Voici comment le gouvernement s’organise pour la COP 21

Durée de lecture : 10 minutes

19 mai 2015 / Lorène Lavocat (Reporterre)

Ce mardi 19 mai, François Hollande et Laurent Fabius participent en Allemagne au « Dialogue de Petersberg », une réunion internationale convoquée par Angela Merkel pour faire avancer la négociation sur le climat. Un signe de plus de l’engagement du gouvernement sur la question. Il s’investit fortement sur le succès de la conférence de Paris à la fin de l’année, dont le succès politique rejaillirait sur le président de la République. Voici l’organisation qui prépare l’événement.


40 000 conférenciers, 195 pays, des dizaines de milliers de citoyens. En décembre prochain, la France sera sous le feu des projecteurs. Notre pays mettra son savoir-faire diplomatique au service du climat, déclaré « grande cause nationale ». Le gouvernement compte bien profiter de l’aura verte du sommet pour développer durablement son rayonnement.

« Il doit y avoir un véritable accord contraignant qui permette une lutte contre le réchauffement climatique », martèle François Hollande. Le président aimerait aller plus loin que l’accord de façade qui se dessine, même si la façade en question sera peinte d’un vert éclatant. Un défi de taille, tant pour la diplomatie française, chargée de « faciliter le consensus », que pour les pouvoirs publics responsables de l’organisation. Sécurité, logistique, mobilisation de la société civile... le tout en recyclant les sacro-saints principes du développement durable.

Une conversion tardive à l’écologie

« La planète n’est ni une marchandise, ni une rente, c’est un patrimoine que nous avons en commun », a déclaré François Hollande en février dernier au Forum de Davos. Un président engagé corps et âme dans la lutte climatique ? Sa conversion à l’écologie remonte à... l’automne 2014. Le chef de l’État rencontre des experts du Giec (groupe intergouvernemental sur le climat), et c’est la révélation. « Au début, on ne croit pas que ça soit possible, mais les projections sont effrayantes. »

François Hollande à Davos le 23 janvier 2015 (Jolanda Flubacher/Flickr)

En Nouvelle-Calédonie, il découvre avec stupéfaction les ravages de la montée des eaux. Car l’archipel pourrait disparaître si le réchauffement n’est pas contenu rapidement. De retour de Nouméa, le président aurait confié : « C’est le sort de l’humanité qui se joue. Même si je n’aurais peut-être pas dit cela il y a deux ou trois ans. »

La conversion, même tardive, est-elle sincère ? Le sénateur écologiste Joël Labbé, qui a accompagné le président lors de son voyage aux Philippines fin février, le pense : « Il semble convaincu par la cause, et il a très envie que la COP soit un succès. » Mais pour un animal politique comme Hollande, la COP 21 s’inscrit avant tout dans une stratégie : gagner en prestige international, se poser en rassembleur autour d’un sujet consensuel, et se rabibocher avec les écologistes.

Une Green Team de choc

Pour relever le défi, François Hollande s’est entouré d’une équipe de fidèles. Nicolas Hulot, nommé depuis deux ans « envoyé spécial pour la préservation de la planète », sillonne le monde avec une double mission : « Sensibiliser et valoriser les solutions existantes. » Un agenda de ministre, mais une feuille de route encore floue. Quel rôle remplit-il vraiment ? Atout vert du président, caution grand public, garant de l’« éthique » de l’exécutif ? Lui se pose en « passeur » : « Je tente de créer les conditions d’un dialogue apaisé et documenté. »

Directrice de la chaire développement durable de Sciences Po Paris, fondatrice de l’Institut du développement durable et des relations internationales, membre de l’India Council for Sustainable Development et du China Council for International Cooperation on Environment and Development. On l’aura compris, Laurence Tubiana est LA spécialiste française du développement durable. A ce titre, elle est une habituée des négociations internationales… et des arcanes du pouvoir.

