaux dont il faut s’occuper tous les jours… Tiphaine Lagarde avait loué un petit appartement à quelques kilomètres de là pour se doucher et se reposer. Elle était la seule à l’utiliser. Même si des bénévoles de 269 Libération animale venaient régulièrement les aider le week-end, « on s’est retrouvés très isolés, dit-elle. Il n’avait plus ses amis auprès de lui et il a commencé à devenir très sombre. »

« Il l’a insultée cent fois devant nous »

Si les adhérents de 269 Libération animale assurent aujourd’hui n’avoir jamais eu connaissance de l’ampleur des violences physiques dans l’intimité, ils sont plusieurs à raconter que Ceylan Cirik parlait mal à Tiphaine Lagarde en public. « Le comportement de Ceylan était violent verbalement », dit Arthur, bénévole depuis 2018. « Il l’a insultée cent fois devant nous, il la rabaissait », témoigne aussi Manon [*], une ancienne militante entrée dans le collectif dès 2017. Sans que quiconque n’ose réagir.

« La violence psychologique était énorme, poursuit Bettina, une adhérente arrivée en 2016. Il lui disait qu’elle était la plus belle ou la plus courageuse, et deux minutes après il criait des horreurs sur son physique devant tout le monde. » Sur ce point, Ceylan Cirik reconnaît avoir « dit des vérités » sur Tiphaine Lagarde en public, mais « en petit groupe ».

Tiphaine Lagarde affirme ne pas avoir réussi à s’en aller. « Il faisait tout le temps des crises, raconte-t-elle. Il me disait qu’il voulait qu’on se sépare, puis voulait que je revienne deux semaines après. Il cassait mes affaires, puis me peignait un tracteur en rose. Quand on vous fait connaître l’enfer puis le paradis, vous avez du mal à comprendre ce qui se passe... »

Elle explique aussi avoir craint que l’association « s’écroule » si le couple qui l’avait fondée se séparait. « Je vis pour l’activisme, pour la lutte, explique-elle. Je me disais que sans lui, je ne serais pas capable de mener des actions directes de cette envergure, qu’il n’y avait que lui qui avait ce talent-là. Et que donc tant pis, j’allais subir. »

Climat autoritaire

Tiphaine Lagarde n’aurait pas été la seule cible de Ceylan Cirik. Les adhérents de l’association reconnaissent qu’il y a eu des bons moments « au début » mais décrivent un homme qui, rapidement, serait devenu autoritaire.

Pendant les actions, « il se comportait comme le grand chef qui sait mieux que tout le monde », se souvient Arthur. Au sanctuaire, « il voulait toujours nous diriger, il nous criait dessus comme si on était sur un camp militaire », décrit aussi Sarah, une autre adhérente de l’association. « Tout est faux, répond Ceylan Cirik. Après, j’ai un passé, un vécu, qui fait que sans mon expérience, aucun ne serait rentré dans un abattoir. Donc oui, il y avait des règles à respecter parce qu’une action dans un abattoir, ça peut être dangereux. Mais ça n’a pas empêché les gens de continuer à venir. »

Plusieurs militants passés par l’association parlent également de lui comme d’un homme « colérique », qui « pétait des câbles » à la première contrariété. Ils affirment qu’il mettait davantage en avant les hommes dans les actions, et qu’il tenait souvent des propos sexistes et homophobes – en qualifiant des militants de « tapette » ou « d’enculé » par exemple. Ceylan Cirik reconnaît avoir tenu ce genre de propos, mais affirme que ça n’avait pas pour but d’être homophobe. Il nie avoir tenu des propos sexistes.

« On l’a excusé parce qu’on pensait toujours à la lutte »

Pourtant, malgré ce comportement, personne n’aurait osé s’opposer frontalement au cofondateur, de 2015 à 2022. « On lui passait beaucoup de choses parce qu’il venait des quartiers, parce qu’il est racisé, parce qu’il a fait de la prison, dit Julie, une adhérente actuelle. On n’aurait jamais accepté ces propos de quelqu’un d’autre. »

Les bénévoles auraient également craint que cela retombe sur Tiphaine, et globalement, sur l’image de l’association. « On l’a excusé parce qu’on pensait toujours à la lutte, qui est déjà assez difficile à faire émerger, explique Elisa, une ancienne adhérente. On se disait "si on se déchire entre nous, qui va mener un antispécisme radical en France ?" Lui n’avait peur de rien, et il connaissait bien le milieu. C’est cette position qui l’a maintenu dans le collectif. »

Accaparement du sanctuaire

En 2022, la situation a explosé. Tiphaine Lagarde et Ceylan Cirik se sont séparés pour de bon en août. Après avoir quitté le sanctuaire, et laissé Tiphaine Lagarde gérer seule les animaux pendant trois mois, Ceylan Cirik a refait irruption. Avec la ferme intention de s’occuper lui-même du sanctuaire, avec sa nouvelle compagne.

