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Énergie

Rénovation, agroécologie, train... Comment réorienter les 100 milliards d’euros du nucléaire

Emmanuel Macron sur le site du constructeur de réacteurs nucléaires Framatome, au Creusot (Saône-et-Loire), le 8 décembre 2020.

La relance du nucléaire, chiffrée à environ 100 milliards d’euros, ruinera la France. Que faire d’autre avec cette somme colossale ? Reporterre démontre qu’elle permettrait de répondre aux enjeux de l’avenir.

En matière de transition énergétique, nous savons dépenser pour produire de l’électricité mais rarement pour en économiser. Construire six nouveaux réacteurs nucléaires EPR2 coûtera autour de 83,9 milliards d’euros, selon la dernière estimation d’EDF, révélée le 18 décembre [1]. Pour se prémunir contre de probables hausses à venir, nous avons anticipé une dépense totale de 100 milliards d’euros. Un montant colossal, engagé sur plusieurs décennies, dont la rentabilité apparaît très faible : selon la Cour des comptes, le programme ne dégagerait qu’environ 2 % de marge, à condition de vendre l’électricité à 90 euros le mégawattheure (MWh), un prix supérieur à celui du marché, négocié au niveau européen, mais aussi des renouvelables. Dans ce contexte, Reporterre a mandaté l’association Virage Énergie et la Société coopérative d’intérêt collectif Les 7 Vents en posant une question simple : que pourrait-on faire d’autre avec ces 100 milliards d’euros pour répondre aux multiples enjeux de l’avenir ?

Plutôt que de se noyer dans les coûts comparatifs entre moyens de production électrique, le rapport se concentre exclusivement sur la maîtrise de la demande. La sobriété, qui interroge les pratiques et organisations pour moins consommer, et l’efficacité énergétique, qui consiste à faire la même chose avec moins d’énergie, sont au cœur de la démonstration. « Car produire autrement ne suffit pas, rappelle Barbara Nicoloso, directrice de Virage Énergie, si les usages continuent de croître. »

En matière de sobriété, changer les comportements s’avère presque inutile si un cadre politique ne vient pas soutenir l’ensemble de la démarche. La sobriété ne se réduit pas à des écogestes individuels, car elle interroge l’aménagement du territoire, l’organisation du travail, les normes sociales, les imaginaires, etc. « La sobriété est éminemment politique, affirme Barbara Nicoloso. Tandis que l’efficacité, elle, améliore les performances techniques — mais expose à l’“effet rebond”, lorsque les gains sont annulés par une hausse des usages. » Message de notre interlocutrice : une politique crédible doit articuler les deux.

Puiser les gisements d’économies dans les logements

Le chauffage représente 66 % de la consommation énergétique des logements. Or la France compte 4,2 millions de passoires thermiques et 3,2 millions de ménages en précarité énergétique. Le rapport souligne que la rénovation performante permettrait d’éviter près de 10 milliards d’euros par an de dépenses de santé, en réduisant maladies respiratoires, hospitalisations et mortalité prématurée.

© Mélissa Germany / Reporterre

Les auteurs pointent au passage un angle mort du débat public : la surface des logements. En quarante ans, la surface moyenne par personne est passée de 30 à plus de 50 m². Adapter les volumes aux besoins réels, mutualiser certaines pièces, lutter contre la vacance et les résidences secondaires constituent des leviers de sobriété foncière aussi décisifs que l’isolation... Or, ce n’est discuté nulle part.

Le frein principal à la rénovation n’est pas seulement financier : c’est le manque de main-d’œuvre qualifiée. Il faudrait créer 170 000 à 250 000 emplois d’ici à 2030. Le rapport propose donc d’investir massivement dans la formation, le tiers-financement et un service public local de la rénovation. Coût estimé pour le logement : 15,4 milliards d’euros.

Réduire les distances avant d’électrifier

Premier secteur émetteur de gaz à effet de serre, les transports concentrent les échecs climatiques français. Le rapport insiste sur une hiérarchie claire : réduire les besoins de déplacement, proposer des alternatives crédibles à la voiture individuelle, puis améliorer l’efficacité des véhicules.

Cela passe par le maintien des services de proximité, la relocalisation des activités, le renforcement des petites lignes ferroviaires, le fret ferroviaire et le vélo — dont les infrastructures coûtent 40 fois moins cher que les routes. Les auteurs critiquent une politique ferroviaire trop tournée vers la grande vitesse et appellent à rééquilibrer en faveur des trains du quotidien. Rien que la rénovation des petites gares laissées à l’abandon coûterait 2 milliards d’euros, un investissement en faveur du maillage renforcé d’un territoire arpenté en transports en commun ! Budget proposé pour la mobilité : 46,1 milliards d’euros.

Nourrir la communauté plutôt que le monde

Enfin, le rapport s’attaque au système agroalimentaire, car il est énergivore, lui aussi, et très dépendant des énergies fossiles. Dans le scénario Afterres 2050, Solagro montre qu’il est possible de diviser par deux les émissions de gaz à effet en actionnant des leviers de sobriété comme l’évolution des régimes alimentaires des Français, des volumes de production ou d’import/export, des façons de produire, etc. Dans ce domaine où l’électrification généralisée des fermes n’est guère possible à ce jour, le rapport voit dans la relocalisation une voie pour se décarboner. Dans cette partie, il évalue à environ 42 milliards d’euros, les coûts de l’adaptation et de la mutation du systèmes agricoles actuel face aux changements climatiques.

Développer des outils locaux de transformation, relocaliser les circuits alimentaires, garantir l’accès à une alimentation de qualité pour tous — notamment via la restauration collective — permettrait aussi de réduire des coûts cachés estimés à 19 milliards d’euros par an en dépenses de santé et de dépollution.

Au total, les propositions chiffrées du rapport montrent qu’avec 100 milliards d’euros, « il serait possible d’engager une transformation profonde des modes de vie, créatrice d’emplois, immédiatement bénéfique pour le climat et la santé, et plus résiliente face aux chocs à venir », selon Barbara Nicoloso. L’ensemble constitue une transition moins spectaculaire qu’un programme nucléaire, mais peut-être plus robuste et adaptée au monde qui vient.



Pour savoir comment le nucléaire va ruiner la France, regardez le documentaire de la journaliste de Reporterre Laure Noualhat et de la documentariste Clarisse Feletin :

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