Laurence Tubiana mène pour la France la négociation au quotidien (©Kempf/Reporterre)

De Jospin à Fabius, de Copenhague à Paris, la chercheuse paraît bien outillée pour endosser le rôle d’« ambassadrice chargée des négociations sur le changement climatique ». Mais celle qui déclarait en mai dernier ne pas croire « à un sens de l’histoire produit d’abord par les élites politiques » parviendra-t-elle à faire (ré)agir des dirigeants tétanisés par le changement ?

Pierre Henri-Guignard, de son propre aveu, a fait sa carrière « plus du côté de l’événementiel que du climat ». Mais cet ancien chef de cabinet du ministre des Affaires étrangères, passé par plusieurs ambassades, connaît fort bien les règles du protocole. En tant que Secrétaire général à l’organisation de la COP21, il imagine une « conférence élégante mais raisonnable », à l’image de la France… et de son budget restreint : 170 millions d’euros sur deux ans. C’est d’ailleurs exactement ce que l’Etat va investir pour rénover ou construire des stades en vue de l’Euro de football 2016...

Pierre-Henri Guignard coordonne la logistique de la COP 21 (©Kempf/Reporterre)

Dans des bureaux préfabriqués au sein du ministère de l’Ecologie, une petite équipe d’une soixantaine de personnes s’active pour préparer la COP. D’un côté, les négociateurs et diplomates, chapeautés par Laurence Tubiana. De l’autre, la sécurité, la logistique et la communication, autour de Pierre-Henri Guignard. Marie-Hélène Aubert, conseillère élyséenne qui a fait ses débuts à EELV, s’occupe de la société civile. Le tout sous la houlette vigilante de Ségolène Royal et Laurent Fabius.

A l’international, négociations et affichage

N’en déplaise à son bilan carbone, Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, parcourt le globe depuis le début de l’année. Philippines, Chine, Inde, Japon, Etats-Unis, Algérie, Guatemala, Argentine, Gabon… « Son calendrier est jalonné de rencontres internationales », explique-t-on au Quai d’Orsay. « Les négociations se font bien en amont de la conférence, il faut déblayer au maximum avant décembre. »

En tant qu’hôte, c’est la France - et son ministre Laurent Fabius - qui présidera la COP 21 (©Lavocat/Reporterre)

En tant que futur maître de cérémonie de la COP, Laurent Fabius joue un rôle de « facilitateur ». « A Lima, on a vu une vraie envie de parvenir à un accord à Paris », assure une source proche du ministre. « Notre rôle est de capitaliser sur cette volonté consensuelle. »

Cet optimisme omet les divisions profondes entre pays du Sud et pays du Nord. Car l’appel de Lima, signé en décembre dernier, s’est trouvé vidé de toute ambition écologique par des désaccords de fond entre les Etats. Au cœur du blocage, l’idée d’une justice climatique et d’une répartition équitable de l’effort à fournir dans la lutte contre le réchauffement global.

Au Quai d’Orsay, on préfère voir le verre « à moitié plein » et ne pas se focaliser sur cette « opposition un peu idéologique ». Mieux vaut profiter de cette échéance pour « montrer qu’un développement différent, plus durable, est possible ». L’Agence française de développement (AFD) est d’ailleurs sur le pied de guerre. Les ambassadeurs sont également priés de « prendre leur bâton de pèlerin » pour faire entendre la cause climatique. Aux quatre coins du monde, les pavillons français se colorent de vert et redoublent d’imagination écolo. Exposition photographique de Yann Arthus-Bertrand en Egypte, rencontre franco-espagnole sur le développement durable ou ambassade éco-responsable à Rome.

