Retour dans le village alternatif de Lescar-Pau, qui tourne à l’heure de l’écologie

16 mai 2015 / Patrick Piro (Politis)



Dans la communauté Emmaüs de Lescar-Pau, véritable village alternatif, l’écologie fait partie du mode de vie et du projet politique, avec une réflexion sur l’alimentation, l’habitat et une activité intense de récupération et recyclage d’objets.


- Lescar (Pyrénées-Atlantiques), reportage

« Pour les pauvres, un vrai repas, c’est bidoche ! Et pas du poulet : du steak. On se proclame alternatifs, mais nous mangeons comme des gorets – trop de viande, trop gras, pas assez de légumes. » Il y a un an et demi, Serge s’est risqué à inviter, au village Emmaüs de Lescar-Pau (Pyrénées- Atlantiques), une cuisinière spécialisée pour un repas surprise à base de fleurs. Rose, acacia, courgette… Autrefois aromathérapeute, un temps « maire » de cette communauté de 130 compagnons, Serge a trouvé judicieux de proposer du « beau, du bon, de l’esthétique » dans l’assiette.

Révolution écolo-diététique

Depuis, une petite révolution écolo-diététique est en marche. Le bœuf a opportunément disparu du menu des déjeuners, que la règle de vie locale impose de prendre en commun : il fallait l’acheter à l’extérieur, alors que la ferme du village assure l’autonomie en volailles, mouton, porc et lapin. Du bio. Un repas sur deux, les pâtes ou les frites font place aux légumes du jardin, et c’est même 100 % végétal une fois par semaine.

« Au début, ça râlait un peu, “fais chier, refais-nous des trucs avec un bon goût chimique”, mais aujourd’hui c’est bien accepté », constate Félicien en cuisine. Consommer moins et mieux, ce n’est pas seulement bon pour la santé et la planète, insiste Serge. « C’est un gain d’autonomie (nous maîtrisons les coûts), mais aussi une démarche politique. Nous donnons moins de fric aux groupes industriels et nous démontrons que 130 “bras cassés”, sans aucune subvention, peuvent s’offrir de la super bouffe bio et vivre dans des logements magnifiques ! »

À la ferme, Maxime, salarié depuis juillet dernier, fait monter en puissance la production dans le nouvel esprit : c’est de l’agroécologie de pointe, permaculture et bois raméal fragmenté, association entre cultures et élevage, réduction du travail mécanique de la terre, création d’une forêt-jardin, etc. « On vise l’autonomie en légumes dès cette année. »

À Lescar-Pau, ruche en ébullition permanente, on a aussi planté 2,5 hectares de blé pour la farine et le pain, et on prévoit l’ouverture d’une boulangerie bio. Un atelier d’abattage des volailles et de production de conserves est en construction. « L’été dernier, énorme production de tomates à la ferme : on en jetait ! Nous, pros de la récupération, ce gaspillage nous a choqués », témoigne Serge.

« Le capitalisme sait très bien casser les cultures populaires »

Ces reconquêtes réjouissent Germain, fondateur et âme des lieux, un vieux CAP d’ajusteur dans un tiroir. « Le capitalisme sait très bien casser les cultures populaires. Les compagnons arrivent avec un esprit de consommateur, nous les faisons évoluer. » Les plus jeunes, « individualistes et qui savent tout », et les plus anciens, qui peinent à se départir de la relation « d’ouvrier à patron » dans cette enclave qui promeut l’auto-organisation. « Ici, on redevient acteur de sa vie mais aussi auteur », explique Germain, amateur de formules. Ainsi, les maisonnettes qui sortent régulièrement de terre à Lescar-Pau sont personnalisées au gré de l’inspiration des futurs occupants.

Dans les allées, on circule entre d’étonnantes habitations en ballots de paille ou en bouteilles vides enchâssées dans le mortier. L’une semble renversée sur le toit, on peinturlure sa caravane. Une salle commune en 100 % recyclé, inaugurée il y a six mois, accueille une exposition de photos en hommage aux chibanis, ces immigrés maghrébins retraités.

