Que faire au second tour des régionales ? Le choix déchirant des écologistes

Durée de lecture : 9 minutes

11 décembre 2015 / Barnabé Binctin (Reporterre)

Bloquer le Front national ? Bien sûr. Mais comment voter pour Les Républicains, ou le PS, qui a trahi tous ses engagements, réprime les écologistes, et bafoue l’état de droit ? Les écologistes de tout poil s’interrogent...

« Une capitulation détestable » qui ajouterait « de la confusion à la confusion et se paiera par un recul de nos idées ». Les mots sont de Paul Ariès, dont la tribune publiée mardi 8 décembre dans Politis visait directement « les liquidateurs », les partis écologistes et de gauche qui ont décidé de fusionner avec le Parti socialiste pour le second tour des élections régionales – comme en Rhône-Alpes-Auvergne, un « cas exemplaire ».

La réponse n’a pas tardé, le lendemain, dans les mêmes colonnes, par Corinne Morel Darleux, porte-parole de la liste de rassemblement dans cette même région : « Se pincer le nez de loin est facile. Mais (…) Laurent Wauquiez n’est pas juste libéral, il n’est pas juste de droite. Cet homme traite les bénéficiaires de minima sociaux d’assistés, veut installer des portiques de sécurité et des caméras dans les lycées. Cet homme est dangereux. Il faut être bien à l’abri pour s’en laver les mains et penser que sa victoire ne changera rien au sort des plus pauvres et malheureux » écrit la candidate issue du Parti de Gauche, interrogeant in fine : « D’où vient la trahison ». Comprendre : ceux qui rallient le PS ou ceux qui font le lit du Front national ?

L’échange reflète l’âpreté du dilemme qui se pose au mouvement écologiste, au lendemain de l’échec cuisant du premier tour. Que voter, dimanche 12 décembre ? Seul Gérard Onesta aurait pu se maintenir pour le second tour en Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées avec ses 10,26 % - seule liste ni PS-ni LR-ni FN au-dessus du seuil des 10 %. Une option vite évacuée après l’analyse du sondage en cas de quadrangulaire avec le FN (32 % au premier tour), le PS (24 %) et LR (19%) : « On finissait crédités de 13 points et le FN l’emportait avec sept d’avance », dit le porteur de la plus large liste de rassemblement politique de ces élections.

La fusion avec le PS, là où il est encore présent, n’aurait ainsi guère fait de débat, ni en interne - « Si je me maintenais, la plupart de mes colistiers retiraient immédiatement leur candidature » - ni avec le nouveau partenaire politique : « Comment voulez-vous négocier un peu moins de LGV face au risque FN ? ». Une fusion qu’assume Gérard Onesta pour deux raisons : elle offre la capacité de bloquer le PS qui n’aurait ainsi pas la majorité absolue en cas de victoire, dimanche, et elle n’engage aucun accord programmatique sur le fond. Une fusion purement technique en somme, dont le principal objectif reste de maintenir une opposition directe au sein même des institutions : « L’alternative de la résistance n’existe que lorsque le rapport de force est créé. Et pour cela, il faut être dans le jeu, malgré ses règles » insiste Gérard Onesta.

Une fusion qui n’aura malgré tout pas la voix de Geoffrey, qui a milité pour la liste d’Onesta : « Je voterai blanc. J’ai du mal à voir comment les programmes pourraient être compatibles, tant il y avait de différences jusqu’à présent. Je ne suis pas opposé à l’idée de compromis, mais à trop en faire, cela devient contre-productif ». Quant à l’argument du « moins pire », il reconnaît ne plus y adhérer : « Au contraire, à force, je crains que cela ne fasse le jeu des extrêmes ! »

Ainsi se dessine la fracture chez les écologistes eu égard au vote de dimanche : d’un côté, ceux qui maintiennent une certaine hiérarchie dans les valeurs politiques, considérant que le Parti socialiste reste préférable à la droite et au FN. « Je vais voter Bartolone. Pas par conviction, mais parce que c’est le choix par défaut le plus acceptable. Voter est aussi une question de nuances, et je préfère une Région sous la direction de Bartolone tenu par un accord avec EELV et le Front de Gauche que sous Pécresse ou Saint-Just ! » explique Caroline de Haas, la fondatrice des Chantiers d’espoir. « Et puis concrètement, c’est quoi le plan B, si on va pas voter ? ».

De l’autre, ceux qui refusent de céder aux appels du « vote utile ». « Le PS est devenu un tel repoussoir, je préfère voter blanc que Bartolone » raconte ainsi un doctorant et militant associatif, qui a voté pour la liste FLUO au premier tour, « la vraie liste d’écologie politique ». Le contexte d’état d’urgence renforce son sentiment de « trahison » : « Le PS est en train de bafouer l’Etat de droit et reprend un à un les thèmes du FN sur la sécurité. Le dégoût est trop profond pour que le chantage au vote utile puisse fonctionner ».

D’autres insistent sur la nécessaire distinction entre le niveau national et l’échelle plus locale. « On ne peut pas mettre dans le même panier les élus de terrain et ceux qui font la politique gouvernementale » assure Olivier Kalousdian, élu local EELV dans les Hauts-de-Seine. Co-président de l’association Humus 44 dans les Pays De la Loire, Christophe confirme de son côté qu’au niveau local, « les alliances EELV-PS ne fonctionnent pas si mal », raison pour laquelle il votera PS après avoir voté EELV au premier tour. D’autant plus que le Conseil Régional a « des compétences importantes dans les politiques publiques ».

