« Vivre ensemble, c’est reconnaître l’autre comme différent »

5 février 2015 / Entretien avec Stéphane Gatignon

Mixité sociale et vivre-ensemble, les valeurs de la République à l’épreuve du quotidien, la responsabilité du politique et le poids du religieux… Toutes ces questions se reposent avec acuité. Que faire et comment ? Stéphane Gatignon, maire de Sevran depuis quatorze ans, est confronté chaque jour à ces interrogations. Une réflexion riche, pour préparer la Rencontre de Reporterre de ce soir.

Maire écologiste Sevran, l’une des communes les plus pauvres de France situées en Seine-Saint-Denis, Stéphane Gatignon est connu pour ses prises de position publiques sur la « banlieue ». Il avait notamment mené une grève de la faim devant l’Assemblée nationale en 2012 pour dénoncer les inégalités territoriales.

Depuis les attentats de janvier, c’est sur l’absence de moyens pour ces territoires et l’enjeu de rénovation urbaine, qu’il interpelle les responsables politiques.

« Tous nos chantiers vont s’arrêter avec la fin de nos conventions ANRU, au 1er janvier 2015, nous explique-t-il. Cela représente neuf millions d’euros de chantier en cours, plus de cent salariés et plusieurs entreprises qui vont fermer… »

Y a-t-il une crise du vivre-ensemble dans la société française ? Pour préparer la rencontre de ce jeudi, Reporterre a interrogé l’élu de terrain.

- Stéphane Gatignon -

Reporterre - La société française a subi en janvier une secousse très violente, à la suite des attentats de Charlie Hebdo. Elu de terrain, quel regard portez-vous sur la séquence qui s’en est suivie ?

Stéphane Gatignon - Toutes ces manifestations, le phénomène du « Je suis Charlie » et de l’union nationale, cette impression d’une France meurtrie, tout cela pose d’importantes questions à notre société, autour des valeurs de la République, autour de la laïcité et du cosmopolitisme.

La crise ne s’ouvre pas, ce qui vient de se passer là n’est que le reflet d’une crise plus profonde. Je crois que la réaction des Français consiste aussi à demander au politique ce qu’il veut construire, autour de quel message. Quand on parle de la République, les Français attendent que le politique en redéfinisse ce qui en est le socle commun.

Il faut délivrer un nouveau discours pour restructurer un pays qui traverse une profonde crise de société, avec une société en rupture, une société bloquée. Une crise qui n’est rien d’autre, au fond, qu’une crise de civilisation.


- Pendant la grève de la faim en 2012 -

Crise de civilisation ?

Absolument. Je pense que le monde urbain dans lequel on entre nous plonge dans une crise de civilisation. En 2013, on a franchi ce cap où plus de la moitié de la population mondiale habite désormais dans des villes, et on estime qu’en 2030, près de 80 % des gens sur Terre vivront en zone urbaine.

Or, le monde urbain n’est pas le monde rural qu’on a pu connaître, et cela modifie profondément la structuration de la société, jusque sur des questions aussi essentielles que celle de la nation.

La nation française, au départ, on l’a construite à partir de peuples qui cohabitaient mais qui avaient des territoires propres, que ce soient les Occitans, les Bretons, les Basques, etc. Cette nation française s’est constituée de peuples différents, qui, jusqu’à il y a encore moins de cent ans, parlaient des dialectes différents du français. Il suffit de voir les tests de langue de ceux qui allaient à l’armée : même après la guerre de 14, il y avait énormément de jeunes troufions qui ne parlaient pas français.

On a constitué notre nation dans un monde rural, qui est un monde où l’on se côtoie moins, et ces différents peuples se côtoyaient moins. Aujourd’hui, le monde urbain change la donne, on est les uns sur les autres. Cela a des conséquences à tous les niveaux.

Par exemple sur l’agriculture : tu produis où, pourquoi, comment, etc. La civilisation urbaine enclenche une évolution sur la question de la production et sur la question de l’accumulation du capital. Et cela a fondamentalement changé tous les rapports, que ce soit les rapports de classe, les rapports sociaux, les rapports entre religions, etc.

De même, tout ce qui est autour de la question du réchauffement climatique et les enjeux écologiques y sont liés. C’est tout cela qu’il faut appréhender.


- Les Beaudottes à Sevran -

Crise de civilisation, ou choc de civilisations ?

Non, ça n’a rien à voir ! Mon discours est contre le choc des civilisations, puisque je dis qu’il faut appréhender tout le monde, discuter et construire ensemble. Aujourd’hui, il n’y a pas les musulmans face au Saint-Empire. D’ailleurs, souvenons-nous que le Saint-Empire est issu du monde romain, et que celui-ci était païen…

Ma première action, au lendemain des attentats, a été d’appeler les responsables religieux de ma commune – le curé, l’imam, le rabbin, le moine bouddhiste, etc. – et de les réunir pour une discussion collective. Le rassemblement est la première des gestions de crise.