Dominique, un pro de l’habitat à ossature bois et isolation naturelle, est lui aussi tout frais embauché. Il est en train de débarrasser le village des derniers stocks de bardeaux traités chimiquement. Plus de laine de verre, « et en 2015, on passe à la peinture bio. Sain et économe ». Car, si l’investissement initial est plus important, il est largement amorti au long de la vie des bâtiments, plus durables et climatisés naturellement. Trois compagnons posent les derniers panneaux isolants en laine de bois du futur restaurant à architecture bioclimatique qui sera ouvert au public. Les tabourets de bar sont façonnés dans des tonneaux de vin de réforme. Concept local : les clients pourront acheter des pièces du mobilier après le repas.

Laboratoire d’innovations et contre-pouvoir

Ramassage, reconditionnement, recyclage, transformation… C’est le cœur historique de l’économie du mouvement fondé en 1949 par l’abbé Pierre. La recyclerie de Lescar-Pau est la plus importante de France, elle brasse mensuellement des centaines de tonnes de matériaux et d’objets mis au rebut. La réception accueille jusqu’à 500 véhicules par jour, dont le contenu du coffre est aux trois quarts « bon pour le recyclage » – le reste va dans les bacs de la déchetterie, autre service assuré par la communauté. Les ateliers se succèdent au long d’interminables hangars, capharnaüms industrieux où s’amoncellent dans un désordre trompeur ustensiles, livres, textiles, meubles.

Les gars de l’électronique tentent de remettre en état tout ce qui porte écran. Les fripes usagées sont rafraîchies et se muent aussi en accessoires originaux sous les doigts des créatrices maison (1). Vaisseliers, literies, huisseries et pianos rajeunis, ferrailles triées, vélos ressuscités, lave-linge et moteurs réparés… « Ne nous manque que la filière plastique, la plus complexe », commente Serge. Un millier de clients se pressent quotidiennement devant les grilles du « bric-à-brac », 6 000 mètres carrés à donner le tournis, de 50 centimes à plusieurs centaines d’euros pour des pièces de catégorie antiquité. Ici, Emmaüs ne se prononce plus « communauté » mais « village », autant par l’ampleur de l’activité (2) que pour signifier l’ouverture voulue par les animateurs.

L’écologie façon Lescar-Pau, c’est aussi l’approvisionnement auprès de paysans bio locaux, la conservation à la ferme d’espèces animales, fruitières et semencières régionales menacées, un écomusée de l’abeille, le soutien à la mobilisation Alternatiba pour le climat, l’adhésion à la tinda, monnaie complémentaire béarnaise, etc. La banque vient d’accorder un prêt de 4 millions d’euros pour un projet de développement de l’activité économique, sociale, solidaire et écologique du village. De quoi consolider sa position : les terrains, où aucune construction n’a jamais sollicité de permis de construire, attisent des convoitises.

« Nous avons créé un laboratoire d’innovations, se félicite Germain. Je crois fermement que les alternatives concrètes fabriquent des contre-pouvoirs. » La soixantaine et deux infarctus, critiqué (à voix basse) par certains compagnons pour son emprise, l’homme est cependant préoccupé par « l’après-lui ». Le village rayonne, mais sa singularité l’isole aussi en partie. Il a bien suscité de petits essaimages, « cependant, nous manquons de porteurs de projets !, déplore Alain, bénévole, et les communautés Emmaüs, les plus à même de puiser de l’inspiration ici, se cantonnent dans la gestion, avec la réinsertion des compagnons pour seul horizon ». La critique est réciproque : le projet politique de Lescar-Pau, ses méthodes et la personnalité radicale de Germain irritent le reste du mouvement depuis des années. « La suite, ici, ça sera peut-être la mort… », accepte-t-il. Une posture très écolo.




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Lire aussi : Le village (alternatif) des « gueules cassées »

Source : Article transmis amicalement à Reporterre par Politis

Photos :
. Maison et jardin : Emmanuel Daniel (Tour de France des alternatives / CC)
. Construction et informatique : Politis

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