C’est d’ailleurs pour cela que Corinne Morel Darleux a décidé de ne pas abandonner le terrain institutionnel, après avoir « sérieusement envisagé de se retirer du deuxième tour » comme elle l’a confié à Reporterre. Mais elle mise encore sur l’utilité, parfois trop peu visible, de l’élu dans certaines luttes : « Quand un lycéen sans papier se fait expulser par exemple, un conseiller régional peut y faire écho beaucoup plus vite que n’importe qui, par un courrier, en alertant les médias, etc. ». La modalité de l’alliance conclue en début de semaine pour le second tour doit lui permettre de garder son autonomie puisqu’il n’y est pas question de co-gestion ni de solidarité dans la majorité. « On s’est donné les moyens de porter notre projet critique pendant six ans tout en gardant notre capacité à se faire le relais de certaines luttes » poursuit celle qui rappelle par ailleurs son précédent mandat : « J’ai été élue en 2010 sur une liste PS, au second tour, en compagnie d’EELV : peut-on nous accuser d’ avoir servi la soupe aux socialistes pendant 5 ans ? ».

Cécile Duflot l’a martelé, sur les plateaux de télévisions, dès les résultats tombés : « Les écologistes ont toujours été d’accord pour le rassemblement tant que les conditions étaient réunies ». Mais le sont-elles vraiment, à l’heure où, un peu partout en France, s’opère une sévère répression des militants écologistes ? Le sont-elles encore, quand le seul candidat socialiste à avoir tiré son épingle du jeu, le ministre Le Drian en Bretagne, décide de mépriser ouvertement les écologistes dans le cadre d’une alliance de second tour ?

Manifestement non pour Isabelle Attard, qui votera blanc. La députée écologiste, aujourd’hui non-encartée, dit vouloir « alerter sur le très grand danger d’un front républicain factice » : « C’est le même scénario qu’on répète à chaque élection depuis dix ans. On se bagarre toute l’année et au moment des élections, on veut faire croire qu’on peut s’entendre ? C’est se moquer des électeurs, ce n’est pas comme ça qu’on fera revenir dans l’isoloir les 60% d’abstentionnistes et de non-inscrits ». L’une des six députés à avoir voté contre la prolongation de l’état d’urgence estiment que c’est à « ceux qui sont responsables de cette situation [d’] assumer ».

De son côté, souvent divisé en interne, EELV fait pourtant front commun sur le sujet depuis dimanche soir. Dès l’annonce des résultats, ses responsables politiques ont multiplié les appels au vote utile. « Si t’es écolo, ton premier devoir est de faire barrage à la droite » expliquait le porte-parole, Julien Bayou, tandis que sa collègue au Conseil régionale, Corinne Rufet, interrogeait : « Est-ce que je veux la politique du pire au prétexte que je ne suis pas satisfaite ? ». D’autres refusent « la double-peine » - perdre des élus, remplacés en plus par les pires ennemis politiques : « Nous sommes peut-être malades mais certainement pas suicidaires : nous faisons encore la différence entre la gauche et la droite » poursuit David Cormand, le secrétaire national adjoint du parti.

Une mobilisation des cadres qui traduit aussi la crainte de l’effet inverse, chez leurs propres électeurs. Le n°2 du parti l’admet : « Le report des voix n’est absolument pas assuré ». Une tendance confirmée par Erwan Lecoeur, politologue spécialisé dans le mouvement écologiste : « Le peuple écologiste a un gros potentiel abstentionniste et refuse qu’on lui impose le syndrome du vote-utile. D’autant plus dans le contexte actuel, où il y a un manque d’enthousiasme évident pour voter socialiste. La mort dans l’âme, certains préfèreront ne pas voter ». Sont ainsi prédits des scrutins très serrés en Ile-de-France et en Rhône-Alpes-Auvergne, en dépit de ce que doit garantir le calcul des reports de voix. La victoire du PS serait moins remise en cause en Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées, où le FN a fait de meilleurs scores au premier tour : « Là où il y a un FN dangereux, les écologistes se mobiliseront car il y a une fibre anti-frontiste très forte. Ils ne voteront pas parti socialiste, ils voteront contre le FN ».

A la Zone action climat de Paris

A la Zone Action Climat, un des lieux de Paris où se retrouvent cette semaine les activistes du climat, les avis sont partagés. Beaucoup ont dit aller voter au deuxième tour, à l’image d’Adrien, qui appelle à faire la part des choses : « Il faut voir le programme des candidats de droite, tout de même ! ». Mais un ardent défenseur de la justice climatique a rappelé les dangers de la satellisation politique de l’écologie : « A un moment donné, il va falloir marquer une véritable rupture avec le PS. Sinon, ce n’est qu’une agonie qui s’éternise ».

Et si finalement le mot de la fin se trouvait dans les yeux ronds d’étonnement de Victoire ? « La question me ramène presque à des choses anciennes, concède la militante très investie dans l’organisation des actions de la société civile autour de la COP 21. Entre activistes du climat, personne n’a parlé des régionales, ce n’est absolument pas un sujet de conversation. ». Elle a tout de même voté EELV au premier tour et s’apprêter à voter pour Bartolone au second ; elle marque une pause puis conclut : « Je crois qu’il y a aujourd’hui une vraie envie de dissociation des militants écologistes avec le mouvement politique ».


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Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Dessin : © Tommy Dessine/Reporterre

Photos :
. Bulletins de vote : Wikipedia
. ZAC : © Marie Astier/Reporterre

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