Sur le Nil, le mégabarrage de la discorde
Le barrage de la Renaissance, lors de son inauguration à Guba, en Éthiopie, le 9 septembre 2025. - © Luis Tato / AFP
Le barrage de la Renaissance, lors de son inauguration à Guba, en Éthiopie, le 9 septembre 2025. - © Luis Tato / AFP
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Symbole de développement pour l’Éthiopie, le barrage de la Renaissance sur le Nil cristallise les tensions avec l’Égypte et le Soudan, sur fond de partage de l’eau, explique la chercheuse Leila Oulkebous.
Long de 1,8 km, haut de 145 mètres, son réservoir d’une capacité totale de 74 milliards de m3 d’eau : c’est la plus grande centrale hydroélectrique du continent africain. Après quatorze ans de travaux, l’Éthiopie tient enfin son barrage sur le Nil Bleu.
Inauguré le 9 septembre, le barrage de la Renaissance est synonyme de fierté pour le pays. Il est aussi une promesse de développement : avec une capacité de production installée de plus de 5 gigawatts (GW), l’ouvrage doit répondre aux besoins énergétiques des 125 millions d’habitants, dont la moitié n’ont pas accès à l’électricité.
Cette infrastructure est également au centre de tensions avec l’Égypte, qui l’a qualifiée de « menace existentielle », ainsi qu’avec le Soudan, deux pays situés en aval de l’installation. « Cet ouvrage illustre la difficile question du partage de l’eau dans la région », explique Leila Oulkebous, doctorante en géographie au laboratoire Les Afriques dans le monde, à l’université Bordeaux-Montaigne, et autrice d’une thèse sur les enjeux géopolitiques et les effets socio-environnementaux des barrages sur des fleuves transfrontaliers.
Reporterre — Pour bien comprendre les enjeux autour de ce barrage, il faut rappeler que le Nil est doté de plusieurs affluents, le Nil Blanc et le Nil Bleu…
Leila Oulkebous — On parle souvent du Nil au singulier, alors que ce cours d’eau long de 6 695 km a plusieurs affluents, dont les plus importants sont le Nil Bleu et le Nil Blanc. Le premier prend sa source dans le lac Tana, en Éthiopie, et le second débute dans le lac Victoria, en Afrique de l’Est. Ils se rejoignent à Khartoum, au Soudan, pour former le Nil, qui remonte ensuite en Égypte.
Si le Nil Blanc est le plus long des deux, c’est bien le Nil Bleu, doté d’un débit beaucoup plus important, qui apporte 85 % des eaux qui parviennent en Égypte. C’est donc sur le Nil Bleu que se concentrent toutes les tensions et c’est là où se situe le barrage de la Renaissance, en Éthiopie, à une vingtaine de kilomètres de la frontière avec le Soudan.
Pourquoi l’Égypte a-t-elle qualifié ce barrage de « menace existentielle » ?
L’Éthiopie assure que le barrage ne causera aucun préjudice au Caire, car l’eau sera uniquement utilisée pour produire de l’énergie, et que la ressource continuera de couler. L’Égypte reste pourtant très inquiète.
Contrairement à l’Éthiopie, qui est considérée comme le château d’eau de l’Afrique du fait de ses nombreux lacs et cours d’eau, l’Égypte est extrêmement vulnérable, le Nil est sa principale source d’eau. L’ensemble de sa population se concentre sur 7 % du territoire, soit le long du Nil, soit dans le delta. Si l’on se réfère à l’indice de pauvreté en eau (IPE), le pays est dans une situation de pénurie d’eau absolue avec en moyenne moins de 500 m3 d’eau disponible par habitant par an.
Au-delà de l’eau potable qui émane essentiellement du Nil, le fleuve est aussi fondamental pour l’agriculture. L’Égypte craint une baisse des rendements agricoles. Le risque est que le barrage retienne les sédiments charriés dans l’eau du Nil Bleu, des limons riches en nutriments qui permettent de fertiliser et régénérer les sols. Ces craintes sont avérées : des études ont montré qu’un autre barrage, celui d’Assouan dans le sud de l’Égypte, retient déjà beaucoup de sédiments charriés et a fragilisé le delta.
Ces sédiments transportés par le fleuve jouent aussi un rôle face à l’avancée marine dans le delta du Nil. La ville d’Alexandrie, située dans le delta, est ainsi menacée par la hausse du niveau de la mer. En formant des plages, des dunes et des terres basses, ces sédiments réduisent l’affaissement du sol et agissent contre l’érosion marine.
