Verveine Angéli : « La loi Travail s’inscrit dans un cadre de remise en cause de la protection sociale »

31 août 2017 / Entretien avec Verveine Angéli



Le gouvernement présente officiellement son projet de loi sur le travail. Pour les syndicalistes, comme Verveine Angéli, de Solidaires, ce texte s’inscrit dans un long processus de remise en cause du droit du travail et de la protection sociale.

Verveine Angéli est syndicaliste à Solidaires.


Reporterre — La loi Travail 2, portée par le gouvernement d’Édouard Philippe, est présentée officiellement ce jeudi 31 août. Marque-t-elle une rupture avec les politiques menées jusqu’ici en matière d’emploi ?

Verveine Angéli — Cette loi s’inscrit dans une tendance de long terme. Depuis les années 1980, il y a des tentatives — et des réussites — de flexibilisation et d’externalisation du travail. Le développement des nouvelles technologies a permis une accélération de ce processus, via la robotisation et l’automatisation d’un certain nombre de tâches. Tout ceci est également à inclure dans un cadre plus global, européen surtout, de remise en cause des politiques de protection sociale : les retraites, l’assurance chômage, les conventions collectives.

Les syndicalistes ont toujours tendance à dire que le pire est en train d’arriver. Même si elle n’est pas une rupture à proprement parler, la loi Travail 2 induit de vraies aggravations : elle va plus loin que la loi El Khomri contre laquelle on s’est battu. Les concessions obtenues par certains syndicats en 2016 sur les indemnités prud’homales et le champ de la négociation des conventions collectives sont balayées par ce nouveau texte. C’est une étape supplémentaire, portée comme telle par Emmanuel Macron et Muriel Pénicaud, la ministre du Travail, qui s’inscrit dans un processus de long terme de remise en cause du droit du travail.

Le cas emblématique de ce processus, c’est la confrontation permanente autour du contrat à durée indéterminée. Que ce soit de manière offensive, par des lois, ou de manière indirecte, par un contournement de la réglementation, il y a une volonté du patronat et des gouvernements successifs de mettre à bas ce contrat. La loi Travail 2 prévoit à ce titre l’extension des contrats de mission [le salarié est embauché en CDI, mais il est affecté à une mission précise, exceptionnelle et cadrée dans le temps. La fin de la mission sera donc une cause réelle et sérieuse de licenciement].

En revanche, le gouvernement projette des transformations radicales en ce qui concerne la protection sociale.

Dans le cortège parisien de la manifestation contre la loi sur le travail, le 9 mars 2016.

Par exemple ?

Le transfert des cotisations salariales (maladie et chômage) vers la CSG (contribution sociale généralisée) montre une volonté de passer d’un système d’assurance, caractéristique de notre sécurité sociale depuis la Libération, à un système d’assistance. Il s’agit de la même logique avec le passage à une retraite par points. Le but, c’est que ces questions ne fassent plus l’objet de négociations avec les instances syndicales. Tout se fera de manière automatique, comme c’est le cas aujourd’hui avec l’assurance maladie. Les syndicats n’auront plus accès aux débats sur la protection sociale, tout sera décidé au Parlement. Donc plus de négociation, plus de grève, plus de manif !


Une des autres grandes tendances du monde du travail, c’est ce qu’on appelle l’« ubérisation », ou le capitalisme de plates-formes. Pourquoi est-ce si dangereux ?

Le problème fondamental, c’est que l’auto-entrepreneuriat signifie la suppression du salariat tout en en gardant toutes les contraintes : la liberté de l’entrepreneur est tout à fait formelle, et la protection sociale s’en retrouve amoindrie. Bien sûr, chacun de nous connaît des artistes, des commerçants, des professions libérales et même des auto-entrepreneurs qui sont heureux dans cette situation : cela correspond en partie à une aspiration sociale à plus de liberté, à une relation sans intermédiaire.

Mais, d’après une étude de l’Insee de 2012, 90 % d’entre elles ne touchent toujours pas le Smic après 3 ans d’activités. Et on dénombre 800.000 personnes sous ce statut. L’auto-entrepreneuriat n’est donc pas une solution au chômage, et pourtant il se généralise, même dans des entreprises qui peuvent embaucher ! Chez Renault, on retrouve ainsi tous les statuts : des employés, de la sous-traitance, des intérimaires et des auto-entrepreneurs.



Vous avez parlé des menaces liées à l’automatisation et à la robotisation. Êtes-vous favorable à une taxe « robot », comme le proposait notamment Benoît Hamon dans son programme présidentiel ?