Mais en interpellant aussitôt des responsables religieux, ne prend-on pas le risque de donner à la crise une essence religieuse ?

Non, il s’agit de reconnaître des niveaux de responsabilité. Ce n’est pas une crise religieuse, mais en même temps, le religieux, il est là, il existe. L’Eglise, elle est pleine. La Mosquée, elle est pleine. Il y a quinze ans, on aurait pu réunir les partis politiques et les syndicats. Mais aujourd’hui, ils pèsent beaucoup moins que les responsables religieux.

Et dans une société où tout s’effondre, dans une société qui refoule les gens, oui, la parole vient aussi de ces gens qui sont en responsabilité et qui ont du monde dans leur lieu de prière. Ce sont eux qui peuvent porter le message du vivre-ensemble.

C’est vrai qu’il y a des crispations religieuses. La question de la Syrie, elle est réelle, ça inquiète. La communauté kurde est importante chez nous. Certains ont leur fils qui se bat aux alentours de Kobané, ils vivent ça au quotidien et nous, on le vit avec eux.

Les problèmes du religieux sont partout et en France, ils ne se résument pas à l’Islam. Ici, notre problème n’est pas le monde musulman. Le dernier problème de sécurité publique en Seine-Saint-Denis, il y a deux ans, c’est l’effondrement d’un plafond dans une église évangéliste à Stains. Les lieux de prière ne sont pas conformes, ce sont de petits groupes, avec beaucoup d’argent, et tout cela est très difficile à gérer.

Un autre problème est le massacre des Tamouls par les Cinghalais. Quand certains, parce qu’ils sont hindous, se font massacrer par d’autres qui sont bouddhistes, c’est un autre fait religieux qu’on vit au quotidien. Et je rappelle, au passage, que les tigres tamouls sont considérés comme une organisation terroriste…

Et d’ailleurs, qui est en train de régler ce problème ? Le Pape. Il a été deux jours au Sri Lanka et c’est lui qui accompagne les discussions. Qui a rapproché les Etats-Unis et Cuba ? Le Pape. Moi, je suis un vrai anti-religieux, athée, mais tout cela nous renseigne aussi sur l’absence du politique. Les rapports de force ont évolué dans la société, ce qui fait le lien a changé. Le politique est désacralisé, les gens en sont désabusés. Et donc les gens se retournent vers le religieux.

Vous en appelez au dialogue inter-religieux, en fait ?

Ce n’est pas tant une question de religion que de cosmopolitisme, de la place de chacun dans la société. Et cette question se pose justement au niveau civilisationnel puisqu’à l’avenir, les zones urbaines vont accueillir de plus en plus de gens différents.

On peut mettre des murs partout autour de la France, ça ne changera rien, il y aura des réfugiés qui fuient les guerres. Bientôt nous aurons les réfugiés climatiques. Quand il y aura 100 millions de Bangladais sous l’eau, qui migreront vers l’Inde, l’Europe aura des reports. Il va falloir anticiper cela.

La question du cosmopolitisme touche tout, et particulièrement la question des communautarismes qu’on nous renvoie habituellement. Il y a une confusion fondamentale entre communautés religieuses et communautés ethniques. C’est profondément différent.

En France, on a du mal à accepter qu’on a des communautés religieuses et des communautés ethniques qui ne sont pas les mêmes. On a aussi du mal à accepter que tout le monde fonctionne comme ça : si tu es Français et que tu vas vivre demain au Bangladesh, qu’est-ce que tu fais en arrivant ? Tu vas chercher à rencontrer des Français, pour discuter avec eux et essayer de comprendre comment tu peux t’insérer dans la société.

Sauf qu’en effet, il ne faut pas que les gens restent entre eux, car c’est là que ça devient du communautarisme. Il faut faire discuter ces communautés entre elles. On a tous un rôle à redéfinir avec chacun, et le vivre-ensemble, c’est ça. C’est reconnaître l’autre comme différent : on vient tous avec notre propre histoire, notre propre culture, notre propre philosophie, notre propre religion, etc. Mais il faut se construire un ensemble, et c’est cela la construction du XXIe siècle.

Vous évoquiez le décrochage du politique, mais on imagine qu’un maire a encore un rôle important à jouer dans cette entreprise du vivre-ensemble…

Il faut constituer des choses pour que les gens travaillent ensemble, organiser des activités communes à l’échelle de la ville afin d’ouvrir à d’autres perspectives que celles du communautarisme.

Pourquoi on a fait des jardins partagés ? Parce que le jardin, c’est simple. C’est le lieu où on a encore beaucoup de primo-arrivants, car les gens retrouvent un rapport à la terre qui est supprimé quand tu habites dans une tour HLM

Et puis, un jardin permet de se rendre compte qu’aux quatre coins du monde, tu cultives les fruits de façon totalement différente. Il y en a plein qui font monter les salades, nous, en France, on ne fait pas ça. Et en même temps, le besoin de cultiver est le même partout.