Avec le dérèglement climatique, les tensions sur l’eau entre l’Éthiopie et l’Égypte risquent de s’accroître…
Un risque majeur lié au dérèglement climatique est de voir survenir des sécheresses plus longues et plus fréquentes dans la région. Surtout pour l’Égypte et le Soudan, où le climat est plus aride. Cela va affecter plusieurs secteurs, en particulier l’agriculture et les besoins pour l’irrigation.
À côté, les fortes chaleurs, renforcées par le dérèglement climatique, aggravent le phénomène d’évaporation. On estime déjà que 10 milliards de m3 s’évaporent du Nil dans sa partie désertique entre le Soudan et l’Égypte. Moins d’eau sera disponible alors que la demande augmente. Selon l’Institut National d’Études Démographiques, les deux pays connaissent une forte croissance démographique : le Soudan, peuplé de 50 millions d’habitants, pourrait atteindre 85 millions d’habitants en 2050. En Égypte, la population pourrait passer de 115 millions d’habitants à 160 millions d’ici 2050.
« Cet aspect social et environnemental est malheureusement mis de côté »
Dans le même temps, le changement climatique rend les pluies plus intenses et plus irrégulières, multipliant le risque de crues et d’inondations, alors que le Soudan connaît déjà des inondations meurtrières chaque année. En cas de libération soudaine ou mal planifiée des eaux côté éthiopien, les conséquences pour les populations soudanaises pourraient être dramatiques. L’absence de coopération empêche toute anticipation de ces phénomènes. Face au dérèglement climatique, une coordination régionale est indispensable pour adapter la gestion de l’eau.
Pour s’opposer au barrage, Le Caire invoque un « droit historique » sur le Nil, de quoi s’agit-il ?
Le barrage de la Renaissance remet en cause l’hégémonie historique de l’Égypte sur le Nil, qui reposait sur plusieurs accords remontant à l’époque coloniale, que l’Éthiopie juge injustes et caducs. Dans le premier, signé en 1902 entre l’Empire britannique — qui contrôlait à l’époque l’Égypte et le Soudan — et l’Empire d’Éthiopie, ce dernier s’engageait à ne pas construire de barrages sur le Nil Bleu et ses affluents.
Un second accord anglo-égyptien, en 1929, conférait à l’Égypte un droit de veto sur toute infrastructure bâtie sur le Nil. Trente ans plus tard, en 1959, l’Égypte et le Soudan désormais indépendants [en 1922 pour le premier et 1956 pour le second] ont signé un traité pour se répartir les eaux du Nil : un quota annuel de 55,5 milliards de m3 d’eau pour l’Égypte, et de 18,5 milliards de m3 pour le Soudan.
L’Éthiopie a dénoncé ces accords à partir de 2010. Elle a ainsi noué une nouvelle coalition avec des pays voisins, l’Ouganda, le Rwanda, le Kenya, la Tanzanie : c’est l’accord d’Entebbe, qui instaure un partage plus équitable de l’eau au nom de leurs besoins en développement. Cela a donné le feu vert à la construction du barrage de la Renaissance.
L’Égypte et le Soudan ont critiqué ce nouveau document. Cet accord à été renforcé par le fait que le Burundi et le Soudan du Sud ont aussi rejoint l’accord, respectivement en 2011 et 2024. Cela a permis la création de la Commission du bassin du Nil, qui donne le droit aux pays signataires de gérer leurs projets hydrauliques sans l’accord de l’Égypte et du Soudan.
Malgré cet accord qui confère un cadre légal au barrage de la Renaissance, les tensions entre l’Égypte et l’Éthiopie semblent plus vives que jamais. L’Égypte a protesté le 10 septembre auprès des Nations unies contre ce barrage. Y a-t-il un risque de conflit armé entre ces deux pays ?
Cela paraît peu probable à court terme, ni l’Éthiopie ni l’Égypte n’y ont un intérêt. Le contexte régional est déjà très tendu : l’Éthiopie reste confrontée à des tensions internes après la guerre du Tigré [entre 2020 et 2022], le Soudan est plongé dans la guerre civile et des tensions persistent en Somalie et en Érythrée.
Côté Égypte, même si les déclarations du président al-Sissi sont menaçantes à l’égard de l’Éthiopie, cela s’inscrit plutôt dans une stratégie de dissuasion et de pression diplomatique. Le pays est dans une région fragilisée le long de ses frontières : la guerre à Gaza, le conflit en Libye, la guerre au Soudan.
Au-delà des aspects géopolitiques, ce sont les populations le long du Nil et dépendantes de ses ressources qui souffrent du manque de coopération entre ces pays. En cas de sécheresse ou de crue, ce sont elles qui en souffriront. Cet aspect social et environnemental est malheureusement mis de côté.