« Ma ferme est sur le chemin des tanks israéliens » : au Liban, les agriculteurs pris au piège
Marwan Abdallah, agriculteur de Rachaya el-Fokhar, ne peut pas retourner à sa ferme à cause des combats, ici le 11 mars 2026. - © Philippe Pernot / Reporterre
Marwan Abdallah, agriculteur de Rachaya el-Fokhar, ne peut pas retourner à sa ferme à cause des combats, ici le 11 mars 2026. - © Philippe Pernot / Reporterre
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Face à la nouvelle invasion israélienne au Liban, un grand nombre d’agriculteurs et de bergers se retrouve, une fois de plus, pris au piège. Ils doivent affronter le danger, ou fuir leurs terres ancestrales face au danger, quitte à ne plus jamais les revoir.
Beyrouth (Liban), correspondance
Au printemps, les collines du Sud-Liban se recouvrent de fleurs entre les oliveraies et les vergers, tandis que les montagnes alentour restent parées de neige. Les oiseaux chantent à Rachaya el-Fokhar, vieux village en pierre connu pour sa poterie artisanale. Mais des explosions résonnent au loin, des sons de tirs de mortiers et d’artillerie, alors que les combats font rage de l’autre côté de la vallée : la ville de Khiam est encerclée par l’armée israélienne, qui tente de s’en emparer. Le Hezbollah lui oppose une résistance acharnée, alors que les combats durent depuis plus d’une semaine.
« De nuit comme de jour, on peut voir les tanks israéliens contourner la colline et monter à l’assaut, et les sons de la bataille continuent sans interruption », témoigne Marwan Abdallah du haut de son balcon, qui surplombe toute la vallée. L’agriculteur d’une cinquantaine d’années montre du doigt un patchwork d’oliviers et un corps de ferme, à quelques kilomètres en contrebas. « C’est ma terre, j’ai 30 dunums [30 000 m2] d’olives et 3 000 poulets. Mais ils se situent juste à côté de la ligne de front. Il y a eu des bombardements à proximité rien que ce matin », soupire-t-il.
Pour lui, pas question d’y retourner tant que les combats continuent. « Si on y va, on va directement se faire tirer dessus des deux côtés. Cela fait plus d’une semaine que je n’ai pas vu ma ferme, et tous mes ouvriers agricoles ont pris la fuite », dit-il, las de cette perte économique et du danger qui vient, une fois encore, saisir à la gorge cette vallée bucolique. Pourtant, l’agriculteur affirme vouloir rester. « Si nous quittons notre terre, celle où sont nés nos ancêtres et nos enfants, je ne sais pas si nous la reverrons un jour, ni qui prendra notre place », dit-il.
Les Libanais pris au piège
Depuis le 7 octobre 2023, les combats n’ont jamais cessé dans cette région frontalière : d’une guerre de positions entre le Hezbollah et Tsahal, l’affrontement s’est transformé en invasion israélienne totale à l’automne 2024. Un cessez-le-feu négocié en fin d’année était censé rétablir le calme, mais l’armée israélienne a continué une « guerre à sens unique » en menant plus de 10 000 attaques, en violation de l’accord. Et c’est finalement le 2 mars dernier que le conflit est redevenu une guerre ouverte, le Hezbollah répliquant à l’assassinat de l’ayatollah Khamenei en Iran par l’aviation étasunienne et israélienne avec des tirs de roquettes.
Bombardements aériens, attaques de drones, artillerie, invasion terrestre : au total, pas moins de 5 000 personnes ont été tuées par Israël au Liban et plus de 20 000 autres blessées depuis octobre 2023. Presque 1 million d’habitants du Sud-Liban, de la Bekaa et de la banlieue sud de Beyrouth ont dû fuir leur chez-eux pour la deuxième fois en deux ans, trouvant refuge dans des écoles, chez des proches, ou simplement là où ils peuvent étendre leurs matelas de fortune.
« Plutôt mourir là-bas ! »
C’est le cas de Rajab Rajab, berger originaire de Wata al-Khiam, vallée fertile juste en contrebas de Khiam et proche de la frontière israélienne. « Ma maison est sur le chemin des tanks israéliens vers la ville assiégée », dit-il à Reporterre, alors qu’il guide son troupeau le long de la route qui mène à Rachaya al-Fokhar. Il s’y est réfugié sur un terrain communal avec 30 membres de sa famille élargie, où ils ont installé quelques tentes.
Ses 250 chèvres baladi, une espèce endémique aux longues oreilles, semblent heureuses en gambergeant dans le maquis verdoyant, entre les pinèdes et les orangers en fleur. Mais le berger, lui, est pris de désespoir. « La municipalité veut nous forcer à partir demain, elle dit que mes chèvres les dérangent. Mais il n’y a pas beaucoup de terrains où les mettre, et nous n’avons nulle part où aller, à part retourner à la ligne de front », soupire celui qui a repris un métier passé de génération en génération : hors de question d’abandonner son troupeau. « Plutôt mourir là-bas ! » s’indigne-t-il.
Le secteur agricole en crise
Pris en étau par les combats et la fuite, les agriculteurs libanais vivent une situation difficile, déjà exacerbée par la crise économique du pays et la catastrophe climatique qui affecte le Moyen-Orient. Un rapport conjoint entre l’Organisation des Nations unies (ONU) et le gouvernement libanais estime les pertes et dommages subis par le secteur agricole durant la guerre à 700 millions de dollars (604 millions d’euros) entre 2023 et 2025.
Et cette nouvelle escalade israélienne va encore aggraver la situation. « Pour la première fois, une dizaine de fermes et serres ont été ciblées directement et détruites, alors qu’avant elles subissaient des dommages [collatéraux] », s’inquiète Nizar Hani, ministre de l’Agriculture libanais, dans une note à Reporterre.
Il précise : « C’est une crise sans précédent, et nous tentons d’aider les agriculteurs déplacés ainsi que ceux qui les recueillent avec leur cheptel. » En toile de fond règne la crainte d’une occupation israélienne du Sud-Liban, comme entre 1978 et 2000, et un nettoyage ethnique de cette région frontalière, dont 37 villages ont déjà été entièrement rasés en 2024.