Retour sur les frères Kouachi. La vie dans un quartier abandonné

Durée de lecture : 4 minutes

9 mars 2015 / Eloïse Lebourg (Reporterre)

Il y a six semaines, Evelyne a témoigné sur l’enfance des frères Kouachi, les auteurs de la tuerie de Charlie Hebdo. On a voulu discuter plus avant avec elle, et entendre sa voix, en reportage radio. Elle raconte, sans rien excuser, l’histoire d’un quartier oublié, et la montée de l’islamisme, entre solitude, parents perdus et absence de mixité sociale.

- Sur les frères Kouachi

« On ne cherche pas à les excuser. On ne les plaint pas. Mais ils ont eu une enfance terrible. Ils étaient chétifs, ils n’avaient pas de père, et la mère était mise au ban de la société. Personne ne l’aidait, elle a craqué. Ce qui me gêne, c’est qu’il n’y ait pas eu de solidarité. Cette dame s’est suicidée, on aurait pu lui donner de l’argent pour qu’elle nourrisse ses enfants. »

« Tout le monde disait, ‘Chérif, c’est pas vivable’, tout le monde se plaignait de Chérif, il menaçait d’être une terreur, on le voyait toujours faire des conneries. J’ai été surprise, parce que quand il est venu, il s’est conduit correctement. C’est dommage que la famille n’ait pas pu le garder, c’est ce qui a dû lui manquer ».

- Evelyne à son domicile, maintenant loin de Paris -

- L’absence de mixité sociale

« Ces architectes, on devrait les obliger à vivre dans ces immeubles, parce que là, ils comprendraient le mal qu’ils nous font. »

« Tout le tissu social du XIXe arrondissement [s’est défait, les gens] n’ont pas eu de logement, alors ils sont partis. Et la préfecture a logé des familles africaines. Et s’il n’y a plus qu’une ou deux familles d’origine française, tout s’inverse. On réunit des gens sans travail, alors ils s’organisent dans la magouille, et dans la drogue. »

- "Le côté chic et le côté choc" : violence et abandon d’un quartier

« Vous arriviez, vous aviez toutes ces bandes qui dealaient en bas, et des gars costauds, ils en imposaient, et il y avait la benne à ordures. »

« Il y avait des gens très gentils, mais arrivé à un certain âge, on ne peut plus continuer à se battre. C’est trop, on n’a pas la structure pour supporter tout ça. On passait notre temps à envoyer des mels, ‘c’est inadmissible ce qui se passe, il faut que vous fassiez quelque chose’, et rien ne se faisait. Et il y avait l’isolement : combien de gens mouraient tout seuls, parce que c’était des personnes âgées. Vous savez comment on repérait ça ? C’est parce qu’il y avait des mouches ».

- Les enfants laissés pour compte

« Vous aviez des enfants qui jouaient sur le palier quand ils faisaient froid. Ils étaient dans les escaliers, dans les halls, dans le patio, c’était intenable, ils jouaient au football jusqu’à minuit une heure. »

« Les pères qui sont arrivés ici dans les années 1970 avec du travail, ils n’ont pas expliqué à leurs enfants pourquoi ils sont venus. L’autre génération née dans les années 1970, ils s’en sont bien sortis, parce que le père avait du boulot, ils avaient des repères. La dernière génération née dans les années 80 ou 90, les parents ne travaillaient pas, il y avait des gros problèmes, avec les échanges de drogue ».

« Je suis contre la répression. C’est plus facile de créer des équipes qui diraient, ‘vous touchez des allocations familiales, comment vous les utilisez ?’.

- Le nid du Front national

« Des endroits comme çà où les Français se sentent exclus, ça fait le nid du Front national. »

- Les actions citoyennes

« Quand on faisait des réunions, les locataires n’osaient pas parler, parce qu’ils avaient peur des représailles. Les jeunes qui étaient bien, ils ne venaient pas dans l’association. »

« Je pense que c’est aux citoyens de sauver leur quartier. Il faut qu’ils soient aidés, bien sûr. J’ai vu des gens formidables, il n’y a pas que des... ».

- L’arrivée de l’intégrisme dans le quartier

« Avant on faisait les réunions dans la mosquée. Après, les intégristes ont tiré la couverture à eux. Du jour au lendemain, des jeunes se sont mis à porter la djellabah. »

« On avait signalé depuis longtemps que des armes circulaient. »

« C’est vrai que cette montée de l’islamisme, ça me fait peur. Comment faire ? Je ne sais pas. Tous les bailleurs sociaux devraient aider les gens à se monter en association. »

« Ces gosses, on les aime. Ils reviennent tous dans leur territoire. J’ai l’impression qu’ils se cherchent une famille. Ils cherchent leur place. »

« Les frères Kouachi, c’était une enfance miséreuse, je suis en colère contre moi d’avoir laissé passer ça. »

- Propos recueillis par Eloïse Lebourg


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Lire aussi : L’enfance misérable des frères Kouachi

Source, son et photos : Eloïse Lebourg pour Reporterre



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