Trop de goodies, de plastique... En Corée, la K-pop fait sa mue écolo
L'album solo de J-Hope, membre du groupe BTS, n'a été distribué que numériquement pour réduire l'utilisation de plastique. - © Xavier Collin / Image Press Agency / NurPhoto via AFP
L'album solo de J-Hope, membre du groupe BTS, n'a été distribué que numériquement pour réduire l'utilisation de plastique. - © Xavier Collin / Image Press Agency / NurPhoto via AFP
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La vague musicale K-pop, ou pop coréenne, s’accompagne d’un flot de déchets plastiques. Des fans pointent du doigt les limites de cette industrie caractérisée par son hyperconsommation et des labels commencent à agir.
Séoul (Corée du Sud), correspondance
La collection est étrange : une cinquantaine de CD, tous identiques, empilés sur une étagère. Dans sa chambre, Lee Dayeon, 21 ans, collectionne les albums de son groupe de K-pop préféré, NCT. « Comme souvent, ils vont probablement finir à la poubelle », regrette la jeune Sud-Coréenne.
La situation est banale dans le monde de la K-pop. Pour les fans comme Dayeon, avoir autant d’exemplaires d’un même album est un passage obligé. « Dans les albums de K-pop, il y a beaucoup d’éléments à collectionner : des photos, des posters, et d’autres goodies, explique-t-elle. Pour tout avoir, il faut acheter une cinquantaine ou une centaine de fois le même disque. »
Des millions de CD à la poubelle
À la collection s’ajoute la possibilité, lorsque l’on achète un grand nombre de disques, de rencontrer son artiste préféré. Cet aspect de l’industrie musicale sud-coréenne fait tout son sel pour beaucoup de fans. Et c’est une manne financière importante pour les agences de production de ces idoles. Seulement, cette collectionnite au cœur du modèle économique de la K-pop génère une quantité astronomique de déchets : 801,5 tonnes de plastique en 2022, d’après les données du ministère de l’Environnement coréen, soit quatorze fois plus qu’en 2017.
Sur les six premiers mois de 2023, les artistes de K-pop ont vendu près de 55 millions d’albums physiques en Corée du Sud, contre à peine 17 millions aux États-Unis, tous genres confondus. Autant de CD qui finissent en grande partie à la poubelle. Composés de plastique polycarbonate, les disques compacts, de leur nom complet, sont difficiles à recycler. Un problème dont Lee Dayeon a bien conscience. « Les gens pensent souvent que les fans de K-pop sont juste obsédés par leurs idoles, mais nous pouvons aussi nous engager dans des causes importantes comme l’environnement », dit-elle.
Elle a d’ailleurs fondé en 2021 K-pop 4 Planet, une association de fans qui militent pour une K-pop plus respectueuse de l’environnement. Son mouvement s’est attaqué au sujet des albums. « Dans un premier temps, nous avons collecté des milliers de CD destinés à être jetés pour les renvoyer aux agences de K-pop. Cela a permis d’ouvrir le dialogue de façon un peu brutale », raconte Lee Dayeon.
À la suite de cette première campagne en 2022, certaines agences ont décidé d’effectuer un geste, comme Hybe, maison mère de BTS, le plus célèbre boys band de K-pop. Jack In the Box, l’album solo de l’un de ses membres, J-Hope, a été distribué numériquement, avec un QR code pour accéder aux photos et posters que l’on retrouve habituellement avec les supports physiques. Une première. « C’est un premier pas et cela montre que c’est possible de faire bouger les choses », se réjouit Dayeon.
La jeune Coréenne ne souhaite pas s’arrêter là. Elle négocie auprès des producteurs pour la généralisation d’un nouveau type de vente. « Nous voulons créer un modèle dans lequel les fans peuvent payer cinquante albums pour continuer d’avoir les récompenses, en ne recevant qu’un seul exemplaire. » Une solution qui serait gagnante aussi pour les agences de K-pop, qui continueraient à afficher des chiffres record en pressant moins de CD. D’autres, comme JYP Entertainment, ont opté pour une mesure plus radicale : la fin définitive des sorties physiques.
« On ne peut plus faire semblant de ne pas être au courant »
À mesure que les fans dénoncent l’empreinte carbone de l’industrie musicale sud-coréenne, les agences se sentent obligées de réagir. YG Entertainement, qui produit le groupe féminin Blackpink, a décidé de rédiger un rapport sur l’empreinte carbone de la tournée internationale du quatuor, qui doit être prochainement publié.
« Il est clair qu’on ne peut plus faire semblant de ne pas être au courant. Les fans et même nos actionnaires attendent de nous qu’on respecte la planète, explique Lauren Suk, cheffe du service environnement et société de YG Entertainement. Les lois et normes vont changer partout dans le monde. Être premiers sur le sujet, c’est un avantage, c’est bon pour les affaires et bon pour la planète. »
Une logistique bien trop lourde
La dernière tournée internationale du groupe a été l’occasion d’expérimenter de nouvelles mesures. Lors d’un concert aux Philippines, quinze bus électriques ont été mis à disposition des spectateurs pour accéder au stade et limiter les émissions liées aux transports. « C’était loin d’être parfait, admet Lauren Suk. Mais nous essayons et nous allons nous améliorer. » Avec soixante-six dates dans trente-quatre villes différentes autour du globe, le simple déplacement du groupe et sa logistique pèsent déjà lourd : près de 1 100 tonnes de CO2 par personne, contre 8,9 tonnes par an en moyenne pour un Français.
Un poids qui risque de rendre difficile à atteindre l’objectif de baisse de 65 % des émissions de l’entreprise en 2030. « Notre rapport sur l’empreinte carbone de la tournée internationale de Blackpink va nous permettre d’établir une série de mesures à appliquer pour chacun de nos concerts », dit Lauren Suk. Des groupes comme Coldplay, Radiohead ou encore Massive Attack ont, eux aussi, commencé à réduire ou compenser leurs émissions lors de tournées.
Après avoir travaillé pendant un an avec des experts du développement durable et analysé chaque représentation du groupe, YG Entertainment s’estime confiant quant à sa capacité à produire des « concerts verts ». Parmi les pistes étudiées, le transport des spectateurs, l’optimisation des déplacements des groupes en évitant les allers-retours entre les continents, mais aussi une meilleure gestion des déchets lors des événements.
« La courbe d’apprentissage va être difficile »
L’ambiance des concerts de K-pop repose en grande partie sur des objets vendus aux fans, comme les lightsticks, des bâtons lumineux en plastique à agiter en rythme, bien souvent à usage unique. « La courbe d’apprentissage va être difficile, prévient Lauren Suk. D’autant plus qu’on a assez peu de référence en la matière, mais il faut bien que quelqu’un essuie les plâtres. »
Pour Lee Dayeon, il y a encore beaucoup de choses à penser pour rendre la K-pop, et l’industrie musicale en général, plus respectueuses de l’environnement. K-pop 4 Planet fait à présent campagne au sujet des marques de luxe françaises Chanel, Dior ou encore Céline, qui ont pour égéries les membres du groupe Blackpink. « La production de ces maisons de luxe est fortement polluante. Nous souhaitons que les fans en aient conscience et nous appelons ces marques à changer leur mode de fabrication », explique Lee Dayeon.
Avec cette campagne, elle ne s’attaque pas directement à la musique, mais à l’industrie qui l’entoure. « L’environnement, c’est un tout. Si l’on veut changer les choses, il faut alerter et changer nos pratiques dans leur ensemble, dit-elle. Après tout, s’il n’y a plus de planète, il n’y a plus de K-pop. »