« Ça aurait été un carnage » : ces démineurs cherchent les munitions israéliennes enfouies au Liban
Une équipe de déminage de MAG cherche des obus, missiles et bombes non explosés dans la plaine de la Bekaa, au Liban, 25 février 2026. - © Philippe Pernot / Reporterre
Une équipe de déminage de MAG cherche des obus, missiles et bombes non explosés dans la plaine de la Bekaa, au Liban, 25 février 2026. - © Philippe Pernot / Reporterre
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Les offensives israéliennes laissent sur les terres du Liban des milliers d’obus et de missiles non explosés. Pour les démineurs, chaque seconde compte pour éviter les morts, « surtout chez les enfants qui jouent dans les décombres ».
Ramlet el-Bayda et vallée de la Bekaa (Liban), reportage
En temps de paix, l’unique plage publique de Beyrouth, Ramlet el-Bayda (« sable blanc » en arabe) est un lieu populaire de détente pour fumer le narguilé et laisser les enfants jouer. En temps de guerre, elle devient un refuge : des dizaines de familles déplacées par les bombardements israéliens depuis le 2 mars s’y sont réfugiées, dormant dans leur voiture ou des tentes. Mais dans la nuit du 12 mars, un drone israélien l’a transformé en enfer. Neuf personnes ont été tuées et une trentaine d’autres blessées dans leur sommeil, toutes des civils, selon les témoins interrogés sur place.
Ce « massacre du front de mer » a suscité la panique chez les citadins et les déplacés. « Plus aucun lieu n’est sûr maintenant », murmure un père de famille déplacé, réfugié dans un hôtel des environs. Des employés municipaux qui déblayaient les carcasses calcinées des voitures ont trouvé un missile, non explosé, enfoui dans le sable. L’armée libanaise a évacué la zone, et une équipe de déminage est venue la sécuriser, la déminer, puis déclencher la charge explosive. « Imaginez le nombre de morts qu’il y aurait pu y avoir si ce missile avait explosé, ça aurait été un carnage », souffle le père de famille déplacé.
Depuis deux semaines, l’armée israélienne mène une offensive aérienne et terrestre majeure contre le Hezbollah au Liban, après que le parti-milice chiite a tiré des roquettes pour venger l’assassinat de l’ayatollah Khamenei, le 28 février. Plus de 886 personnes ont été tuées, 2 140 blessées et 1 million déplacées dans cette nouvelle escalade d’une guerre qui dure depuis le 7 octobre 2023. Or, comme à Ramlet al-Bayda, les munitions non explosées posent un réel danger, des jours voire des années après les bombardements.
Des couches de munitions non explosées
Avant le 7 octobre 2023, 92 % des mines et munitions non explosées issues des conflits précédents avaient été retirées, après avoir fait près de 4 000 victimes depuis 1975. Le Liban, marqué par la guerre civile (1975-1990), les invasions et l’occupation israélienne du Sud (1978-2000), la guerre de juillet 2006 entre Israël et le Hezbollah, les combats contre l’État islamique dans le nord du pays, espérait enfin se débarrasser de ce danger enfoui sous le sol.
Bombes à sous-munitions, mines terrestres, engins explosifs improvisés : la guerre a de nouveau contaminé les sols et a ajouté 2 millions de mètres carrés à déblayer, au moins. « Il y a couche sur couche de munitions, de tous types et de toutes les époques », explique Habbouba Aoun, fondatrice du Centre de ressources sur les mines de l’université de Balamand, au Liban.
Selon elle, entre 10 et 15 % des munitions employées n’explosent pas, restent enfouies dans les décombres et peuvent mener à la mort de civils des années après : de tels accidents ont fait une quarantaine de victimes en deux ans, dont la moitié des démineurs du corps d’ingénierie de l’armée libanaise et son Centre d’action de déminage (LMAC) qui se déploient en urgence pour sécuriser les sites de bombardements aériens, avec la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul).
Le Hezbollah dispose lui aussi de plusieurs unités de déminage à cet effet, confirme à Reporterre un cadre du parti souhaitant rester anonyme, lors d’une visite de décombres organisée la semaine du 9 mars dans la vallée de la Bekaa, dans l’est du Liban, par le parti chiite.
