Un port de plaisance menacé de bétonnage dans les Yvelines

Durée de lecture : 4 minutes

26 mai 2014 / Mathilde Gracia (Reporterre)

Ports de Paris veut construire un port industriel en lieu et place d’un espace de plaisance. L’enquête publique, rendue en décembre 2013, a émis un avis défavorable à la réalisation du projet. La contestation continue, dans l’attente d’une imminente décision préfectorale.


- Carrières-sous-Poissy (Yvelynes), reportage

Le petit port de plaisance de Saint Louis, dans les Yvelines, est habité par toutes sortes d’animaux. Canards, oies canadiennes et hérons fond leur nid sur les abords du port et se promènent entre les embarcations. Une canne s’est même installée dans un panier d’osier pour couver à l’arrière d’un bateau.

Situé entre la commune de Carrières-sous-Poissy et de Triel-sur-Seine, dans la boucle de Chanteloup, le petit port était jadis une carrière. Il sert aujourd’hui d’amarrage à une centaine de bateaux de plaisance et possède un appontement qui permet le déchargement des péniches utilisées par l’entreprise GSM, propriétaire du port.

Un site « meurtri »

Mais ce havre de tranquillité est voué au bétonnage. Pensé dès le début des années 90, un projet porté aujourd’hui par la communauté d’agglomération des Deux rives de Seine et Ports de Paris prévoit en effet d’y construire un port industriel de 34 hectares d’ici à 2016.

Visant à développer un pôle d’éco-construction ainsi que le trafic fluvial ce port industriel n’est en fait qu’une partie des cinq aménagements du projet européen Life+ SeineCitypark. Pour l’heure, le projet attend toujours la décision du préfet qui devrait se prononcer au premier semestre 2014. En attente de cet arbitrage, Ports de Paris refuse de s’exprimer sur le sujet.

« On est sur un territoire qui a été particulièrement malmené, dit le conseiller municipal Anthony Effroy, qui a fait campagne contre le port industriel, il faut aller vers le mieux vivre, maintenir la plaisance ». L’enquête publique lui donne raison.

Rendue en décembre 2013 avec un avis défavorable, elle dresse un bilan désastreux de l’histoire environnementale des communes alentours. Sols pollués à cause de l’épandage des égoûts de Paris pendant des années, incinération et traitements des déchets, présence de l’une des plus grandes décharges d’ordures ménagères de France jusqu’en 1991, font partie de la longue liste des dégâts écologiques causés par l’industrie sur ce site « meurtri ».

Encore un projet inutile ?

Si le commissaire enquêteur assure que le projet répond aux exigences de la loi sur l’eau (ce sur quoi il devait se pencher), il souligne également les doutes quant aux activités qui seront réellement développées sur le site. Le projet « n’apporte pas de certitude sur les risques de nuisance qui pourront être générés par les entreprises qui s’installeront sur le site », indique le rapport.

Alors les opposants s’interrogent ; quelle est l’utilité d’un tel projet ? « Le port de Limay à 20 kilomètres en aval a tout ce qu’il faut en desserte », argumente Jacques Perrin, le président de l’association qui réunit les usagers du port.

- Jacques Perrin -

En effet, la plateforme multimodale de Limay assure une connexion entre les trafics ferroviaire, routier et fluvial. D’autre part, une plate-forme similaire de 420 hectares pourrait aussi voir le jour d’ici à 2020 à Achères, à quatre kilomètres en aval de la boucle de Chanteloup. Un lieu considéré comme une « alternative acceptable » par l’enquête publique.

« On ne nous propose aucune solution de remplacement », déplore Jacques Perrin. La première fois qu’il a mis les pieds dans la marina c’était au début des années 1980, ses parents y amarraient alors un petit voilier. Aujourd’hui, il continue de naviguer et emmène parfois sa chienne Alia : « Les bateaux ici vont de cent à cent mille euros, c’est un lieu qui crée un lien social fort » dit-il.

Jouxtant le port, au nord, se trouve aussi le parc naturel du Peuple de l’herbe. Une initiative européenne qui vise à convertir d’anciens sites d’exploitation de carrières en un espace de 120 hectares. Pour les défenseurs du port industriel, qui n’ont pas souhaité être cités, ce parc atteste de la prise en compte de l’environnement dans les initiatives de développement fluvial.

Mais pour Anthony Effroy et les autres opposants, il est « absurde » d’établir des activités industrielles à proximité de ce lieu. « Il y a une telle biodiversité dans cet endroit, c’est dommage de la mettre en danger » dit le conseiller.

Le projet est également compliqué par un conflit locataire-propriétaire entre le gérant de la marina, Michel Gatta, et l’entreprise qui possède le port : GSM. Pour la société, le gérant ne respecterait pas son bail. Michel Gatta, lui, assure que rien n’était précisé explicitement dans ces documents. Quoi qu’il en soit, le contentieux ne favorise pas le maintien du port dont le sort reste aujourd’hui incertain.


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Source et photos : Mathilde Gracia pour Reporterre

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