L’hyperactivité de la diplomatie française permettra-t-elle de rattraper le retard pris à Lima ? Du côté des ONG, on en doute : « Ils sont très mobilisés, mais ils visent un accord diplomatique, consensuel », note Célia Gautier, du Réseau Action climat (Rac). « Ils manquent d’ambition, car il nous faut des contraintes fortes, un vrai engagement pour aller vers un monde sans énergies fossiles. »

En France, se mettre à l’heure de « l’exemplarité écologique »

Manque d’ambition également au niveau national. « La France doit montrer l’exemple », assurait pourtant Manuel Valls en février dernier. « Face à l’urgence écologique, nous devons prendre les décisions qui s’imposent. » Mais le gouvernement a beau vanter son exemplarité écologique, le compte n’y est pas. « La loi de transition énergétique a été vidée de son contenu, et l’exécutif a reculé sur l’écotaxe », constate, amère, Célia Gautier. Sans oublier le passage en force de loi Macron, qui détricote le droit de l’environnement, ou l’attitude autoritaire des ministres quant aux projets inutiles et imposés.

Que reste-t-il alors ? Quelques annonces comme la création d’un certificat pour la qualité de l’air, un « plan administration exemplaire pour la transition écologique » et un engagement : faire du sommet de Paris un succès, et ce dès la préparation. « Nous vison la neutralité carbone, et nous sommes engagés dans un processus de certification ISO », dit à Reporterre Pierre-Henri Guignard. Le site du Bourget, où doit se tenir la conférence, doit faire l’objet d’un immense chantier « labellisé développement durable ». 80 000 m2 à aménager, et la même surface à construire. « Nous aurons deux mois pour créer une ville », indique le Secrétaire général de la COP. « Mais le Bourget, c’est loin, loin des citoyens », regrette Célia Gautier.

La « société civile, à l’honneur »... mais pas trop

« Nous voulons associer très largement la société civile, pour que ce ne soit pas un accord confidentiel », insiste Pierre-Henri Guignard. Il en veut pour preuve la création d’un « village de la société civile », en plein cœur du Bourget. Un espace de conférences et de rencontres, « animé par les pouvoirs publics français ». Problème, beaucoup d’associations voient d’un mauvais œil cette ingérence. « Le gouvernement veut nous mobiliser, mais nous lui demandons surtout de nous écouter », s’agace Célia Gautier. La participation citoyenne se retrouve ainsi encadrée, et son périmètre délimité par des « side events » (événements parallèles) et autres tables rondes.

Surtout, le « village de la société civile » devrait accueillir indistinctement ONG et… entreprises, qui sont « parties au problème et à la solution ». « Elles seront présentes sur le village, mais elles auront aussi un espace à elles, plus commercial », précise Pierre-Henri Guignard. Il s’agit d’après lui de créer une dynamique vertueuse : « Nous invitons les entreprises à entrer dans la logique de la COP. » Ces dernières sont également invitées à mettre la main au portefeuille : 20 % du budget de la conférence devrait être financé via des partenariats public-privé. Mais pour les militants écologistes, pas question de se retrouver mélangé avec des compagnies polluantes. « Nous voulons une distinction claire, chacun doit avoir son rôle », explique Célia Gautier.

Autre point sensible, et pas des moindres, la sécurité. « C’est une préoccupation centrale », assure M. Guignard. Le 7 janvier est passé par là. « Le plan Vigipirate sera activé en permanence au niveau attentat. » Casques bleus au Bourget, gendarmes et policiers à l’extérieur. Mais comment être certain que cet imposant dispositif sécuritaire ne serve pas la répression des militants écologistes ? Plus de 400 000 personnes pourraient converger vers la capitale en décembre pour mettre les négociateurs sous pression. « Nous appliquerons à la lettre ce que dit la loi », rappelle le Secrétaire général. « Si les manifestations respectent le cadre règlementaire, il n’y aura pas de problème. »

Il reste donc huit mois au gouvernement pour monter une « ville durable » au Bourget, « faciliter » le dialogue entre des pays aux positions très éloignées, et impliquer des citoyens qui croient de moins en moins aux grands-messes onusiennes. Un pari impossible, mais – dit-on – impossible n’est pas français.


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Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos :
. Laurence Tubiana, Pierre-Henri Guignard et Laurent Fabius : Hervé Kempf et Lorène Lavocat pour Reporterre
. François Hollande : Jolanda Flubacher / Flickr

Dessin : © Tommy Dessine pour Reporterre

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