Tiphaine Lagarde et les militants présents le jour de son retour racontent qu’il se serait montré « menaçant » pour les faire quitter les lieux – sous l’œil de la gendarmerie, qui les auraient aussi incités à partir. À partir de cet instant, les adhérents de 269 Libération animale n’ont plus eu accès au terrain, ni au mobil-home contenant les documents administratifs de l’association, ni aux animaux. Une situation confirmée par des constats d’huissiers. « Je suis revenu parce que Tiphaine s’occupait mal des animaux et des finances, justifie Ceylan Cirik. J’étais chez moi, j’avais le droit de rester. »

Pendant un an, les tentatives des adhérents d’accéder au sanctuaire se seraient soldées par des violences. Une dizaine de plaintes ont été déposées en gendarmerie contre Ceylan Cirik : menaces de mort, bousculades, étranglement… Des faits que Ceylan Cirik nie en bloc. Il reconnaît seulement avoir fait usage de gaz lacrymogène contre deux adhérentes, en juin 2023. « Je l’avais dit aux gendarmes : à force que ces gens viennent me harceler, me filmer chez moi, il y avait de quoi péter un câble. L’une d’elles a fait tomber mon téléphone par terre : je les ai gazées. J’assume », dit-il. Il a lui aussi déposé plainte pour harcèlement (contre Tiphaine Lagarde) et pour violences (contre Tiphaine Lagarde et la militante qui a fait tomber son téléphone).

En plus de ces violences, Tiphaine Lagarde et les adhérents accusent Ceylan Cirik de diffamation et d’atteinte à la vie privée sur les réseaux sociaux. Interrogé, il reconnaît avoir publié pendant plusieurs mois des insultes, des captures d’écran de messages privés et de courriels, ainsi que des extraits vidéos des militants sur Facebook et Instagram.

Les femmes « ont cette force en elles »

Selon Tiphaine Lagarde, le manque de réaction des autorités – malgré toutes les plaintes déposées en gendarmerie et les courriers adressés au procureur de la République – est un signe de la « dimension politique » de cette affaire. Le collectif, qui a exclu Ceylan Cirik de l’association, avait en effet lancé une procédure en justice pour expulsion, en vain. Elle explique : « On est un collectif très surveillé, qui pratique l’action directe contre des structures d’exploitation animale. On est régulièrement convoqués par les renseignements territoriaux. Le cofondateur est en train de détruire son propre collectif, c’est du pain bénit pour eux ! C’est pour ça que les choses traînent. »

En février 2023, Tiphaine Lagarde a décidé de rendre publique la situation. Dans une vidéo publiée sur Instagram, elle a poussé un cri du cœur : « Ce collectif a aidé des femmes à pratiquer l’action directe, à leur montrer qu’elles en étaient tout à fait capables. Qu’elles avaient cette force en elles, qu’elles pouvaient prendre le pied de biche, s’attaquer à des abattoirs, délivrer des animaux... Ce serait le comble aujourd’hui qu’on laisse le collectif qui a porté ça être détruit par un homme violent. »

Elle espère profiter de cette situation pour « faire la révolution dans le milieu animaliste ». « C’est un milieu qui n’est pas très politisé, qui n’est pas du tout sensible aux questions de sexisme ou de racisme par exemple, critique Tiphaine Lagarde. Nous qui avons toujours voulu être un collectif intersectionnel, c’est aussi notre rôle de revendiquer ce qui n’a pas fonctionné et pourquoi on va faire différemment. »

Reconstruction

L’association voudrait aujourd’hui se reconstruire, mais n’a toujours pas récupéré les animaux. En novembre 2023, Ceylan Cirik les a déplacés vers un nouveau terrain en Isère, où il vit désormais avec sa compagne. Ils ont créé une nouvelle association, baptisée Terre de roses, chargée de gérer ce nouveau sanctuaire.

