Un quarteron d’élus écologistes manoeuvre entre le centre et le PS et veut créer l’UDE

5 septembre 2015 / Barnabé Binctin (Reporterre)

Jean-vincent Placé et François de Rugy, qui ont quitté EELV, seraient en passe de rejoindre François-Michel Lambert pour lancer l’U.D.E, l’Union des démocrates et écologistes. L’idée : « écologie de réforme, pragmatique, de centre-gauche » - et alliée avec le gouvernement. Il reste à se mettre d’accord sur les responsabilités....


Mélodrame Placé-de Rugy, second acte. Après avoir agité la rentrée politique en annonçant leur départ d’Europe Ecologie-Les Verts au lendemain des journées d’été, la semaine dernière, les présidents des deux groupes parlementaires EELV, au Sénat pour Jean-Vincent Placé et à l’Assemblée nationale pour François de Rugy, se lanceraient donc dans une nouvelle aventure avec l’U.D.E, l’Union des démocrates et écologistes, comme le révélait Libération en milieu de semaine.

Une formation dont François-Michel Lambert revendique la paternité : « Ils viennent à moi, après trois mois de travail pour créer ce rassemblement », explique à Reporterre celui qui avait été exclu d’EELV au début de l’été, après avoir adhéré simultanément à Génération Ecologie et au Front Démocrate. Deux partis qui composeraient aujourd’hui, avec le nouveau parti que comptent lancer les trois dissidents d’EELV d’ici la fin de semaine prochaine, la base de la nouvelle alliance que veut être l’UDE.

François-Michel Lambert

"Une écologie de réforme, pragmatique, de centre-gauche"

Au conditionnel, toutefois, car ses premiers pas sont hésitants. A peine Jean-Luc Bennahmias, président du Front Démocrate et ancien d’EELV et du Modem, annonçait-il la naissance de la structure suite à une rencontre au Sénat mercredi 2 septembre, que François de Rugy le contredisait : « Une réunion de travail n’est pas une réunion d’annonce de création d’un parti ».

Le positionnement politique est ainsi défini : « Une écologie de réforme, pragmatique, qui se situe au centre-gauche », selon François-Michel Lambert. Concrètement, cela signifie surtout la fin des querelles concernant le soutien affiché au gouvernement par ces ex-EELV, connus pour être de farouches partisans d’une participation gouvernementale. La tactique des prochains mois en découle : « Pour les régionales, nous nous retrouverons dans l’ouverture des listes du parti socialiste », annonce ainsi le député des Bouches-du-Rhône.

"Ça va manquer un peu de démocratie au début"

Problème : les contingents paraissent pour l’heure bien maigres. Le Front démocrate compte un petit millier d’adhérents, tandis que Génération Ecologie, micro-parti coalisé avec le Parti Radical de gauche, recense une soixantaine d’élus locaux dans toute la France. Mais les porteurs de l’UDE se montrent particulièrement confiants, expliquant travailler discrètement pour que les principaux intéressés ne soient pas repérés. « Il y a une très bonne dynamique, beaucoup de responsables politiques vont nous rejoindre », promet François-Michel Lambert.

Tellement de responsables que l’organisation pourrait s’en avérer compliquée : « On sera plein de chefs, on aura trois ou quatre mois de gestion collégiale sans décision formelle et on s’organisera après », rapportait ainsi Jean-Luc Bennahmias au Monde. Une croissance qui mettrait en péril jusqu’aux règles élémentaires de fonctionnement collectif ? « On est dépassé, si bien que ça va manquer un peu de démocratie au début, concède François-Michel Lambert. Mais il y aura un deuxième temps où la démocratie habituelle reviendra. »

Mais qui donc frappe ainsi à la porte ? « Des acteurs engagés de la société civile », nous dit-on. Sont notamment pressentis Serge Orru et Bruno Rebelle, des participants de la réunion du 4 avril dernier qui préfigurait déjà cette nouvelle alliance. Mais les noms filtrent peu. Nicolas Hulot ? Yann Arthus-Bertrand ? « Un think-tank de l’écologie est prêt à s’engager », affirme François-Michel Lambert. Cela pourrait être la Fabrique écologique, dont l’animateur, Géraud Guibert, vient du Parti socialiste. M. Lambert dit par ailleurs travailler étroitement avec la coopérative EELV, « elle-même en rupture avec le parti ».

