Au Liban, agriculteurs et activistes livrent des paniers bio malgré les bombes
Marwan et Charlotte, deux membres de la ferme agroécologique Buzuruna Juzuruna, déchargent des produits à Nation Station à Beyrouth, le 10 mars 2026. - © Philippe Pernot / Reporterre
Marwan et Charlotte, deux membres de la ferme agroécologique Buzuruna Juzuruna, déchargent des produits à Nation Station à Beyrouth, le 10 mars 2026. - © Philippe Pernot / Reporterre
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Alors que l’armée israélienne menace d’envahir le sud du Liban et que 1 million de personnes sont déplacées, agriculteurs et activistes se mobilisent pour leur fournir des repas. Et sauver la souveraineté alimentaire du pays.
Beyrouth (Liban), reportage
Dans une ancienne station-service beyrouthine reconvertie en cuisine associative, des dizaines de volontaires s’activent. L’atmosphère est fébrile : alors que les missiles israéliens s’abattent sur de grands pans du pays du Cèdre, plus de 1 million de personnes sont déplacées, fuyant les bombes et les ordres d’évacuation. Il y a urgence à fournir des centaines de milliers de repas à ces familles en plein mois sacré du jeûne pour les musulmans et chrétiens. Alors, des dizaines de cafés, restaurants et lieux associatifs de la capitale libanaise se mobilisent, comme ici, à Nation Station.
Derrière les légumes, pois chiches et fèves qui se retrouvent à bouillir dans les grandes marmites fumantes, il y a tout un réseau d’agriculture locale et solidaire qui a rejoint l’effort de guerre. Un jour, c’est la camionnette de la ferme d’agroécologie Buzuruna Juzuruna qui décharge carottes, choux et patates dans des cageots. Un autre, c’est Karim Hakim, cofondateur et manager de l’épicerie sociale Dikken el-Mazraa (« épicerie de la ferme ») qui apporte pommes et citrons de producteurs bio. « J’achète leur récolte à des agriculteurs au prix normal, puis je les revends aux cuisines solidaires à un tarif subventionné », explique-t-il.
Il permet ainsi de rémunérer au juste prix des petits paysans tout en fournissant des fruits et légumes de qualité aux personnes déplacées, précise le Beyrouthin, qui reçoit Reporterre dans les locaux de son épicerie. Des cageots remplis de ces produits bio, ainsi que de pâtes et de bouteilles d’huile de cuisson, attendent d’être récupérés ou livrés. « C’est le deuxième programme que nous avons mis en place : nous apportons des paniers de biens à des familles déplacées, qui ont trouvé un logement mais n’ont pas les revenus pour s’acheter de quoi cuisiner », dit-il.
Alors que 130 000 personnes ont trouvé refuge dans 600 centres d’hébergement collectifs ouverts par les autorités libanaises, des milliers d’autres louent des appartements au prix fort, avec des loyers pouvant atteindre les 3 000 euros avec avance sur trois mois — les propriétaires profitant de la guerre pour augmenter les tarifs. « Il ne reste plus de budget à ces familles pour autre chose, d’autant que leur travail est souvent arrêté à cause de la guerre. Elles sont oubliées des ONG et du gouvernement et ne reçoivent aucune autre aide », explique Karim Hakim.
Solidarité sous les bombes
Le professeur d’histoire a ouvert Dikken el-Mazraa avec d’autres activistes juste après la « thawra » (« révolution ») de 2019, sur le principe des épiceries sociales et solidaires en Europe. « Nos membres plus fortunés cotisent pour les paniers de ceux qui ne pourraient pas normalement se permettre des produits locaux, bio, de qualité », explique-t-il. Si sa clientèle provient surtout des milieux aisés de Beyrouth-Est, il cherche à s’implanter localement dans le quartier populaire de Basta — où se trouve son épicerie —, qui reste dominé par le Hezbollah et son allié, le Mouvement Amal.
« Pendant la dernière guerre, un immeuble a été ciblé à juste 100 m d’ici. Et il y a une agence bancaire du Hezbollah juste en haut de la rue, j’ai peur qu’elle soit aussi la cible d’une frappe aérienne, alors je la contourne à chacun de mes déplacements », soupire-t-il. Un risque non négligeable, alors que les bombardements israéliens sur le Liban ont fait plus de 1 000 morts et 2 700 blessés depuis le 2 mars.
Un risque auquel fait également face Rejeili Abu Rejeili, agriculteur paysan du Chouf, ces montagnes tapissées de forêts de pins et d’épicéas juste au sud de Beyrouth. « Ici, il ne se passe rien et nous sommes en sécurité, mais nous entendons les bombardements sur le sud et je traverse les quartiers sud de Beyrouth deux fois par semaine, quand je vais vendre mes produits à Nation Station », dit cet ancien soldat, qui a repris la ferme familiale et l’a convertie au bio.
« Un paysan autosuffisant est un sultan caché »
Il travaille étroitement avec tout le petit monde de l’agroécologie au Liban, dont Karim Hakim de Dikken el-Mazraa — et ses produits alimentent les cuisines solidaires. « Je fais pousser ici des produits de saison, sans aucun produit chimique, en faisant mon propre compost. Je suis heureux qu’ils viennent aider les déplacés », sourit l’agriculteur, toujours accompagné par au moins un chat et un chien alors qu’il parcourt les terrasses cultivées de génération en génération.
« L’agriculture locale est le plus important pour une société en temps de guerre, on peut vivre de nos fermes même si tout est bloqué. Comme on dit au Liban, “fellah mekfi sultan mekhfi” [“un paysan autosuffisant est un sultan caché”] », dit-il en riant. Car, en temps de guerre, de nombreux marchés sont fermés, les routes bombardées, menaçant l’approvisionnement du pays.
Plus de 20 000 agriculteurs ont été déplacés par les combats selon le ministre de l’Agriculture libanais Nizar Hani, laissant derrière eux des fermes qu’ils ne sont pas sûrs de retrouver, alors que l’armée israélienne s’apprête à lancer une invasion à grande échelle du Sud-Liban. « Le sud du pays fait face à une agression féroce, l’accès aux terres agricoles est devenu critique. Nous avons encore quelques agriculteurs qui sont restés et qui fournissent 200 paniers-repas aux déplacés, malgré le danger », témoigne à Reporterre Sara Salloum, activiste environnementale au sein du Mouvement agricole, une initiative engagée pour une agriculture bio et anticapitaliste avec des réfugiés syriens et palestiniens au Liban.
Elle soutient ainsi des dizaines de petits producteurs dans leur conversion au bio et vise à assurer la souveraineté alimentaire du Sud en temps de guerre. « Les agriculteurs font face à une double offensive : à celle d’Israël et celle des multinationales. Nous voulons assurer leur pérennité, pour que leurs fermes ne tombent pas aux mains de l’un ou des autres », soutient l’activiste.
Une gageure, alors que le gouvernement libanais a proposé une loi visant à encadrer les semences, privilégiant l’agrobusiness chimique et les semences hybrides. Face à cette guerre sur tous les fronts, l’agroécologie libanaise redouble d’efforts pour survivre.