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ReportageForêts tropicales

Une forêt au fond d’un lac, un « trésor englouti » exploité pour son bois

365 km² de forêt tropicale humide ont été immergés dans le lac artificiel de Petit Saut, en Guyane.

Depuis 2023, l’énergéticien Voltalia exploite les bois en décomposition au fond d’un lac artificiel en Guyane. Le projet se veut écologique, mais deux associations dénoncent ses effets sur la biodiversité et des émissions carbone cachées.

Lac de Petit Saut (Guyane), reportage

Alors que les premières lueurs de l’aube se reflètent sur les eaux du lac de Petit Saut, le croassement des grenouilles laisse place petit à petit à la mélopée des oiseaux. Audrey Boutry laisse dériver son kayak près de l’une des quelque 1 400 îles arborées parsemant la surface de cette vaste étendue d’eau située entre Sinnamary et Kourou.

Très vite, il lui faut reprendre les rames et slalomer entre les milliers de troncs écorcés et étêtés qui émergent de la surface car, dans les eaux du lac, se cache une véritable forêt. Un écosystème entier, figé dans le temps depuis 1994 et la construction d’un barrage hydroélectrique pour laquelle 365 km² de forêt tropicale humide ont été ennoyés.

© Louise Allain / Reporterre

Un « trésor englouti »

« L’écosystème de ce lac n’a rien de naturel mais, trente ans après sa naissance, la nature s’est totalement réadaptée et la faune y est aujourd’hui très riche. Les arbres morts sont devenus autant de perchoirs à oiseaux et de supports pour tout un tas de mousses et d’épiphytes, explique Audrey Boutry, jumelles en main et téléobjectif en bandoulière. Cela pourrait être la vitrine de l’écotourisme en Guyane, mais on préfère l’exploiter et la détruire. » Depuis plus de trois ans, la jeune femme, guide touristique et présidente de l’association Préservons Petit Saut (A2PS), s’oppose à un projet industriel cherchant à utiliser ces bois immergés.

À quelques centaines de mètres de son kayak, une barge à bord de laquelle trône un impressionnant bras télescopique jaune se dessine dans l’ancien lit du fleuve Sinnamary. La présence de la machine vient contraster plus encore ce paysage lacustre se plaisant déjà à brouiller nos repères entre vie et mort, entre naturel et artificiel. Mais, malgré le vrombissement ambiant se mêlant au bourdonnement permanent des insectes établis sur les îles, l’imposante silhouette mécanique ne provoque que quelques vaguelettes qui se perdent dans l’immensité du lac.

Le «  Sharc  » de Triton, un «  système de coupe sous-marin polyvalent  » qui permet d’extraire les arbres sans les arracher du sol. © Enzo Dubesset / Reporterre

Cette technologie sur-mesure, permettant de découper les troncs sans les arracher du sol, a été développée par Triton, société canadienne achetée par Voltalia (groupe Mulliez) en 2019. Depuis juillet 2023, l’industriel a commencé à « récolter » ce « trésor englouti », qu’elle stocke sur les rives de Petit Saut, juste à côté d’un camp touristique faisant aussi office de cantine pour les ouvriers.

Le bois stocké en attendant de rejoindre la scierie. © Enzo Dubesset / Reporterre

« À terme, ces bois sont voués à se décomposer, et donc à relâcher des gaz à effet de serre, notamment du méthane. Nous souhaitons les valoriser tant qu’il est encore temps sous forme de bois d’œuvre, ce qui permettra de stocker du carbone, mais aussi en produisant de l’électricité locale », explique à Reporterre Olivier Aberlin, à la tête de Triton. L’industriel prévoit d’extraire 140 000 m3 de grumes par an jusqu’en 2050.

18 % de ce « trésor » seront envoyés en scierie tandis que le reste sera brûlé dans une centrale à biomasse d’une puissance de 10,5 mégawatts (MW). Sur ces 18 %, une partie finira toutefois dans les « connexes de scierie » (chutes de bois, copeaux, poussières, etc.) pour y être aussi brûlée. Ce projet à plus de 200 millions d’euros doit créer une centaine d’emplois directs en Guyane.

10 % des loutres géantes

Loin d’épouser ce récit gagnant-gagnant, A2PS et Maiouri Nature Guyane (MNG), une autre association locale de défense de l’environnement, estiment qu’il s’agirait d’un « deuxième bouleversement majeur » qui mettrait en péril la biodiversité et nuirait au développement du tourisme local — une vingtaine d’opérateurs sont actifs sur le site.

L’ennoiement de la forêt a en effet transformé Petit Saut en habitat rêvé pour les loutres géantes d’Amazonie, un animal classé « en danger » sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Selon l’Office français de la biodiversité (OFB), le lac pourrait abriter jusqu’à 10 % de la population mondiale, estimée entre 5 000 et 7 400 individus. Le site recense aussi 351 espèces identifiées d’oiseaux, soit la moitié de la riche avifaune guyanaise.

En 2019, ces raisons ont poussé l’OFB à rendre un avis négatif sur le projet. En 2023, les agents écrivaient dans une « actualisation » de leur synthèse « scientifique et technique » que le projet de Triton est de « nature à dégrader fortement la fonctionnalité de la population de loutre géante » [1].

