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Omniprésent dans les Outre-mer, le groupe Bernard Hayot est décrié par les militants contre la vie chère, qui l’accusent de profiter de sa situation dominante et d’entretenir une dépendance structurelle.
Ducos (Martinique), reportage
À l’approche des fêtes de fin d’année, période de dépenses contraintes pour de nombreuses familles, la question du coût de la vie ressurgit avec une acuité particulière aux Antilles. Au Carrefour Génipa de Ducos, en Martinique, les décorations de Noël, rouges et blanches, jalonnent les allées.
Un an plus tôt, à l’automne 2024, le site avait été bloqué par des barrages dressés contre la vie chère. Jean-Marc, fonctionnaire de 37 ans — qui préfère taire son nom — s’en souvient. À l’époque, il accompagnait le Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources afro-caribéens (RPPRAC) dans sa mobilisation.
« Sur le moment, j’ai tout de suite adhéré. On défendait un alignement des prix sur ceux de la métropole », raconte-t-il. Puis la mobilisation s’est essoufflée. Et, de son propre aveu, rien n’a changé : « Les prix n’ont pas baissé, au contraire. » En témoigne la bouteille d’huile, dans sa main, « qui a encore pris 1 euro ». Dans sa bouche, un nom revient sans cesse : le groupe Bernard Hayot (GBH). « Ce monsieur détient tout ici et est responsable du coût de la vie. »
Descendants de colons esclavagistes
Quinze ans après la grande grève de 2009 contre la pwofitasyon — l’exploitation outrancière —, la vie chère demeure une plaie ouverte dans les territoires ultramarins. Et c’est vers cet acteur central que convergent les colères : le groupe Bernard Hayot est devenu l’un des symboles les plus visibles du pouvoir économique des békés, ces descendants de colons esclavagistes européens qui concentrent encore une part importante du foncier, des entreprises et des circuits d’importation aux Antilles.
Fondé dans les années 1960 par Bernard Hayot, figure de proue du patronat béké, le groupe s’est progressivement imposé comme l’un des plus puissants conglomérats privés des Outre-mer, présent « dans toute la chaîne de valeur, du port à l’étal », résume Maxime Mazouth-Laurol, membre de l’Observatoire Terre-Monde [1].
Grande distribution, automobile, bricolage, sport, restauration rapide, industrie agroalimentaire, production de bananes et de rhum : « Il est présent à peu près partout », souligne Christophe Girardier, président du cabinet Bolonyocte Consulting, auteur de plusieurs études sur l’économie des Outre-mer.
« Sur 100 euros dépensés, quasiment la moitié va dans la même poche »
Cette omniprésence se traduit par une concentration économique massive. À La Réunion, selon le cabinet Bolonyocte, GBH capterait près de 45 % des dépenses de consommation courante — il n’existe pas d’étude semblable aux Antilles. « Sur 100 euros dépensés, quasiment la moitié va dans la même poche », résume Christophe Girardier.
Contacté, le groupe Bernard Hayot conteste ces ordres de grandeur — voir ses réponses complètes en fin d’article. Il estime que ces calculs reposent sur « une addition d’activités relevant de secteurs distincts ». En distribution alimentaire, GBH affirme détenir seulement 29 % des parts de marché à La Réunion et près de 30 % en Martinique.
En 2023, le groupe a en tout cas réalisé un chiffre d’affaires consolidé de 4,9 milliards d’euros, dont l’essentiel dans les territoires ultramarins. Ses propres comptes, publiés le 5 février 2025, font état d’une marge commerciale de 1,7 milliard d’euros, tandis que le résultat net s’établit à 227,7 millions d’euros
Un bénéfice qui représenterait « 4,6 % du chiffre d’affaires, là où il est de l’ordre de 1,5 à 2 % dans le secteur — le groupe Carrefour est à 1,08 % en 2024, contextualise Christophe Girardier. GBH réalise ainsi près de 2 à 3 fois plus de bénéfice rapporté à son chiffre d’affaires, par rapport aux groupes de même profil. »
Si le groupe confirme ces calculs, il assure qu’en ne tenant compte que de ses activités dans le secteur de la grande distribution alimentaire, ce taux descend à environ 2,5 %. Celle-ci représente plus de la moitié de son activité, tandis que l’automobile plus d’un tiers. Le groupe emploie désormais plus de 17 000 salariés, ce qui en fait l’un des principaux employeurs privés de plusieurs territoires.
Cette concentration façonne directement la vie quotidienne. GBH détient une large part des supermarchés et des concessions automobiles.
Ce poids économique nourrit aussi une influence politique diffuse. Fin février 2025, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique a d’ailleurs ouvert une enquête visant le groupe et certains de ses mandataires pour de possibles omissions déclaratives sur ses activités d’influence auprès de ministres et de parlementaires, comme l’a révélé Libération.
