« Touche pas à ma poêle » : les salariés de Tefal contre une interdiction des PFAS
Quelques centaines de salariés du groupe SEB ont manifesté devant l'Assemblée nationale, le 3 avril 2024. - © NnoMan Cadoret / Reporterre
Quelques centaines de salariés du groupe SEB ont manifesté devant l'Assemblée nationale, le 3 avril 2024. - © NnoMan Cadoret / Reporterre
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Plusieurs centaines de salariés du groupe SEB se sont rassemblés devant l’Assemblée nationale, le 3 avril, pour protester contre l’interdiction possible des polluants éternels. Selon eux, cette mesure condamnerait 3 000 emplois.
Paris (Île-de-France), reportage
À l’oreille, on aurait pu croire à une résurgence du mouvement contre la réforme des retraites : un tintamarre de casseroles, entrecoupé de sifflets et de discours au mégaphone. Une impression vite évaporée une fois la manifestation organisée par le groupe SEB, le 3 avril, vue d’un peu plus près. Au milieu des ouvriers en gilet jaune chargés de banderoles « Touche pas à ma poêle » déambulaient cadres et directeurs généraux, chemises bien repassées et écharpes en cachemire autour du cou. L’objectif de l’évènement, qui a rassemblé plusieurs centaines de personnes sous les fenêtres de l’Assemblée nationale : s’opposer à une proposition de loi visant à interdire les « polluants éternels ». Son adoption condamnerait 3 000 employés de Tefal (filiale de SEB) en France, selon ses dirigeants.
Porté par l’écologiste Nicolas Thierry, le texte en question — qui sera débattu à l’Assemblée nationale le 4 avril — prévoit d’interdire la fabrication, l’importation, l’exportation et la mise sur le marché des produits contenant des per- et polyfluoroalkylés (PFAS), des substances ultratoxiques persistant pendant des milliers d’années dans l’environnement et pouvant entraîner des perturbations hormonales, des troubles de la fécondité, des dérèglements du système immunitaire, ainsi que des cancers.
Si cette proposition est adoptée en l’état, les farts de ski, les cosmétiques, les textiles et les produits à usage alimentaire qui en contiennent — et pour lesquels des alternatives existent — pourraient être interdits dès 2026. Un laps de temps jugé trop court par Tefal, dont l’essentiel des poêles contient du polytétrafluoroéthylène (ou PTFE), un fluoropolymère appartenant à la grande famille des PFAS. [1]
Afin de faire peser la balance législative en sa faveur, SEB a sorti le grand jeu : des bus ont été affrétés afin de mener jusqu’à Paris les employés des usines Tefal ; autour du square où avait lieu la manifestation, trois camions recouverts d’écrans géants diffusaient des slogans intimant de « sauver » l’entreprise ; des stickers du même acabit, semblant tout juste sortis de l’imprimerie, étaient placardés sur tous les sacs et les vestes.
Une dizaine d’agents de sécurité du groupe quadrillaient les lieux, renforçant l’étrangeté de cet évènement ressemblant parfois plus à une opération de lobbying millimétrée qu’à une manifestation syndicale. Alors que nous discutions avec une salariée, une responsable communication est venue nous interrompre, intimant à notre interlocutrice de tenir plus haut sa pancarte « Derrière les poêles, nos emplois » afin qu’elle soit captée par les caméras de TF1.
« Pas d’impact » sur la santé, selon le DG de SEB
Face à ses salariés et aux dizaines de micros tendus devant lui, le directeur général de SEB, Stanislas de Gramont, a patiemment répété son argumentaire : le groupe, assure-t-il, est « soucieux de la santé de ses consommateurs » et a « toujours travaillé pour l’élimination des substances dangereuses ». Le PTFE à partir duquel sont faits les revêtements des poêles antiadhésives Tefal, insiste-t-il, n’aurait par ailleurs « pas d’impact » sur la santé humaine. L’interdire au même titre que les autres polluants éternels serait donc dénué, selon lui, « de sens et de raison d’être ».
« C’est une présentation tronquée de la réalité, nuance le chimiste et directeur de recherche au CNRS Pierre Labadie, joint par Reporterre. C’est vrai dans le sens où pendant la phase d’utilisation du PTFE, dans votre poêle par exemple, c’est un composé inerte qui ne va pas réagir avec l’organisme. Mais s’arrêter à ça, c’est assez problématique, parce que ça n’englobe pas toute la réalité du PTFE. Il faut dézoomer, et considérer l’ensemble de son cycle de vie. »
Produire du PTFE peut en effet impliquer d’utiliser d’autres PFAS — comme le GenX ou l’Adona, une substance jugée « prioritaire » par la Commission européenne — en tant qu’émulsifiants. Ces composés peuvent finir dans l’environnement au terme de la synthèse du PTFE, alerte une étude publiée en 2020 dans la revue Environmental Science and Technology. « Pour enduire des revêtements métalliques, il faut faire chauffer le PTFE à des températures qui sont suffisantes pour provoquer une dégradation dans des petites proportions et former des composés problématiques, note par ailleurs Pierre Labadie. S’ils ne sont pas captés, contrôlés et piégés, ils peuvent être émis vers l’atmosphère. »
Des PFAS peuvent, enfin, être relargués dans l’environnement lors de la mise au rebut des objets contenant du PTFE. Une revue de littérature publiée en décembre 2023 par l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris) souligne ainsi qu’une douzaine de ces composés ont été émis lors de la combustion de produits contenant du PTFE à 870 °C pendant quelques secondes — soit les « conditions typiques d’incinération d’ordures ménagères ». Autrement dit, l’argumentaire de Tefal « ne tient pas », juge François Veillerette, de l’association Générations futures. In fine, « leurs activités larguent des PFAS dans l’environnement ».
