Un zadiste candidat aux élections régionales

Durée de lecture : 7 minutes

4 décembre 2015 / Anna Quéré (Reporterre)

Mathieu Carpentier, ancien porte-parole de la ferme des Bouillons, ZAD située près de Rouen et expulsée fin août, a choisi de s’engager sur une liste EELV pour les élections en Normandie. Zad et politique ? Cela paraît antinomique. Mais Carpentier assume le paradoxe.

- Caen, reportage

Si ce n’étaient ses longues dreadlocks, Mathieu Carpentier pourrait passer pour un étudiant sérieux et rangé. Mais, sous ses airs de jeune homme réfléchi, Mathieu est un militant politique de longue date, qui affirme son indépendance d’esprit. À 31 ans, il participe à la campagne des régionales, aux côtés des têtes de listes d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), en Normandie. Une terre qu’il a appris à connaître depuis qu’il y est arrivé il y a quelques années, en provenance de Lille. Un territoire rural qui lui tient à cœur, alors que ce jeune urbain, fils de fonctionnaires, n’était pas destiné à s’intéresser au monde agricole. Une campagne électorale au sein d’un parti classique : un engagement surprenant pour un jeune homme investi dans l’action militante radicale.

« J’ai passé mon bac en 2002, dans la foulée des attentats du 11 septembre et de l’arrivée de Le Pen au 2e tour de l’élection présidentielle. On était prêts pour entrer dans la vraie vie ! » ironise t-il d’un ton blagueur. Le brillant étudiant débarque à Rennes pour ses études, brusquement interrompues par la naissance de ses jumeaux. Il a 20 ans. Entre petits boulots, éducation des enfants et lectures à foison, Mathieu cherche sa voie. « Je cherchais à concilier le fait d’avoir des enfants et la difficulté de trouver un boulot qui soit en adéquation avec mes idées. La relocalisation, qui pouvait permettre de résoudre les questions liées à l’alimentation et la lutte contre le chômage, m’est apparue comme l’une des solutions. Cela devenait un moyen de lutte au niveau local qui avait du sens. » Toujours à Rennes, Mathieu reprend ses études en fac d’histoire et passe un master en économie sociale et solidaire. Il commence alors à travailler dans diverses structures et atterrit à Rouen pour travailler au sein de la Civam de Haute-Normandie, un réseau associatif qui œuvre pour le développement agricole dans un esprit solidaire.

La mort de Rémi Fraisse les bouleverse

C’est un collègue de travail de Mathieu qui l’entraine la première fois sur le site de la ferme des Bouillons. Cette modeste exploitation de Mont-Saint-Aignan, dans la banlieue de Rouen, a connu un étrange destin : en 2012, elle est tout d’abord vendue par ses derniers propriétaires à Immochan, une filière d’Auchan, qui envisage d’y construire un centre commercial. Mais c’est sans compter la mobilisation de nombreux militants, qui décident d’occuper les lieux dès décembre 2012. Quelques mois plus tard, Mathieu découvre ces 4,5 hectares préservés, entouré de forêts : « Quand je suis arrivé, j’ai d’abord été frappé par la beauté du lieu. Je suis tombé amoureux de cette ferme », raconte-t-il. Il s’engage dans l’action et vient alors habiter la ferme aux côtés d’autres militants (écouter son ITV fin 2014).

Cet été-là, Mathieu fait venir ses parents pour qu’ils visitent les lieux : d’un milieu plutôt conservateur, ils n’ont encore jamais côtoyé ce genre de militants mais sont conquis par l’esprit collectif et convivial de la ZAD (zone à défendre). « Depuis, raconte Mathieu, fier et ému, ma mère ne cuisine plus que des produits bio ! »

Mathieu Carpentier lors d’une conférence de presse à la ferme des Bouillons, en septembre 2014.

Entre maraîchage, concerts et conférence, les occupants de la ZAD décident de tenter un rachat collectif du site, devenu entretemps zone naturelle protégée. Ami proche de Mathieu Carpentier, lui aussi occupant actif de la ZAD, Mathieu Defrance observe son camarade faire ses premières armes comme porte-parole des Bouillons : « Mathieu a une solide formation universitaire. Il lit énormément. C’est un intellectuel. Du coup, il est capable d’étayer, de contrebalancer. Il peut tenir une parole constructive. C’était salutaire à ce moment-là aux Bouillons. » Car loin de la paisible ferme, à l’autre bout de la France, des zadistes des Bouillons ont rejoint les occupants du barrage de Sivens. Les affrontements y sont violents. Le 25 octobre, la mort de Rémi Fraisse les bouleverse. « Pour moi, c’est vraiment le point de basculement », explique Mathieu.

