Écrasés par la violence de Trump, les quartiers populaires délaissent la lutte écologiste
Sur Lake Street à Minneapolis, un mur est recouvert d’affiches faisant référence aux meurtres de Renee Good et Alex Pretti, tués par des agents de l’ICE en janvier 2026. - © Joshua Stewart / Reporterre
Sur Lake Street à Minneapolis, un mur est recouvert d’affiches faisant référence aux meurtres de Renee Good et Alex Pretti, tués par des agents de l’ICE en janvier 2026. - © Joshua Stewart / Reporterre
Durée de lecture : 8 minutes
À Minneapolis, épicentre du déploiement de la police de l’immigration de Trump, les raids de l’ICE ont freiné les luttes écologistes, en désorganisant les mobilisations dans les territoires les plus exposés aux pollutions.
Minneapolis et Saint Paul (Minnesota, États-Unis), reportage
À Little Earth, les façades ocre et bistre dépeignent mal le nouveau traumatisme subi par les peuples autochtones. Déjà persécutés par le pouvoir fédéral à la fin du XIXe siècle, ces derniers, réunis au sein d’un complexe de logements sociaux dans le quartier de East Phillips au sud de Minneapolis, ont l’impression que « l’histoire se répète ». Depuis décembre, les raids de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) et des agents fédéraux ont freiné et reconfiguré les luttes écologistes.
Même si l’opération « Metro Surge » a officiellement pris fin à la mi-février, les rues restent désespérément vides. La stratégie de l’administration Trump II serait devenue encore plus sournoise, avec un redéploiement de l’ICE dans le Minnesota rural et en banlieue, à East Phillips et ailleurs.
Dans ce quartier pauvre, ouvrier et majoritairement peuplé de personnes racisées et autochtones, avec un taux d’asthme et de cancer élevé, l’action de l’administration Trump II a aggravé « de manière spectaculaire » un environnement déjà saturé de pollutions, raconte Joe Vital, directeur exécutif par intérim de l’East Phillips Neighborhood Institute, qui met en lumière les problèmes de pollution et les risques liés aux projets de construction dans le quartier.
« Ce chaos a plongé les gens dans un état de peur, les empêchant d’aller travailler ou d’envoyer leurs enfants à l’école. Il faudra des décennies pour réparer tout ce qui a été détruit. Fin 2025, on avait l’impression qu’on commençait enfin à aller de l’avant, mais cet épisode fait resurgir un traumatisme ancien et ancre une nouvelle méfiance », continue Joe Vital, café fraise à la main, le long du Roof Depot, un ancien entrepôt contaminé à l’arsenic laissé en jachère par la municipalité.
Une « réponse écofasciste »
Enfant d’East Phillips, Mexicain d’origine et membre de la tribu Red Lake, ce fervent défenseur de la justice environnementale, entendue comme la prise en compte des inégalités sociales et raciales face à l’exposition aux pollutions, y voit une « double peine » pour des habitants déjà surexposés. À ses yeux, la politique migratoire de l’administration Trump II relève d’une logique « écofasciste », c’est-à-dire une approche autoritaire qui consiste à protéger les ressources et le territoire en excluant ou en réprimant les populations les plus vulnérables.
Dans ce climat de peur, le regard des communautés locales se détourne de la justice environnementale — non pas par désintérêt, mais par nécessité. Face aux risques d’interpellation, de contrôle ou de représailles par une police fédérale sans foi ni loi, les personnes vulnérables restent calfeutrées chez elles, souvent dans des passoires thermiques. Elles n’ont ni l’énergie, ni les moyens de dénoncer une pollution atmosphérique anormalement élevée ou d’alerter sur des nuisances industrielles.
« La justice environnementale passe au second plan, résume Ulla Nilsen, chargée de la justice climatique au sein de l’organisation Unidos. Ce n’est pas que ces combats ne comptent plus. Mais il y a une hiérarchie des besoins. Assurer que personne ne soit arrêté ou expulsé passe avant tout le reste. »
Elle dénonce aussi un désengagement politique local. La municipalité du maire démocrate Jacob Frey a réduit certaines aides à la transition énergétique et en a durci l’accès, invoquant des contraintes budgétaires liées au financement des heures supplémentaires de la police — une décision qui vide les programmes de justice climatique de leur substance et bloque, pour les plus précaires, l’accès à l’isolation gratuite des logements.