Une autonomie verrouillée
Au-delà du poids économique, c’est la capacité du groupe à verrouiller l’autonomie des territoires ultramarins qui inquiète. Les économies ultramarines restent largement structurées par un modèle hérité de l’histoire coloniale, fondé sur l’importation et sur quelques filières d’export, comme la banane et la canne à sucre.
Ce cadre limite la diversification productive et la souveraineté alimentaire, tout en créant un terrain favorable à des acteurs intégrés comme GBH, capables de contrôler l’importation, la logistique et la distribution des biens de consommation courante.
Dans ce contexte, les marges pratiquées jouent un rôle central. Selon ses comptes consolidés, la marge commerciale du groupe s’établit à 34,4 % du chiffre d’affaires, un niveau jugé « anormalement élevé » par Christophe Girardier, « au regard des performances observées pour des acteurs du même profil qui n’atteignent pas 20 % ».
Ce niveau de marge est rendu possible par une position dominante et une intégration verticale fortes, dans des économies peu concurrentielles. Et se ferait ainsi au détriment du pouvoir d’achat, des producteurs locaux et de la diversification économique. Le groupe, lui, réfute l’idée d’une rentabilité excessive.
Le groupe visé par une information judiciaire
En janvier 2025, Libération a publié une enquête sur les profits suspects de GBH fondée sur l’analyse de dizaines de documents internes du groupe transmis par un cadre dirigeant resté anonyme. Le Parquet national financier a ouvert, en août, une information judiciaire ciblant le conglomérat pour « entente », « abus de position dominante » et « escroquerie en bande organisée », a indiqué Libération le jeudi 18 décembre.
Nos confrères révélaient des niveaux de rentabilité très supérieurs à ceux observés dans l’Hexagone. Dans la branche automobile, les concessions réaliseraient des marges nettes comprises entre 18 % et 28 % sur les véhicules neufs, soit 3 à 4 fois plus qu’en métropole.
Dans plusieurs territoires, le groupe détiendrait plus de 50 % des parts de marché sur la vente de voitures aux particuliers, une position qualifiée d’« hégémonique » par Libération, qui décrivait une concurrence largement fictive entre filiales juridiquement distinctes.
L’enquête mettait également en lumière une intégration verticale poussée — de l’importation à la vente, puis à l’entretien et à la location — permettant d’accumuler les marges à chaque étape, via une constellation de sociétés affiliées. Autant de mécanismes qui contribuent à maintenir des prix en moyenne 42 % plus élevés que dans l’Hexagone, selon l’Insee.
GBH, qui a déposé une plainte en diffamation contre Libération, estime que ces écarts s’expliquent par des facteurs structurels : éloignement géographique, taille réduite des marchés, volumes importés plus faibles et contraintes logistiques propres aux territoires insulaires.
« Le pouvoir de verrouillage des marchés est énorme, démesuré, et rend toute négociation impossible »
Pour Christophe Girardier, « avec un tel pouvoir de marché de l’acteur dominant, ses fournisseurs sont sous sa dépendance économique bien au-delà des seuils fixés par les autorités de concurrence européennes ». Celui-ci peut privilégier les importations, imposer ses conditions et réduire l’accès des producteurs locaux aux rayons.
« Le pouvoir de verrouillage des marchés est énorme, démesuré, et rend toute négociation impossible », résume-t-il, parlant d’une « économie de comptoir » moderne.
Là encore, GBH conteste fermement cette lecture. Le groupe affirme travailler avec plus de 1 200 fournisseurs ultramarins et assure que les produits locaux représentent environ 30 % de ses assortiments en Martinique, avec des parts plus élevées sur certaines filières — fruits et légumes, volaille et produits laitiers.
L’accès aux rayons, fait-il valoir, repose sur des critères « objectifs et partagés par l’ensemble de la grande distribution », liés aux volumes, à la régularité des approvisionnements et aux normes sanitaires.
La colère de Manuel Valls
Interpellé le 22 janvier à l’Assemblée nationale, alors ministre des Outre-mer, Manuel Valls, accusait néanmoins GBH de jouer « un rôle d’étouffement de l’économie et du pouvoir d’achat ».
Dans un courrier adressé au directeur général du groupe, Stéphane Hayot, il a écrit : « Le partage et la chaîne de valeur, Outre-mer, ne sont pas équitables. Il y a des groupes très performants qui jouent parfois un rôle d’étouffement de l’économie et, à travers elle, des populations. »
L’ex-ministre en a remis une couche, le 23 décembre dans Libération : « Il faut casser ces logiques, instaurer de la concurrence et mettre en place des verrous qui les empêchent de tout acheter », a déclaré Manuel Valls.
