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ReportageAgriculture

« Une résistance à l’invasion » : ils tentent de sauver les fleurs d’oranger, symbole du Liban

Un travailleur agricole syrien récolte des fleurs d’oranger à Maghdouché, au Liban, 27 mars 2026

Au pays du cèdre, l’eau de fleurs d’oranger fait partie de l’identité et de la culture, mais elle est menacée par l’offensive israélienne. Agriculteurs, récoltants et activistes se battent pour sauver cette saison, cruciale pour l’économie locale.

Beyrouth (Liban), reportage

Des fleurs d’oranger sont étendues sur une petite bâche dans une salle de classe où s’entassent aujourd’hui des matelas, des ustensiles de cuisine et des vêtements. Un rayon de soleil tombe sur les pétales blancs, dégageant un doux parfum sucré qui emplit la pièce. Zeinab Mahdi, agricultrice déplacée par la guerre et vêtue d’un élégant foulard noir et rouge, apporte les cylindres argentés d’un distillateur d’eau. Demain matin, elle les fera bouillir, leur vapeur liquide devenant ensuite cet or blanc qu’est l’eau de fleurs d’oranger.

Ici, à l’Institut technique de Tyr, plus de 300 personnes ont trouvé refuge face aux bombes israéliennes qui s’abattent sur le Sud-Liban. Zeinab Mahdi a laissé derrière elle sa maison et sa ferme, réduites à néant par un bombardement de Tsahal à Naqoura, cette petite ville frontalière assise au bord de l’étendue bleue de la Méditerranée. « De mes champs d’herbes aromatiques et mes vergers d’oliviers, je voyais la mer. Mais tout est parti en fumée, je n’ai plus rien là-bas à part des souvenirs », dit-elle avec une force qui parvient tout juste à masquer sa tristesse.

Zeinab Mahdi, agricultrice déplacée, distille la fleur d’oranger et d’autres herbes aromatiques à l’Institut technique de Tyr. © Philippe Pernot / Reporterre

Depuis le 2 mars, Israël mène une offensive majeure au Liban en parallèle à la guerre en Iran, menant des frappes aériennes et une invasion terrestre qui doit aboutir à une occupation totale du sud du pays jusqu’au fleuve Litani, d’après plusieurs responsables israéliens. Plus de 1 300 personnes ont été tuées, 4 000 blessées et entre 1 et 2 millions déplacées. Tsahal a émis des ordres d’évacuation concernant tout le sud du pays, soit 20 % de la population libanaise, a bombardé 5 des 6 ponts qui y mènent, et ses troupes se trouvent à une dizaine de kilomètres de Tyr, affrontant le Hezbollah dans de violents affrontements.

« Avant la guerre, la récolte de fleurs d’oranger était un moment très important et joyeux, qu’on attendait d’année en année. On se réunissait en famille, et j’ai tout appris de ma grand-mère et de ma mère, qui m’ont transmis leur passion pour la distillation », se souvient Zeinab Mahdi. Mais, cette année, le fracas des bombes israéliennes a empêché la récolte. « Aucun agriculteur que je connais n’a pu cueillir les fleurs, soit parce qu’il était trop dangereux d’accéder à leurs vergers, soit parce qu’ils ont dû fuir. »

Les fleurs d’oranger sont devenues un symbole au Liban. © Philippe Pernot / Reporterre

Cultiver en exil

Le ministère de l’Agriculture libanais recensait ainsi fin mars 5 700 hectares d’agrumes abandonnés dans le sud, et ajoutait que 22 % des terres agricoles du Liban sont affectées par la guerre.

À l’Institut technique de Tyr, transformé en refuge collectif depuis le 7 octobre 2023, plusieurs dizaines d’agricultrices déplacées ont planté des champs collectifs, en agriculture bio avec des semences locales fournies notamment par des associations d’agroécologie comme le Mouvement agricole. Des choux, carottes et herbes aromatiques y poussent maintenant, nourrissant les familles déplacées et permettant à ces femmes d’entretenir leur lien à la terre.

« Même si vous avez bombardé ma ferme, je continuerai ailleurs »

Alors, pour perpétuer la tradition familiale, Zeinab Mahdi a commandé des fleurs d’oranger auprès de la seule coopérative libanaise dédiée à ce mets, à Maghdouché, près de Saida (à 40 km plus au nord). Elle espère ainsi pouvoir en tirer une vingtaine de bouteilles de fleurs d’oranger, qu’elle pourra revendre pour s’assurer un petit revenu.

« C’est une forme de résistance face à l’invasion et à l’occupation : même si vous avez bombardé ma ferme, je continuerai ailleurs et ne quitterai pas le sud », affirme-t-elle avec un grand sourire, offrant à Reporterre un bouquet de lavandin, sauge et romarin — symbole d’une terre meurtrie mais fière.