Les données de l’Agence régionale de santé (ARS) d’Auvergne-Rhône-Alpes semblent aller en ce sens. Les rejets courants du site industriel de Tefal à Rumilly (Haute-Savoie) « contiennent des PFAS actuellement », indique-t-elle sur son site. Entre janvier et mars 2023, trois PFAS (dont l’Adona) ont été détectés dans les rejets d’eaux usées en sortie de station d’épuration. Des PFAS ont également été identifiés lors de contrôles inopinés des eaux résiduaires de Tefal, en septembre 2022 et juin 2023.
Questionné par Reporterre sur ces chiffres lors de la manifestation du 3 avril, le directeur général de SEB, Stanislas de Gramont, jusqu’alors affable, a d’abord déguerpi en nous expliquant « que ce n’était pas le sujet » ; réinterrogé une heure plus tard, il a admis que ces procédés industriels « [pouvaient] avoir des rejets ». « Mais on les traite, sous forme aqueuse et gazeuse », nous a-t-il assuré.
L’alternative de l’acier ou de l’inox
Selon lui, l’interdiction totale des PFAS aurait un impact « massif » sur l’emploi. Afin de limiter les risques environnementaux tout en évitant les licenciements, le député écologiste Nicolas Thierry et Générations futures proposent d’orienter la production du groupe vers des produits sans polluants éternels, comme les poêles en céramique, en acier ou en inox. « Ces alternatives existent et sont déjà commercialisées par Tefal, défend le parlementaire, contacté par Reporterre. Ce n’est pas comme s’ils devaient absolument tout réinventer. »
Abandonner les poêles en PTFE pourrait par ailleurs bénéficier, selon lui, à la santé des salariés de Tefal : « Les premières victimes des polluants éternels, ce sont les personnes qui travaillent sur les lignes de production. » La secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, a elle aussi pris position en ce sens dans les colonnes de L’Humanité, arguant que les besoins humains et la planète devaient « primer » sur les intérêts économiques et financiers, et que des alternatives pouvaient être trouvées.
À en croire certains employés, ce virage pourrait cependant être complexe. 90 % des poêles produites par Tefal contiennent du PTFE, signale Christian Genton, délégué syndical central CFE-CGC sur le site de Rumilly. Et 70 % de cette même production est exportée vers le Japon, l’Allemagne, la Pologne ou le Portugal, qui autorisent encore les produits contenant des PTFE. « La céramique, l’inox, c’est un marché confidentiel. Si demain on nous dit qu’on n’a plus le droit d’utiliser du PTFE, on n’a plus de travail, déplore Christian Genton. Il y a des familles derrière. » « On a un patron qui veut rester en France, et on met des lois pour qu’il délocalise », s’agace son homologue de Force ouvrière, Riad Boulassel.
Le coût des matériaux alternatifs pourrait également être prohibitif, avance Éric, technicien d’ordonnancement sur le site de Rumilly. Un sandwich à moitié grignoté dans la main droite, le presque-retraité a l’œil humide en évoquant ses « trente-six ans de boîte », et partage avec des trémolos sa crainte que ce « fleuron français » soit « détruit ». Les poêles Tefal en inox sont aujourd’hui produites en Chine, explique-t-il. Ramener cette production en France en remplacement des poêles en PTFE serait impossible, selon lui, car « trop cher ». « Ça augmenterait de 50 à 60 % le prix », confirme Riad Boulassel.
Selon Nicolas Thierry, cette situation serait une preuve du « manque d’anticipation flagrant » du groupe SEB. La toxicité des PFAS, rappelle-t-il, est connue depuis près de vingt-cinq ans. « C’est le fait d’avoir résisté dans un modèle qui n’a pas d’issue qui menace l’emploi », pense-t-il.
Que sa proposition de loi soit adoptée ou non, Tefal devrait de toute manière être amené, dans les années qui viennent, à repenser son modèle de fond en comble. En février dernier, l’Agence européenne des produits chimiques a proposé de restreindre l’usage de l’ensemble des polluants éternels. Un texte devrait être soumis aux États membres par la Commission européenne d’ici 2025, ce qui pourrait ouvrir la voie à « l’une des plus grandes interdictions de substances chimiques jamais imposées en Europe ». Sans cela, selon les données de l’Agence européenne des produits chimiques, 4,4 millions de tonnes de PFAS pourraient échouer dans l’environnement d’ici trente ans.