Longtemps, cette puissance s’est exercée dans une grande opacité. Pendant des décennies, GBH ne publiait pas ses comptes consolidés, pourtant exigés par la loi. En novembre 2024, quatre lanceurs d’alerte ont assigné le groupe devant le tribunal mixte de commerce de Fort-de-France. Le 5 février 2025, GBH a finalement déposé pour la première fois ses comptes consolidés.
Ces documents ont servi de base à des chercheurs et militants qui ont décidé de documenter l’ampleur de sa mainmise. L’Observatoire Terre-Monde et le collectif Vous n’êtes pas seuls ont ainsi publié le rapport Désarmer GBH, qui cartographie le groupe et ses circuits financiers. « Lever le voile sur cette structure, c’est donner des prises pour imaginer d’autres modèles économiques », explique Maxime Mazouth-Laurol.
Ces outils incluent une cartographie des établissements et un graphe financier des liens d’actionnariat, accessibles en ligne et collaboratifs. Les habitants peuvent enrichir les données, corriger les adresses et signaler les enseignes, transformant une colère diffuse en savoir partagé.
« Puisque les politiques ne sont pas à la hauteur, nous devons entrer en politique »
Sur le terrain, si la mobilisation n’est plus aussi forte qu’en 2024, le RPPRAC, au cœur des protestations contre la vie chère, a décidé de se lancer dans la course aux élections municipales.
Son président, Rodrigue Petitot, dit avoir essuyé un an d’indifférence des institutions : « Nous avons sollicité toutes les instances jusqu’au ministère des Outre-mer. Rien n’a changé. Puisque les politiques ne sont pas à la hauteur, nous devons entrer en politique. »
Parmi les priorités que se donnent ses candidats figure la régulation du pouvoir du groupe Hayot. « Il ne s’agit pas forcément d’inventer de nouvelles lois, insiste-t-il. La loi existe déjà. L’exemple de la publication des comptes de GBH l’a montré : une obligation légale n’était pas respectée, et il a fallu une action en justice pour qu’elle soit enfin appliquée. »
« L’État dispose déjà des outils juridiques pour agir »
L’expert Christophe Girardier plaide lui pour la création d’une section spécialisée de l’Autorité de la concurrence dans les territoires ultramarins, avec des pouvoirs propres, des moyens dédiés et des pouvoirs répressifs notamment en matière d’injonction structurelle — la capacité à imposer des changements profonds dans l’organisation d’un groupe (cessions d’actifs, séparation d’activités, interdiction de certaines intégrations, par exemple.)
Il soutient aussi un encadrement strict des marges arrière — des ristournes appliquées par un fournisseur à son distributeur — et des ouvertures de très grandes surfaces, qui écrasent durablement toute concurrence locale.
Enfin, il appelle à redonner un rôle central aux Observatoires des prix, des marges et des revenus, chargés de contrôler la formation des prix, en garantissant leur indépendance et leur capacité d’action. « L’État dispose déjà des outils juridiques pour agir, souligne-t-il. Ce qui fait défaut, ce n’est pas le droit, mais la volonté politique de s’en saisir. »
La sortie de crise suppose toutefois, pour lui, des réformes structurelles plus profondes, aujourd’hui absentes ou insuffisamment appliquées. Il s’agirait notamment de limiter la part de marché maximale en chiffre d’affaires qu’un acteur peut détenir —« 25 %, par exemple » — afin d’éviter qu’un seul groupe ne concentre l’essentiel des ventes dans des secteurs clés comme l’alimentation ou l’automobile.
Une autre piste consisterait à interdire les conglomérats intégrés, présents à la fois dans l’importation, la logistique et la distribution, ce qui permet d’accumuler des marges à chaque étape et de verrouiller les marchés.
Une loi en attente
Reste que, pour l’heure, ces pistes ne figurent pas dans le projet de loi contre la vie chère dans les territoires ultramarins. Présenté comme une « urgence » par le gouvernement dans le sillage des déclarations offensives de Manuel Valls, le texte, jugé trop timide par de nombreux parlementaires, a été adopté sans enthousiasme au Sénat à l’automne 2025.
Son examen à l’Assemblée nationale a finalement été reporté, à l’initiative de Naïma Moutchou, la ministre des Outre-mer, afin de « se donner du temps de travail » pour l’amender et le renforcer.
En Martinique, la colère, elle, demeure. « Hayot, tant qu’il aura tout ici, rien ne changera », dit Jean-Marc. Et, derrière les enseignes omniprésentes, l’enjeu reste entier : reprendre la main sur l’économie pour espérer, un jour, reprendre la main sur le territoire.