Le jardin, c’est le lieu du débat. Tu reviens sur l’espace public avec des gens venus des quatre coins du monde. J’avais vu ça en Allemagne de l’Est : les jardins en bas des cités étaient le lieu de la discussion. A l’époque, il y avait une forme d’oppression avec la Stasi, on se méfiait de tout, sauf dans le jardin, là, c’était la liberté.

A l’heure où les discours sécuritaires refont surface, est-ce suffisant de parler de jardin partagé et de lien social ? Vous-même, il y a trois ans, vous aviez défrayé la chronique en appelant aux Casques bleus pour ramener le calme dans votre commune

Un mot là-dessus. Ça faisait longtemps que j’évoquais le sujet, et il fallait faire bouger les choses parce que la situation était devenue invivable. Les Casques Bleus, ce n’est pas du sécuritaire puisque c’est fait pour ramener la paix, justement. Je n’ai pas appelé l’armée. Les Casques Bleus, ce sont des gens qu’on envoie dans les quatre coins du monde pour empêcher la guerre, c’est différent.

N’est-ce pas le rôle de la police municipale ? Y êtes-vous opposé ?

Je pense qu’on n’a plus guère d’autres choix en ce moment, mais j’y suis opposé dans l’absolu. En Seine-Saint-Denis, il y a quarante villes, et quarante polices municipales qui font des choses différentes. Le problème de la sécurité, c’est que les collectivités locales mettent énormément d’argent là-dedans, au lieu d’harmoniser et de regrouper à l’échelle régionale ou métropolitaine. Je n’invente pas l’eau chaude, ça se fait ailleurs. Cela permettrait d’avoir une police avec les mêmes règles, les mêmes devoirs et les mêmes moyens partout.


- Jardin des Beaudottes -

Je suis pour la territorialisation de la police, c’est-à-dire la fusion des polices qui permet d’équilibrer le territoire. Aujourd’hui, la police est un symbole de l’absence totale d’égalité des territoires. Les riches ont leur super-police et les pauvres ont leur gueux en petite police.

Chez nous, à Sevran, la « République une et indivisible » ne veut rien dire. C’est la balkanisation permanente, tant en terme de richesse qu’en terme de population. C’est un problème de décrochage du politique. En Seine-Saint-Denis, l’Etat ne tient plus rien. Le pouvoir politique s’est totalement affaissé. Les gens sont livrés à eux-mêmes. La plupart des élus ont rompu avec le terrain, ils ne le suivent plus car c’est trop compliqué, et d’ailleurs, ils ne correspondent plus à la population.

Comment comprendre l’évolution de la société, et ce dans toutes ces ruptures, si le monde politique est décroché du terrain, si le monde syndical est décroché du terrain, si les institutions et les services de l’Etat sont décrochés du terrain…

Que peut l’écologie dans un tel contexte ?

Elle doit être au cœur du nouveau projet républicain, au cœur de la société urbaine. Parce que c’est l’écologie qui doit redéfinir les rapports humains et les rapports de production, à l’intérieur de cette civilisation urbaine. C’est elle qui doit définir comment on abandonne le productivisme, comment on retravaille sur l’industrie, etc. La République d’aujourd’hui doit être cosmopolite, écologique et sociale.

- Propos recueillis par Barnabé Binctin



Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, mais nos revenus ne sont pourtant pas assurés.

Contrairement à une majorité de médias, nous n’affichons aucune publicité, et laissons tous nos articles en libre accès, afin qu’ils restent consultables par tous. Reporterre dépend en grande majorité des dons de ses lecteurs. Le journal, indépendant et à but non lucratif, compte une équipe de journalistes professionnels rémunérés, nécessaire à la production quotidienne d’un contenu de qualité. Nous le faisons car nous croyons que notre point de vue, celui de l’environnement et de l’écologie, compte — car il est aussi peut-être le vôtre.

Notre société a besoin d’un média qui traite des problématiques environnementales de façon objective, libre et indépendante, en restant accessible au plus grand nombre ; soutenir Reporterre est ma manière de contribuer à cette démarche. » Renan G.

Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre



Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.

Lire aussi : Rencontre de Reporterre : Et maintenant ? Vivre ensemble pour libérer l’avenir

Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photos transmises par la Mairie de Sevran

. Photo grève de la faim : Wikimedia (Chris93/CC)

17 novembre 2018
Ils roulent à vélo cargo et en sont très heureux
Alternative
17 novembre 2018
Honneur aux cloportes !
Chronique
12 novembre 2018
À Marseille, la nouvelle rocade isole et pollue les quartiers nord
Reportage


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre