Trump renomme le golfe du Mexique : « Les cartes sont un dispositif d’écriture du monde »
Donald Trump à la descente de son avion, au Texas, le 12 janvier 2024. - © Go Nakamura/Getty Images/AFP
Donald Trump à la descente de son avion, au Texas, le 12 janvier 2024. - © Go Nakamura/Getty Images/AFP
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Trump a décrété que le golfe du Mexique serait désormais nommé « golfe de l’Amérique ». Une décision solitaire qui signe « un changement de paradigme ostensible et très inquiétant » pour l’historienne Nepthys Zwer.
Dès le jour de son investiture comme président des États-Unis, le 20 janvier, Donald Trump a signé un décret visant à renommer le golfe du Mexique en « golfe de l’Amérique ». Le mont Denali, plus haut sommet étasunien nommé ainsi par la population autochtone des Athabaskans, en Alaska, a été dans le même décret rebaptisé en « mont McKinley », nom qu’il avait déjà porté de 1896 à 2015, en hommage au 25ᵉ président des États-Unis.
Pour Reporterre, l’historienne Nepthys Zwer explique le sens de tels symboles géographiques, et l’importance du pouvoir de dessiner les cartes dans l’histoire coloniale et anti-écologique de l’Occident. Elle est notamment l’autrice de Pour un spatio-féminisme. De l’espace à la carte (La Découverte, 2024) et co-autrice de Cartographie radicale (La Découverte, 2022).
Reporterre — Parmi tous les décrets signés en grande pompe par Donald Trump dès le 20 janvier, quelle importance revêt celui visant à « restaurer les noms qui honorent la grandeur de l’Amérique » ?
Nepthys Zwer — On est avant tout dans le registre du symbolique et du fantasme, celui du néo-impérialisme, de la « grandeur de l’Amérique ». C’est aussi une charge contre les autochtones, les migrants et globalement contre toute personne qui ne serait pas nord-américaine blanche, identifiable selon certains critères.
D’un point de vue historique, cette façon de reprendre la main sur la manière de nommer le monde est un processus assez banal et classique. Les toponymes et les cartes sont des sortes de palimpsestes, des mémoires de l’histoire : chaque nouveau dirigeant ou propriétaire va y inscrire les toponymes de son choix en effaçant les précédents.
De la même manière, lorsque Emmanuel Macron a déclaré que le Sahara occidental était une propriété du Maroc, le ministère des Affaires étrangères a dû corriger ses cartes dans les jours suivants.
Google a déjà annoncé qu’il changerait le nom du golfe du Mexique sur la version étasunienne de Google Maps. Au-delà du symbole, faut-il s’inquiéter de la brutalité de ces manières unilatérales de changer les cartes et des ambitions qu’elles sous-tendent ?
Les cartes sont un dispositif d’écriture du monde. Elles ont une force performative, produisent un effet sur le réel car on leur attribue un crédit de scientificité et d’objectivité. Les décisions de Donald Trump sont à ce titre soutenues par de véritables politiques expansionnistes, presque belliqueuses. Renommer les cartes nous prépare à une normalisation de ces politiques.
Traditionnellement, ce sont les États-nations qui possèdent et imposent ce pouvoir cartographique. La grande nouveauté ici, c’est que ce pouvoir ne semble plus être que le choix d’un homme, Donald Trump, allié aux Gafam [les multinationales étasuniennes du numérique, représentées par cet acronyme qui désigne Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft]. C’est un changement de paradigme ostensible et très inquiétant sur le pouvoir de dire le monde.
Les cartes ont-elles toujours été un instrument de domination ?
Cela s’est construit historiquement. À l’origine, elles étaient un outil de déplacement et d’orientation. Dans l’Égypte antique, il fallait, après chaque crue du Nil, retrouver l’emplacement des parcelles, identifier et borner les propriétés pour que chacun puisse retourner s’occuper de son terrain.
Un marqueur historique majeur a été le traité de Westphalie, en 1648. En mettant fin à la guerre de Trente Ans en Europe, il a donné naissance aux États-nations souverains contemporains, dotés de frontières inviolables et instauré l’équilibre européen dans lequel nous vivons encore aujourd’hui. S’est alors répandue l’idée, qui s’est diffusée absolument partout, que la Terre était un espace séquençable, que l’on pouvait mettre en carte et se partager en traçant des frontières rectilignes.
La colonisation a imposé cette conception de l’espace. Lors de la conférence de Berlin, en 1885, l’Europe s’est réparti l’Afrique en y traçant des traits rectilignes, déniant ce qu’étaient les espaces de vie. Mais on peut faire remonter les racines de cette pratique bien plus loin : en 1494, l’Espagne et le Portugal se sont partagé le monde par le traité de Tordesillas, en traçant une ligne le long d’un méridien terrestre, décidant du sort de millions de personnes.