Jean-Vincent Placé

"Casting purement politicien"

Une chose est sûre, les partenaires ne sont pas légion sur l’échiquier politique. Pourtant proche du Front Démocrate aux Journées duquel elle s’est rendue, Corinne Lepage se montre très sceptique : « C’est un casting purement politicien, qui cherche à faire la nique à EELV. Les Français ont besoin d’autres choses », dit-elle à Reporterre. Elle n’a pas été invitée à la réunion fondatrice du Sénat. Si elle ne ferme pas la porte à l’idée de « travailler ensemble sur des projets réconciliant l’écologie et l’économie, comme je le fais déjà avec François-Michel Lambert pour l’Institut circulaire », la présidente de Cap 21 n’en voit pas pour l’heure la possibilité : « Vous avez entendu parler de projets, vous ? Le seul objectif semble être d’élire ceux qui sont dedans. »

Pour l’instant, Corinne Lepage n’en est pas (ici en avril 2015)

François-Michel Lambert revendique faire un « UDI de l’écologie » (l’Union des démocrates et indépendants) est le parti centriste, où l’on retrouve Bertrand Pancher et Chantal Jouanno). M. Lambert envisage de possibles alliances, « localement », avec ce parti, mais ce dernier ne l’entend pas de cette oreille : « On est dans l’opposition et on compte bien y rester. Quand on est écologiste aujourd’hui, il est impossible d’envisager une participation à ce gouvernement », dit Bertrand Pancher, le responsable du pôle Ecologie de l’UDI.

Quitte à se découvrir soudainement une proximité plus grande avec EELV : « Nous avons défendu ensemble plusieurs dossiers à l’Assemblée nationale, et Cécile Duflot a aujourd’hui raison d’exprimer son ras-le-bol face à l’absence de politique environnementale du gouvernement. » Craint-il un nouveau rival sur ses terres ? « Non, plus il y a de formations politiques avec une priorité environnementale, mieux c’est. Mais cela me semble plutôt être de la gesticulation politique, en l’occurrence. Ce n’est pas le bon moment pour montrer l’éclatement politique d’EELV, à quelques mois de la COP 21… »

Scission ou démission ?

Même son de cloche du côté d’EELV, où la députée européenne Michèle Rivasi dénonce dans La Tribune « cette scénarisation de l’affaiblissement du mouvement écologiste à la veille d’un sommet crucial pour l’avenir de l’humanité ».

Mais en interne, les responsables se veulent rassurants sur les risques de cette division à l’approche des prochaines échéances électorales : « Ce n’est pas une scission, c’est une démission », lance ainsi David Cormand. Car le parti écologiste reste majoritairement d’accord avec la ligne politique actuelle, celle du refus de la participation et de listes autonomes vis-à-vis du PS aux élections régionales.

Un autre cadre du parti relativise la concurrence de « ce nouveau Parti radical de gauche à la sauce écolo » : « Ils se coupent de la société et renforcent encore plus leur image d’apparatchik. Ils ne représentent pas l’écologie dans l’opinion. » Si personne ne se veut perdant dans l’histoire, l’écologie n’y est certainement pas gagnante.


UN COUP DUR POUR LES FINANCES D’EELV

Comme le souligne la lettre d’information La Lettre A, le départ de MM. Placé et de Rugy porte un coup sévère aux ressources du parti écologiste. En vertu de la loi sur le financement politique, c’est un manque à recevoir de 46 000 euros par an qu’entraîne chaque parlementaire qui quittera la formation. Celle-ci perdra aussi les 1 500 euros mensuels que lui verse les parlementaires.


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une petite faveur à vous demander. Dans une période où les questions environnementales sont sous-représentées dans les médias malgré leur importance, Reporterre contribue à faire émerger ces sujets auprès du grand public. Le journal, sans propriétaire ni actionnaire, est géré par une association à but non lucratif. Nous sommes ainsi totalement indépendants. Personne ne dicte notre opinion. Cela nous permet de couvrir des évènements et thèmes délaissés par les autres médias, de donner une voix à ceux qui ne sont pas audibles, et de questionner les puissants en les mettant face à leurs responsabilités.

Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, mais nos revenus ne sont pourtant pas assurés. Contrairement à une majorité de médias, nous n’affichons aucune publicité, et nous laissons tous nos articles en libre accès. Vous comprenez sans doute pourquoi nous avons besoin de demander votre aide. Reporterre emploie une équipe de journalistes professionnels, qui produit quotidiennement des informations, enquêtes et reportages. Nous le faisons car nous pensons que notre vision, celle de la préservation de l’environnement comme sujet majeur de société, compte — cette vision est peut-être aussi la vôtre.

Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre

Lire aussi : Des écologistes cherchent à exister en politique hors d’EELV

Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photos :
. chapô : Jean-Vincent Placé et François de Rugy, en avril 2015 (© Lucas Mascarello/Reporterre)
. François-Michel Lambert : Wikimedia
. Jean-Vincent Placé : © Lucas Mascarello/Reporterre
. Jean-Vincent Placé et Corinne Lepage : © Hervé Kempf/Reporterre



THEMATIQUE    Politique
25 mai 2019
Radio Bambou : Le talent des jardiniers pour associer les plantes
Chronique
24 mai 2019
Radical et non violent, Extinction Rebellion secoue la politique britannique
Info
25 mai 2019
François Gemenne : « Le problème n’est pas tant le capitalisme que le court-termisme »
Entretien


Sur les mêmes thèmes       Politique





Du même auteur       Barnabé Binctin (Reporterre)