Le problème, c’est « qu’on ne sait pas exactement quelles munitions sont utilisées », estime Habbouba Aoun. Récemment, Israël a utilisé du phosphore blanc et des bombes à fragmentation, « qui se répandent sur de vastes espaces et sont très dangereux pour les habitants qui reviennent sur les lieux », ajoute la chercheuse. Human Rights Watch confirmait dans un rapport l’utilisation « illégale » de phosphore blanc au-dessus de zones résidentielles au Sud-Liban par Israël. De nombreux experts et activistes dénoncent des crimes de guerre israéliens contre l’environnement, avec notamment l’épandage de glyphosate et des incendies volontaires.
Au Sud-Liban et dans la Bekaa, une terre couverte d’oliveraies et de vergers, le secteur agricole est affecté par la guerre : un champ contaminé par des munitions non explosées doit souvent être abandonné jusqu’à ce qu’il soit déminé. « Historiquement, ce sont les agriculteurs et les bergers qui sont en première ligne, car ils remuent la terre et les troupeaux parcourent de vastes distances. Ce sont souvent eux qui nous alertent en premier, et nous aident à retrouver des munitions et des champs de mines — mais aussi les premières victimes », explique la chercheuse.
« Quand ta terre te revient, ton identité te revient aussi »
La société civile et le secteur humanitaire jouent un rôle majeur dans l’après-guerre. L’organisation internationale de déminage humanitaire MAG, présente au Liban depuis la fin de l’occupation israélienne en 2000, fait partie de cet effort. Ses 170 employés, démineurs et infirmiers, sont présents au Sud-Liban, dans la Bekaa, ainsi que dans le reste du pays. La plupart d’entre eux, originaires du Sud-Liban, se sont retrouvés déplacés par les bombardements — et leur travail interrompu pour la deuxième fois en deux ans.
« Je ressens une grande déception, de la colère, et du désespoir. Ce n’est pas facile de se dire qu’à chaque fois qu’on arrive à avancer, une nouvelle guerre éclate et qu’il faut tout recommencer, se désole auprès de Reporterre Hiba Ghandour, responsable de programme pour MAG au Liban. Les gens seront de nouveau exposés aux UXO [des munitions non explosées], c’est un risque pour eux de reconstruire leur maison, de retourner sur leurs terres. Il faut qu’on travaille aussi vite que possible pour ne pas qu’il y ait de morts, surtout chez les enfants qui jouent dans les décombres », ajoute celle dont la maison a été détruite lors de la dernière offensive israélienne.
Pour les habitants du Liban, le déminage permet la reconstruction aussi bien matérielle que psychologique. « Quand ta terre te revient, ton identité te revient aussi », témoignait Wajdi Ismail, mukhtar (chef du village) et propriétaire d’une petite boutique à Mhaydseh, dans le sud de la vallée de la Bekaa, rencontré fin février lors d’une opération de déminage de MAG que Reporterre a suivie. Il ajoutait : « Si la terre est contaminée par des bombes, les propriétaires n’osent pas y aller. Le déminage est essentiel : il permet aux gens de travailler leur terre, de la planter et de se la réapproprier. »
Entre les vignes encore nues se dressaient des oliveraies et des pins récemment plantés. Les bombes à fragmentation retrouvées dans les flancs rocailleux datent de 1982 : lors de la deuxième invasion israélienne du Liban, quand son armée y avait affronté l’armée syrienne, bombardant ses positions avant d’avancer jusqu’à Beyrouth. La municipalité espère maintenant transformer une partie de la colline, récemment déminée, en réserve naturelle. « C’est une terre agricole très importante. Les habitants ont recommencé à la cultiver avant même qu’elle ne soit déminée : pour eux, revenir ici était une priorité », raconte un démineur de l’organisation, un détecteur de métaux à la main.
Devant le magasin de Wajdi Ismail, des oliviers centenaires font face à Jabal El Sheikh, le mont Hermon biblique, conquis par Tsahal. À Mhaydseh, le souvenir de l’occupation israélienne de 1982 à 1985 demeure. « Lors de l’entrée des chars, ils ont arraché et brûlé les arbres », se souvient-il. Il a fallu quarante ans aux habitants pour se débarrasser du spectre de la mort enfoui sous terre. Si le village reste à une distance sûre des combats qui déchirent aujourd’hui le Sud-Liban, une centaine d’autres font face aux avancées des troupes israéliennes. Et personne ne sait combien d’années s’écouleront avant que leurs habitants déracinés puissent retourner y vivre en sécurité.