Tous les territoires qui seraient découverts d’un côté seraient espagnols, tous les autres de l’autre côté de ce trait seraient portugais. C’est pour cela que l’on parle encore aujourd’hui portugais au Brésil et espagnol plus à l’ouest de l’Amérique du Sud.
Cette pratique occidentale de la cartographie semble avoir accompagné le mouvement moderne de mise à distance de la nature, pointé par certains penseurs de l’écologie comme une des racines du capitalisme. La prégnance de ces cartes dans l’imaginaire collectif participe-t-elle toujours à légitimer ce mode d’exploitation ?
Une carte est toujours une simplification. Elle décomplexifie le monde et fige une vision du monde, avec une intentionnalité qui est toujours sous-jacente. Elle nous conditionne et restreint notre champ de vision. En France, elle est l’un des plus forts symboles nationaux, avec l’hymne. Tout le monde connaît la Marseillaise et l’Hexagone.
Depuis tout petits, nous sommes confrontés à des cartes qui nous placent au centre et construisent une vision nombriliste du monde. Elles sont aussi très androcentrées en ce sens qu’elles alimentent une conception masculiniste du monde, valorisent la figure de l’explorateur, du conquérant. Cela participe, pour les féministes, de l’imaginaire masculin du drapeau à planter sur toutes les terres dites vierges. Le continent noir, comme les femmes, sont des territoires à prendre.
On nous apprend à l’école le sens de traits dessinés sur la carte et qui sont, à ce titre, présentés comme naturels alors qu’ils sont un découpage politique, artificiel du territoire. De même, les rivières ou les montagnes sont représentées comme des frontières naturelles alors qu’il s’agit surtout d’interfaces. Les rivières sont avant tout des espaces de vie et des zones où les échanges commerciaux sont les plus nombreux entre humains.
Développer une contre-culture cartographique peut, à l’inverse, être un puissant outil pour les luttes ?
En tant que simples récepteurs des cartes, nous n’avons aucun moyen de comprendre comment elles ont été conçues, de les vérifier, de les dénier ni de les corriger. Développer une contre-cartographie permet de s’emparer de ce pouvoir de dire le réel, et de lui faire dire autre chose et de nous intéresser à d’autres objets sur la carte.
Cela peut servir à se réapproprier l’espace public en cartographiant la vie quotidienne, en s’intéressant au corps et aux pratiques quotidiennes. Des « cartes de la peur » des femmes dans l’espace urbain peuvent, par exemple, déconstruire certains discours sécuritaires, en soulignant les problèmes de harcèlement de rue mais en pointant en même temps que l’espace le plus dangereux est parfois le domicile où se trouve le conjoint toxique, davantage que la rue la nuit.
Rendre visibles des enjeux spatiaux et des interactions humaines permet de politiser des problèmes que l’on pensait réduits à l’intimité. J’ai réalisé une cinquantaine d’ateliers cartographiques pendant le mouvement contre la réforme des retraites, qui dessinaient des zones de repli face à la répression policière, les lieux amis où se replier, les points d’eau publics, etc. Ce genre de démarche permet de reprendre conscience de la spatialité de nos vies, et de se réapproprier l’agora, l’espace public marchandisé et capté par d’autres pouvoirs.
À quoi ressemblerait une cartographie écologique ?
En 1942, l’océanographe Athelstan Frederick Spilhaus a crée une projection cartographique centrée sur les océans, en montrant leurs connexions et l’unité du grand océan terrestre. Les militants écologistes ont utilisé ces cartes dans les années 1970 pour montrer cette unité de la Terre.
La cartographie peut être transcalaire : montrer à la fois le local et le global. C’est ce que font les cartes des luttes, comme celles contre les mégabassines ou représentant la zad de Notre-Dame-des-Landes en s’opposant à la vision techniciste de l’appropriation du territoire et en dessinant la vie qui occupe ces lieux. La carte représente alors cette idée, comme le disait le géographe Élisée Reclus, que l’homme est la nature prenant conscience d’elle-même.
On peut aussi sortir de la conception moderne de l’espace euclidien, qui dénie les autres représentations cosmogoniques ou symboliques de notre espace de vie. En Argentine, le groupe iconoclasistas fabrique des cartes du « corps-territoire », pour représenter le lien entre la prédation extractiviste de l’environnement et ses impacts sur notre santé.
En Australie, les Aborigènes ont leurs « songlines », des cartes des rêves, qui leur permettent de se déplacer sur le territoire à partir de versions chantées de leurs mythes originels, qui n’ont pas de matérialité physique. Ce sont des conceptions très difficiles à comprendre pour un Occidental.
Il faut partir de notre propre expérience de l’espace pour bâtir une contre-image du monde. Cela peut contribuer à recréer du commun, et à se le réapproprier.