Selon Tiphaine Lagarde, il s’agit d’un « vol d’animaux », 269 Libération animale restant « propriétaire » de ces êtres vivants. « Nous avons été dépossédés par la violence de nos terres et des animaux qui y vivent, des animaux pourtant libérés par notre collectif », dénonce-t-elle. « Ces animaux m’appartiennent, je les ai mis à mon nom [quand j’étais coprésident de 269 Libération animale]  », répond Ceylan Cirik.

© JB Meybeck / Reporterre

Le terrain du sanctuaire en Meurthe-et-Moselle est désormais libre, mais le matériel agricole du collectif aurait été laissé à l’abandon par Ceylan Cirik, voire vendu. De nombreux bénévoles ont fui la situation, le volume de dons a chuté, et des partenariats ont été annulés. « Cet homme a détruit les efforts et tout le travail accompli ces sept dernières années », estime Tiphaine Lagarde.

Malgré les obstacles, elle continue d’espérer qu’elle finira par récupérer les animaux de l’association. « Je veux relever 269 de tout ça. Faire évoluer le collectif vers plus d’horizontalité. Lui rendre sa visibilité. Refaire de grosses actions », dit-elle. Les militants ont réalisé une libération d’animaux en juillet 2023, la première depuis le départ de Ceylan Cirik. « Ça m’a fait du bien de me dire "Tu vois Tiphaine, tu l’as faite ta libération dans un abattoir, vous n’avez pas eu besoin de lui qui fait sa star et qui dit qu’il est le seul capable de le faire"  », confie Tiphaine Lagarde. Deux autres libérations se sont déroulées depuis, en novembre et début décembre.

Tiphaine Lagarde sera en débat le 13 décembre au Consulat Voltaire à Paris avec le philosophe Geoffroy de Lagasnerie et l’humoriste Guillaume Meurice. Le sujet : « la gauche et la question animale. »


Pour écrire cet article, nous avons interrogé une quinzaine d’adhérents, actuels et passés, du collectif 269 Libération animale. Ceux qui sont cités dans cet article ont relu leurs citations. Nous avons questionné Ceylan Cirik à deux reprises : par téléphone le 21 novembre 2023, puis face à face le 22 novembre.

Tiphaine Lagarde a déposé une main courante le 12 septembre 2022, car Ceylan Cirik l’aurait menacée. Elle a porté plainte contre lui le 23 novembre 2022 pour violence conjugale. Le 2 décembre pour menace de mort. Le 26 décembre pour menace de mort et violence. Le 1er janvier 2023 pour violence. Le 14 janvier pour violence physique et psychologique. Le 27 février pour vol d’animaux et détournement des actifs de l’association. Le 15 avril pour diffamation et atteinte au secret des correspondances. le 20 juin pour diffamation et atteinte à la vie privée. Le 22 octobre 2023 pour vol d’animaux et vol de matériel. Des copies des plaintes nous ont été fournies.

Tiphaine Lagarde a par ailleurs écrit au procureur de la République de Nancy le 29 novembre 2022 et le 16 janvier 2023. Des copies des courriers nous ont été fournies. Convoquées plusieurs fois à l’unité médico-judiciaire du centre hospitalier de Nancy, Tiphaine Lagarde s’est vue attribuer une journée d’ITT (incapacité totale de travail) le 23 décembre 2022, deux jours d’ITT le 9 janvier 2023, trois jours d’ITT le 19 janvier 2023 et une journée d’ITT le 23 janvier 2023. Des copies des certificats nous ont été fournies.

D’autres adhérents du collectif 269 Libération animale ont porté plainte contre Ceylan Cirik le 16 novembre 2022 pour menaces de mort ; le 18 novembre pour violence ; le 5 décembre pour violence ; le 2 janvier 2023 pour violence ; le 6 janvier pour violence ; le 14 janvier pour violence ; le 21 juin pour violence. Des copies des plaintes nous ont été fournies. Ceylan Cirik a déposé plainte contre Tiphaine Lagarde le 12 novembre 2022 pour appels et SMS malveillants ; le 10 avril 2023 pour détournement de fonds de l’association. Il a porté plainte le 21 juin 2023 contre une militante de l’association, pour violence. Des copies des plaintes nous ont été fournies. Nous avons joint le commandant de gendarmerie de Toul le 31 octobre 2023, qui a refusé de répondre à nos questions, nous redirigeant vers le parquet. Nous avons contacté le procureur de la République le 8 novembre 2023 et le 20 novembre, sans réponse.

legende