« Trump et ses amis essayent de nous briser financièrement »
La voix éraillée par les années de lutte, Kya Concepcion reste, de son côté, stoïque entre deux gorgées de son café brûlant. « Trump et ses amis essayent de nous briser financièrement afin qu’on soit trop pauvres pour résister », souffle la militante aux longues dreadlocks de l’organisation Black Visions. Puis, sa posture se raidit : « Si le Minnesota tombe, on n’aura plus le choix. On finira par accepter ce que veulent les milliardaires de la tech et les compagnies minières. »
« Mes enfants toussent davantage, et moi, je dors mal »
À l’instar de nombreux activistes, elle est convaincue que l’administration Trump II exploite délibérément la situation pour ouvrir la voie à l’exploitation minière des Boundary Waters, l’une des plus importantes réserves d’eau douce au monde à cheval sur la frontière canado-américaine. Elle rappelle que la lutte contre le projet d’oléoduc Enbridge Line 3 en 2020 et 2021 avait réuni des dizaines de milliers de citoyens et militants. « Cette fois, les personnes qui se mobilisent normalement sur ce sujet sont épuisées. » Par priorisation des combats plus que par épuisement, les associations mobilisées contre l’incinérateur du nord de la ville ont, elles, reporté leur grève de la faim, dans un contexte également peu propice à lui donner de l’écho.
« On ne peut pas continuer à tout mener de front : avec l’ICE, toute l’attention est accaparée ailleurs », souffle Natasha Villanueva, en jetant un bref regard vers le Hennepin Energy Recovery Center juste derrière elle.
Depuis son bureau dans la ville jumelle de Saint Paul, le représentant du Minnesota à la Chambre des représentants, Jamie Long, craint qu’à l’avenir « certaines personnes ne veuillent plus être le visage public de signalements » contre les injustices environnementales, et qu’elles renoncent à dénoncer ces injustices, par crainte de représailles ou d’un contrôle des autorités.
« C’est aussi la raison pour laquelle les autorités locales ont longtemps refusé de participer à l’application des lois fédérales sur l’immigration : elles savent que cela brise la confiance et que les gens seront ensuite moins enclins à signaler les abus ou les problèmes », dit l’élu du parti démocrate-paysan-ouvrier (DFL) du Minnesota.
En 2023, Jamie Long fut l’un des architectes principaux de la loi imposant 100 % d’électricité décarbonée d’ici 2040 dans l’État du Minnesota, mais la présence persistante de l’ICE compromet aujourd’hui son ancrage démocratique. Au moment crucial du rulemaking (rédaction des règles), les communautés les plus exposées par la pollution industrielle ne sont plus en mesure de témoigner ni d’orienter son application. Faute de contributions citoyennes, la loi risque de ne pas intégrer pleinement les effets cumulés des pollutions.
Difficile encore de mesurer précisément les effets de cette « double peine » environnementale et sociale, mais les habitants rencontrés par Reporterre parlent de troubles respiratoires et d’une santé mentale en déclin.
« On a l’impression que l’air est plus lourd, plus dense et presque étouffant, raconte une mère de famille, qui préfère rester anonyme par peur de représailles. Mes enfants toussent davantage, et moi, je dors mal. On vit dans une peur constante, même se soigner devient compliqué. » Dans une famille voisine, un enfant atteint d’une maladie oculaire pouvant le rendre aveugle ne consulte plus, ses parents ayant interrompu son suivi médical.
Dans ces quartiers, ces symptômes s’inscrivent dans un faisceau de facteurs aggravants : des logements souvent insalubres et mal isolés, mais aussi une exposition répétée aux gaz lacrymogènes utilisés lors des opérations fédérales, connus pour provoquer toux, irritations et difficultés respiratoires. Sans preuve, à ce stade, de l’usage d’hexachloroéthane, une substance très corrosive et cancérigène notamment utilisée lors des manifestations de 2020 à Portland après l’assassinat de George Floyd par la police à Minneapolis.
En réponse, des réseaux parallèles s’organisent. Des femmes enceintes évitent les hôpitaux et cherchent des alternatives informelles pour accoucher en sécurité. Dans les écoles publiques de Minneapolis, un programme de premiers secours psychologiques a été mis en place avec l’université du Minnesota pour accompagner des enfants et enseignants plongés dans un climat de stress permanent.
« La charge environnementale est probablement plus élevée aujourd’hui, car à niveau de pollution égal, une communauté soumise à un stress élevé [avec la présence de l’ICE] subira un impact plus important, souligne Shalini Gupta, codirectrice du Midwest Environmental Justice Network, un réseau d’organisations de justice environnementale. Les ressources mobilisées pour l’ICE sont autant de moyens retirés à ce qui pourrait réellement protéger et soigner les communautés. »
Or, au moment où les besoins explosent, l’un des principaux hôpitaux publics pour les plus précaires, le Hennepin County Medical Center, se retrouve lourdement fragilisé après la suspension de financements fédéraux.
Figure de la mobilisation autochtone et vice-présidente de l’Indigenous Protector Movement, Rachel Dionne-Thunder reste en alerte. « Même si tous les agents de l’ICE quittaient Minneapolis demain, je vous garantis qu’on serait toujours mobilisés pour protéger notre peuple et notre culture, admet cette membre de la Bigstone Cree Nation, dans son bureau encore inondé de masques de protection et de boules Quies. Quelles que soient les élections de mi-mandat, et les tactiques que cette administration déploiera, nous sommes prêts. »