Nathalie Abi Khalil vérifie la distillation de l’eau de fleurs d’oranger dans son alambic, au Beirut Art Center. © Philippe Pernot / Reporterre

À Maghdouché, les derniers jours de la récolte battent leur plein. Sous des averses orageuses et avec le fond sonore de bombardements au loin, Mustafa Mohammad et Shadi Mustafa cueillent les fleurs des orangers, les faisant glisser entre leurs doigts vers la bâche étendue au sol. Les deux travailleurs agricoles syriens, originaires des environs de Hama et réfugiés au Liban depuis le début de la guerre civile syrienne, ont découvert cette récolte ici. « Chez nous, il n’y a pas d’orangers. Nous avons appris à aimer cette saison, c’est un travail de patience, délicat, qui repose l’âme et qui sent si bon, sourit Shadi Mustafa, mais il faut faire attention aux épines vers le tronc ! »

Connu au Liban comme « Abu Sfeir », le bigaradier donne les oranges amères qui servent à faire jus et confitures, et ces précieux pétales dont on retrouve l’eau dans les pâtisseries et les boissons. Leur essence, connue comme le néroli, sert à confectionner parfums et savons. Les collines verdoyantes de Maghdouché surplombent la Méditerranée et « sont réputées pour la délicatesse et la force des fleurs de l’Abu Sfeir, devenu un symbole ici », explique Hamid Saliba, président de la coopérative.

Des travailleurs agricoles syriens récoltent des fleurs d’oranger à Maghdouché, le 27 mars 2026. © Philippe Pernot / Reporterre

Celle-ci regroupe des centaines d’agriculteurs et récoltants de fleurs d’oranger des environs, et ses cinq alambics peuvent distiller jusqu’à 800 kg de fleurs par jour, produisant ainsi entre 1 000 et 1 500 bouteilles par saison. 160 familles du village participent et bénéficient de l’activité. Mais cette fois-ci, la guerre et l’orage menacent la récolte.

« La pluie fait tomber les fleurs des arbres, menant à des pertes parfois importantes. Et à cause de la guerre, les routes sont dangereuses, et nos clients ne viennent plus s’approvisionner. Nous avons peur de perdre 40 % de notre récolte, et nos revenus », soupire le président de la coopérative. C’est donc toute l’économie locale qui est fragilisée, alors que « le gouvernement ne nous aide plus depuis la crise économique de 2019 », critique Hamid Saliba.

Les membres de la coopérative de fleurs d’oranger de Maghdouché distillent l’eau et l’essence des fleurs, à Saida. © Philippe Pernot / Reporterre

L’art au secours de la récolte

Pour venir en aide aux récoltants de fleurs d’oranger du Sud-Liban en manque de débouchés, une initiative unique s’est montée en plein cœur de la capitale libanaise. Au Beirut Art Center, galerie d’art devenue centre logistique pour l’aide aux déplacés de guerre, des tableaux se mêlent aux matelas, couvertures et vêtements destinés aux familles. Dans la pièce d’exposition, des fleurs d’oranger recouvrent le sol, et un alambic trône dans un coin, des gouttes du précieux or blanc remplissant une large bouteille en verre à anse traditionnelle.

« On a reçu 22 kg de différents récoltants du sud, qui n’avaient plus accès à des distillateurs. Normalement, ils les donneraient à leurs voisins ou à leur famille, c’est un travail qui se partage en communauté. Mais comme beaucoup ont fui, nous allons maintenant les distiller pour eux ici et leur donner l’argent de la vente », explique Nathalie Abi Khalil, créatrice de spas, qui a ramené son alambic avec lequel elle produit habituellement des huiles essentielles chez elle, dans la montagne libanaise.

Dahlia Barakat est allée chercher les fleurs d’oranger chez les récoltants du Liban-Sud. Ici au Beirut Art Center. © Philippe Pernot / Reporterre

Autour d’une bâche recouverte de pétales, artistes, activistes et amis sont assis et échangent autour de ce que signifie pour eux la fleur d’oranger, écrivant souvenirs et pensées autour d’un arbre dessiné sur une feuille. « Nous voulons entamer un travail artistique autour d’elle, mais aussi une réflexion sur la guerre et les déplacements, et à quel point cette guerre est en train d’affecter la terre et les gens », ajoute-t-elle.

Pour elle, son initiative vise à préserver une tradition vitale afin qu’elle ne disparaisse pas sous les bombes. « La fleur d’oranger est dans notre culture depuis le Xe siècle. Elle fait vraiment partie de notre identité », affirme-t-elle, en examinant son alambic. À côté, Dahlia Barakat abonde. Cette activiste environnementale originaire d’un village frontalier à Israël, qui vit entre Saida et Beyrouth, est allée elle-même chercher les fleurs directement chez les producteurs malgré les bombardements.

« C’est important, nous devons continuer de vivre selon nos traditions. Elles sont un acte de résistance, une saison après l’autre. Chacun de nous participe à sa manière, c’est un engagement collectif contre l’écocide qui se déroule au Liban-Sud, dit-elle en soulevant une poignée de fleurs d’oranger. Si nous perdons cette récolte, nous perdrons notre mémoire. »


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