Cela ne fait pas partie de nos revendications. D’une part parce que les mesures fiscales — taxe ou crédit d’impôt — ne produisent pas toujours les effets recherchés. Le CICE (crédit d’impôt compétitivité emploi) n’a ainsi pas du tout créé les emplois escomptés. D’autre part parce la question n’est pas nécessairement de défendre toute forme d’emplois contre l’introduction des machines. Il existe des emplois pénibles et des machines qui améliorent les conditions de travail. La bataille n’est donc pas forcément machines contre salariés. En revanche, dans les services publics, le développement de l’automatisation est beaucoup plus problématique, notamment parce qu’il y a un rapport aux usagers. Un nombre important de personnes se retrouvent exclues des services publics — Pôle emploi, Allocations familiales — car elles n’ont pas accès à Internet, ou ne savent pas l’utiliser.



Pas de taxe robot donc, mais comment fait-on face à la précarisation du travail ? Le partage du temps de travail est-il une solution ?

Il permet des embauches supplémentaires, mais également une plus grande liberté des salariés. C’est donc aussi une question de progrès social : nous sommes sur une tendance longue de réduction du temps de travail, et nous devons rester sur cette ligne. Même si les 35 heures sont critiquées par certains parce que leur mise en œuvre s’est souvent accompagnée d’une modération salariale, cette réduction du temps de travail correspond à un temps de liberté gagné considérable pour nombre de salariés. Ils sont moins soumis à la subordination vis-à-vis de leur employeur, bien que les nouvelles technologies maintiennent une forme de contrôle hors des heures de bureau. Le droit à la déconnexion est essentiel.

Un livreur de repas Uber à Manchester. La plate-forme états-unienne fonde son modèle économique sur l’emploi d’autoentrepreneurs.

Vous avez également pris des positions contre le bénévolat. Pourquoi ?

Attention, le bénévolat existe de manière très positive : les cours d’alphabétisation, les dispensaires de santé autogérés en Grèce… Par contre, on assiste en France à un encouragement au travail gratuit. C’est ainsi que la loi El Khomri valorise le service civique et le bénévolat associatif dans le compte personnel d’activité. Pourquoi cela pose-t-il problème ? Le bénévolat ne doit pas remplacer la possibilité d’embauche. À Édimbourg, des centaines de bénévoles sont recrutés pour un festival, pour six semaines de travail à plein-temps, rémunérées 200 euros. C’est inacceptable ! Dans le secteur associatif, on voit de plus en plus de personnes jongler entre des contrats aidés, des contrats dégradés et du travail bénévole. C’est lié bien évidemment à la suppression de subventions aux associations.



Une des solutions ne serait-elle pas la mise en place d’un revenu de base ?

Nous sommes en débat au sein du syndicat sur ces questions. Pour nous, organisation de salariés, la question de l’emploi a une importance, elle ne doit pas être évacuée par l’introduction d’un revenu de base. Le risque, en octroyant à tous un revenu minimum, c’est de ne plus se soucier des questions d’emploi : quels emplois voulons-nous, quelles conditions de travail, etc. Sans oublier que plusieurs économistes libéraux prônent une version minimale du revenu de base, qui remplacerait l’ensemble des aides et minimas sociaux : gare à la récupération et au nivellement par le bas !

Le revenu de base peut être une solution pour une plus grande égalité sociale. Mais mettre en place la gratuité des services publics (transport, eau...), augmenter les minimas sociaux, étendre le RSA aux jeunes sont aussi des outils intéressants. La transformation sociale est un projet global, qui doit être appréhendée dans sa totalité et pas seulement avec un outil.



La transition écologique ne pourrait-elle pas être le levier de cette transformation sociale, notamment à travers les emplois climatiques ?

Oui, c’est une approche pertinente. La crise écologique est là, et nécessite une réponse. Et la transformation nécessaire du tissu économique et productif doit se faire sans omettre la question de l’emploi, notamment sur la reconversion des employés de ces secteurs (énergétique, agroalimentaire, bâtiment, etc.). Mais arrêtons de dire que l’emploi est rare ! Il existe des milliers de postes à créer avec la transition écologique, des boulots utiles et qui ont du sens.

  • Propos recueillis par Lorène Lavocat



Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.

Lire aussi : Emmanuel Dockès : « Détruire les protections du travail ne crée pas d’emplois »

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © Lorène Lavocat/Reporterre sauf :
. manifestation : © Éric Coquelin/Reporterre
. Uber : Flickr (shopblocks/CC BY 2.0)

DOSSIER    Emploi et travail

23 novembre 2017
Bruno Latour : « Défendre la nature : on bâille. Défendre les territoires : on se bouge »
Tribune
24 novembre 2017
Contre la folie consommatoire du « Black Friday », la résistance se lève
Info
23 novembre 2017
La forêt contre les déchets nucléaires : au bois Lejuc, c’est dans les arbres qu’on résiste
Reportage


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre

Dans les mêmes dossiers       Emploi et travail