Sur le lac de Petit Saut, Audrey Boutry, guide touristique et présidente de A2PS, opposée au projet de Triton. © Enzo Dubesset / Reporterre

Les pouvoirs publics n’ont pourtant pas soumis le projet à autorisation environnementale ni imposé à Triton de demander une dérogation espèces protégées (DEP), une étape administrative très courante dans ce genre de dossiers. La préfecture indique ne pas avoir de commentaire à faire sur ces sujets qui font l’objet de contentieux juridiques, intentés en 2025 par A2PS et MNG.

De son côté, Triton met en avant les mesures d’évitement mises en place et estime que son projet n’entraîne aujourd’hui « aucun dérangement » de la faune locale. « Nous avons exclu de notre exploitation les zones situées proches des berges, à moins de 11 mètres de profondeur, où se situe l’essentiel de la biodiversité. Des zones d’exclusion existent aussi autour des catiches [habitat des loutres] et des nids à fort enjeu de biodiversité. Nous ne sommes donc actifs que sur 43 % de la superficie du lac, pour l’essentiel au-delà de la zone où se rendent les opérateurs touristiques », précise Olivier Aberlin. La réalité de ces mesures d’exclusion est elle aussi contestée par les militants écologistes.

Un impact carbone caché ?

Au-delà de la biodiversité, l’impact carbone du projet de Triton fait l’objet d’une bataille de chiffres. Voltalia considère que les bois sont des « résidus », qui auraient de toute façon été décomposés, et n’intègre donc pas les émissions liées à la combustion. Le facteur d’émission total que l’industriel met en avant est de 108 kgCO2e/MWh, soit bien moins que celui d’une énergie fossile comme le charbon, où le facteur est de 900 à 1 000 kg CO2e/MWh. Le projet permettrait même, selon Triton, « d’éviter l’émission de 67 900 tCO2e/an », qui auraient été relachées avec la décomposition naturelle.

Or, la synthèse de l’OFB relève que si le lac de Petit Saut est toujours un émetteur net de gaz à effet de serre, les émissions proviennent essentiellement du « gigantesque stock de carbone des sols ennoyés » et non de la forêt immergée, qui s’avère encore très bien conservée.

Centrale à biomasse de Voltalia où sont brulés les arbres du lac de Petit Saut. © Enzo Dubesset / Reporterre

En plus de vingt-cinq ans, les arbres ont perdu moins de 4,7 % de leur carbone en zone anoxique et moins de 7,7 % en zone oxygénée. La forêt contribue même « à l’oxygénation du lac » et à « l’abattement de 2 600 tonnes de carbone par an », indique l’OFB.

La logique de l’industriel apparaît dès lors insensée aux yeux des écologistes. « L’OFB démontre que la disparition naturelle du milieu se fera à une échelle de temps longue, au moins de plusieurs dizaines d’années. Triton vient accélérer cette destruction alors que nous sommes dans une course contre la montre face au dérèglement climatique », insiste Théo Bonnet, ingénieur spécialisé dans l’énergie ayant suivi le dossier pour MNG.

En prenant en compte la combustion, A2PS et MNG estiment que le facteur d’émission du projet tourne autour de 1,5 tonne CO2e/MWH, soit 50 % de plus qu’une centrale à charbon. Voltalia répond qu’il s’agit d’un « calcul erroné », provenant « d’un chiffre tiré hors de son contexte », en l’occurrence un ancien bilan carbone de Triton, daté de 2017, et intégrant toutes les sources de combustion, une méthodologie abandonnée par la suite par l’industriel.
Enfin, Voltalia soutient que la capacité de séquestration des arbres immergés est « marginale », au regard des émissions annuelles du lac, de l’ordre de 433 000 tCO2e/an.

Indifférence généralisée

À l’exception notable des auteurs du rapport parlementaire sur l’état des cours d’eau de France, ayant alerté en novembre 2025 sur la situation du lac de Petit Saut, ce débat ne semble pas susciter grand intérêt dans la sphère politique.

Au cours de l’instruction du projet, la préfecture de Guyane a pris pour argent comptant l’étude d’impact de Voltalia et n’a sollicité aucune contre-expertise à la suite des alertes de l’OFB. Quant aux élus locaux guyanais qui défendent le besoin — bien réel — d’infrastructures électriques autonomes sur le territoire, ils sont pour l’écrasante majorité séduits.

Même dans le petit monde écolo guyanais, une certaine timidité a pu se faire ressentir à l’idée de se positionner dans cette nouvelle bataille pour un écosystème qui, en dépit de son esthétique unique au monde, reste artificiel et, à l’exception du cas des loutres, bien moins sensible que les forêts naturelles guyanaises.

En mars 2026, la centrale biomasse de Petit Saut a officiellement atteint sa pleine capacité. Elle fournit aujourd’hui près de 8 % de l’électricité du littoral guyanais [2] et participe à l’objectif politique annoncé d’atteindre 100 % d’énergie verte sur le littoral d’ici 2027.

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