Se servir de l’Ukraine pour promouvoir le gaz de schiste, une grossière arnaque

Durée de lecture : 5 minutes

13 mai 2014 / Thomas Porcher (Reporterre)

La crise ukrainienne fait « (re)découvrir » la dépendance de l’Europe au gaz russe. Les prometteurs du gaz de schiste en profitent pour faire croire que celui-ci est indispensable. Mais leur argument est fallacieux. Le vrai moyen de réduire la dépendance est une politique d’économies d’énergie.


La crise ukrainienne et les tensions avec la Russie ont permis de rouvrir le débat sur l’exploitation du gaz de schiste en Europe. Après les promesses économiques sur l’emploi et l’amélioration de la compétitivité de nos industries, certains y ajoutent aujourd’hui une raison au-dessus de toutes les considérations économiques ou écologiques, le danger de notre dépendance au gaz russe.

Mais les arguments avancés par les pro-gaz de schiste ou par ceux qui se laissent submerger par leurs émotions à l’égard de la Russie, relèvent d’une étrange naïveté.

La redécouverte de la dépendance aux énergies

Les tensions avec la Russie sur fond de crise ukrainienne ont permis à certains de « (re)découvrir » notre dépendance au gaz russe. Et pour cause, 25 % de la consommation européenne dépend de Gazprom et 50 % passent par l’Ukraine via des gazoducs. Mais ce problème de dépendance ne date pas d’hier et peut même être élargi à l’ensemble des énergies et des pays consommateurs.

Aujourd’hui, au niveau mondial, plus de 80 % de nos consommations d’énergie sont constituées de pétrole, gaz et charbon. Or, la majorité des réserves sont détenues par un petit nombre de pays. Dans le cas du gaz, près de 60 % des réserves sont situés dans trois pays : la Russie, le Qatar et l’Iran.

En ce qui concerne le pétrole, 75 % des réserves se situent dans les douze pays de l’OPEP. Quant au charbon, 60 % des réserves sont entre les mains de trois pays : la Russie, les Etats-Unis et la Chine.

Notre consommation d’énergie, tout comme celle de l’ensemble de la planète, dépend donc en majorité d’un petit nombre de pays. C’est un fait et il n’a pas fallu attendre la crise ukrainienne pour le découvrir.

Pourtant, certains ont vu dans la crise ukrainienne une opportunité pour remettre sur la table l’exploitation du gaz de schiste. L’argument est qu’il nous permettrait d’être moins dépendants ou au moins de renverser le rapport de force entre pays producteurs et consommateurs.

Cette idée avait déjà été avancée pour améliorer la balance commerciale ou pour renégocier nos contrats et obtenir un meilleur prix du gaz. Elle l’est aujourd’hui pour des raisons de sécurité et de pouvoir géopolitique. Mais l’ensemble des prévisions montrent que la production de gaz de schiste réduirait au mieux notre dépendance en gaz extérieur d’à peine 10 % d’ici à 2035.

Or, il faut être naïf pour imaginer qu’une réduction de 10 % de notre consommation de gaz aurait un impact significatif sur les équilibres géopolitiques. Certes, cela diminuerait notre dépendance à la Russie mais nous ne pourrions pas pour autant nous passer complètement du gaz russe.

Certains avancent alors que cela nous permettrait au moins de renégocier nos contrats avec la Russie et de bénéficier d’un tarif du gaz moins cher. Sur ce point, l’expérience de la Pologne prouve que l’on peut être perçu comme l’eldorado du gaz de schiste, se lancer pleinement dans l’exploration, sans pour autant réussir à renégocier ces contrats d’exportation avec la Russie.

Une autre solution a même été envisagée : remplacer le gaz russe par du gaz de schiste américain. Mais cela ne résout en rien notre dépendance au gaz extérieur, nous changeons juste de fournisseur, et puis le gaz présente un inconvénient, son coût de transport est sept à dix fois plus cher que celui du pétrole et nécessite des investissements lourds dans des usines de liquéfaction et les réseaux de gazoducs.

Il faudrait donc un certain nombre d’années avant de voir la couleur du gaz américain et aucune étude sérieuse n’a envisagé la part qu’il pourrait prendre dans la consommation européenne.

Arrêtons de jouer sur le levier de l’offre, passons du côté de la consommation

Mais le véritable problème réside dans l’escroquerie intellectuelle des différentes propositions. La question de notre dépendance énergétique est constamment traitée en regardant du côté de l’offre. Les solutions avancées consistent à substituer une énergie à une autre.

Ainsi, après avoir remplacé le charbon par du pétrole puis une partie du pétrole par du nucléaire, il s’agirait aujourd’hui de remplacer du gaz russe par du gaz de schiste (américain ou européen). Alors même que ces énergies ne sont pas renouvelables et polluent, personne ne semble vouloir jouer sur le levier de la consommation d’énergie en accélérant le processus de transition énergétique.

Pourtant, l’amélioration de l’efficacité énergétique de nos bâtiments et de nos moyens de transports, accompagnée d’une fiscalité plus intelligente, sont autant de solutions pour réduire notre dépendance tout en luttant contre le réchauffement climatique.

Toutes ces solutions ne sont pas plus coûteuses qu’une exploitation du gaz de schiste à l’échelle européenne, ni moins rapides quant aux possibilités de résultats (il faudrait attendre 2020 avant d’être en phase de production pour le gaz de schiste). Dommage qu’elles n’aient pas fait l’objet de plus d’intérêt pendant la crise ukrainienne.



Source : Thomas Porcher pour Reporterre.
Thomas Porcher est économiste et auteur du Mirage du gaz de schiste (éd. Max milo). Twitter : @PorcherThomas

Photos :
. Chapô : Stop gaz de schiste
. Gazprom : L’Express
. Site de forage : Atlantico

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