Le grand bain de la politique

Avec ses camarades, il participe à la création d’une ZAD, en dressant tentes et cabanes devant le palais de justice de Rouen. De nouveaux militants arrivent aux Bouillons. L’ambiance n’est plus la même. Alors que le projet de rachat de la ferme se formalise bon an mal an au début de l’été 2015, le scénario bascule : Auchan signe un compromis de vente avec une SCI familiale. La vente est entérinée le 18 août. Le lendemain, les CRS expulsent la trentaine de militants présents sur la ferme. Mathieu est parmi eux. Il se laisse emmener sans violence, mais se souviendra avec amertume de ce petit matin du 19 août.

Un mois plus tard, lorsque les partis politiques commencent à préparer leurs listes pour les régionales, EELV décide d’ouvrir les siennes à des personnes issues, disent-ils, de « la société civile ». Claude Taleb, tête de liste en Seine-Maritime et vice-président chargé de l’Agriculture en région Haute-Normandie, a suivi de près le dossier de la ferme des Bouillons. Il connaît Mathieu Carpentier, apprécie son sérieux et son engagement : « Quand on a commencé à monter les listes, j’ai tout de suite pensé à Mathieu. Selon moi, être candidat aux régionales, c’est une expérience intéressante pour lier un combat citoyen à l’action publique. »

Mathieu Carpentier sourit : « Quand on m’a proposé cette place sur la liste, j’ai hésité. J’avais peur de me fâcher avec les autres. Finalement, je vois ça avant tout comme un engagement personnel. »

Campagne des candidats EELV. Mathieu est à droite.

Les Verts, il les connaît déjà un peu, pour les avoir fréquentés dans ses années étudiantes, à Rennes. « Il y avait des gens intéressants mais je trouvais que beaucoup jouaient trop le petit jeu politicien classique. » Aujourd’hui, pourtant, entre visite de fermes bio et meetings, c’est la plongée dans le grand bain de la politique. José Bové est à leurs côtés ce jour-là. Mathieu Carpentier semble heureux de cette présence : « Ça me fait plaisir de le voir là. Millau, le démontage du Mac Do, j’avais 15 ans à cette époque. C’était l’irruption de l’altermondialisme en France. Ça répondait à plein de questions que je me posais, ça me parlait ! »

 « La politique, c’est une arme, un outil »

Pour Mathieu, la campagne politique qu’il mène est un prolongement de l’action sur le terrain. « La politique, c’est une arme, un outil. Quand on est militant, il faut savoir s’en emparer. Si on n’y va pas, on n’a que nos yeux pour pleurer. Et puis, on est conscients qu’il faut des courroies politiques. Lors du combat pour la ferme des Bouillons, on a trouvé des élus pour nous entendre. »

Mathieu Defrance, son ami de la ZAD des Bouillons, est plus mitigé : « Je suis partagé sur l’engagement politique institutionnel. Les Verts se donnent une belle image grâce à Mathieu. Ensemble, on a beaucoup discuté sur la lutte des classes. Les Verts refusent d’en parler, je trouve ça dommage. En s’engageant à leurs côtés, Mathieu espère peut-être de faire passer des idées novatrices dans les structures écologistes. J’ai des doutes mais je respecte son choix. »

Meeting à Caen, le 30 novembre, des candidats EELV aux régionales en Normandie. Mathieu Carpentier est sur la gauche, avec le pull bordeaux.

Mathieu Carpentier préfère ne pas se projeter sur l’après-élections. « Mes colistiers m’ont prévenu que, même si je suis élu, je vais être déçu car, d’après eux, l’action politique, c’est d’abord un travail de patience. Il faut faire des compromis. Ça avance très lentement. » Il pense à son paradis perdu, à cette ferme des Bouillons à laquelle il s’était tant attaché. « La région avait demandé des comptes sur cette histoire, et n’a obtenu que des réponses lacunaires. Si la droite passe, explique Mathieu, on n’en entendra plus jamais parler. Alors, il faut qu’on mette la gomme ! »


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Source : Anna Quéré pour Reporterre

Photos : DR
. Chapô : Mathieu Carpentier à la Fête de l’Huma. © BB
. Conférence de presse : © Ferme des Bouillons
. Marché : © Normandie Écologie
. Meeting : © Guillaume Hédouin

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