« Grand débat » et habitants des quartiers populaires : un rendez-vous manqué

Durée de lecture : 7 minutes

26 février 2019 / Laury-Anne Cholez (Reporterre)

Le conseil citoyen de la ville de Louviers (Eure) a organisé une séance du « grand débat national » dans un quartier populaire sur les thèmes de l’écologie et la citoyenneté. Des thématiques qui peinent à mobiliser ces populations, pourtant les premières concernées.

  • Louviers (Eure), reportage

Organiser un débat avec les habitants des quartiers populaires sur les thèmes de la transition écologique et de la citoyenneté. Tel était le défi relevé par le conseil citoyen de la ville de Louviers, dans l’Eure, avec cette première séance du « grand débat », programmée vendredi 22 février. Une idée ambitieuse ciblant une population qui ne se sent pas souvent concernée par ces problématiques.

Dans une salle du centre social de la Chaloupe, au cœur du quartier prioritaire de Maison-Rouge, des chaises orange vif attendent les premiers participants, qui tardent à arriver. « Je pensais qu’il n’y aurait plus de place sur le parking », annonce un homme à l’élégant foulard glissé dans son col de chemise. Pas vraiment le profil du proche voisin, comme une bonne partie de l’auditoire, constituée d’hommes blancs, aux cheveux grisonnants, portant parfois une cravate. Le gratin politique de Louviers semble s’être donné rendez-vous ici : le député, des conseillers municipaux de l’opposition, le bras droit de l’ancien maire, un jeune qui lance une liste aux prochaines élections. « Ils sont en campagne électorale », note François-Xavier Priollaud, le maire actuel, venu avec son adjointe Anne Terlez, qui s’était promis de ne pas intervenir. Elle prendra toutefois la parole pour défendre les conteneurs de tri à papier, très critiqués, ou encore le non-cumul des mandats.

Une séance du «<small class="fine"> </small>grand débat national<small class="fine"> </small>» organisée à Louviers, dans l'Eure.

Dans la salle, aucun Gilet jaune visible. « C’est dommage qu’ils ne soient pas venus. Ils restent pas mal entre eux, ne se mélangent pas trop », regrette Léandre Alexis, chargé de la gestion urbaine pour la ville et membre du conseil citoyen. À une exception près, aucun des membres du collectif n’a jamais mis les pieds sur un rond-point. « Le samedi, avec les enfants, c’est pas pratique. Et puis, c’est dangereux, il y a beaucoup de circulation. Mais, ce n’est pas parce qu’on n’y va pas qu’on ne s’intéresse pas à l’actualité », nous dit Ingrid Lebourg, la présidente du conseil citoyen. Ce collectif de bénévoles est né il y a deux ans pour porter la parole des habitants des quartiers prioritaires de la ville. Une mission d’écoute et de relais proche des ambitions des Gilets jaunes. Ce soir, la convergence n’aura pas lieu.

« Les gestes individuels sont nécessaires mais ce sont des orientations politiques qu’il faut avoir » 

Il est 20 h 45. Le débat commence et l’homme au foulard prend la parole pour s’insurger contre la destruction de l’environnement, concluant son propos par la question de la natalité. « L’homme est une espèce invasive qui détruit toute la planète. La montée en puissance de la population est une catastrophe à court terme. Ce problème doit être clairement énoncé. » Une femme le félicite pour son « courage » sur le sujet, en espérant qu’un jour il y aura des politiques qui « prendront la mesure de ce problème ». Quelques minutes plus tard, un autre participant s’estime au contraire choqué par ces idées. « On sait que plus les gens vivent mieux, moins ils font d’enfants. Est-ce que vous voulez déclarer la guerre aux pauvres ? Ce que vous avez dit sous un ton gentil correspond à quelque chose de très violent. »

Ceux qui prennent ensuite la parole reviennent à des considérations plus pratiques, comme cette femme qui aimerait « garder l’eau quand on lave sa salade et arroser ses plantes avec. C’est des détails. Mais c’est en faisant des petites économies qu’on y arrivera. » Un homme parle de la prime à la casse, de la taxation des produits européens, et aimerait que chaque municipalité présente un plan de réduction de la consommation des énergies fossiles en début de mandat. D’autres sont bien conscients que les petits pas ne suffiront pas : « Les gestes individuels sont nécessaires mais ce sont des orientations politiques qu’il faut avoir. J’attends un vrai cap de la part de nos dirigeants. On ne peut pas continuer à prendre des décisions qui ne servent que les intérêts de quelques-uns. » L’heure tourne et l’animateur bénévole de la soirée semble s’impatienter en demandant si le sujet a été épuisé. « Le sujet est inépuisable, lui rétorque une participante. On ne sait pas par quel bout l’attraper. Mais le paradigme actuel doit changer. »

Une quarantaine de personnes ont participé vendredi 22 février au grand débat sur les questions de transition écologique et de citoyenneté.

21 h 40 : l’animateur ouvre la seconde partie du débat sur la démocratie et la citoyenneté. L’homme qui proposait un contrôle démographique énonce une nouvelle idée. « Il faudrait trouver une formule avec des élections à mi-mandat. Par exemple, la moitié des Français voteraient en 2020 et l’autre moitié en 2022. » Une proposition rejetée dans l’assistance : « On vivrait alors dans une République totalement instable. Il est certain que dès qu’un président est élu, au bout d’un an et demi, on n’est jamais satisfait. C’est normal. Je pense qu’en cinq ans, il ne peut pas faire de grand projet. Il faudrait un plan de vision peut-être sur dix ans, même plus. » Les débats portent ensuite sur la reconnaissance du vote blanc, du vote obligatoire, comme en Belgique, du non-cumul des mandats, de la non-représentativité des élus, ainsi que du RIC, le référendum d’initiative citoyenne, grande revendication des Gilets jaunes, que certains aimeraient mettre en place « avec des garde-fous » . Tous s’accordent sur le désintérêt des citoyens envers la chose politique. « Les partis sont moribonds. Les organisations syndicales nagent en pleine léthargie. Ce vide est pour le moment rempli par les Gilets jaunes. Mais j’ai peur qu’il ne soit un jour rempli par le fascisme. »

Une renaissance de l’éducation populaire 

Pour éviter une telle dérive, certains espèrent une renaissance de l’éducation populaire, aujourd’hui tombée dans l’oubli, qui permettrait pourtant « d’apprendre à vivre ensemble », notamment aux plus jeunes. « Les temps de vie collective se sont délités dans les centres de loisirs. Il faudrait repenser les structures d’animation collective comme des lieux de l’apprentissage de la vie en société et pas des annexes ou des solutions de garde », explique un participant. « La vie associative est un tremplin pour la promotion de la citoyenneté, enchérit une femme. Il faut redonner de la force à la vie associative pour faire de la jeunesse des citoyens actifs de la République. » Son voisin se réjouit de la tournure des échanges. « On a l’impression que le vote est le saint Graal de la citoyenneté qui nous ferait accéder au paradis. Alors qu’on peut consacrer sa vie aux autres sans voter. Pour moi, le vote est degré zéro de la participation politique. »

Une dizaine de personnes animent le conseil citoyen de la ville de Louviers, lancé il y a deux ans et destiné à faire remonter les doléances des habitants des quartiers populaires aux élus.

L’heure tourne. L’animateur souhaiterait enchaîner sur les deux autres thèmes du débat proposés par le gouvernement : la fiscalité et l’organisation de l’État et des services publics. Mais les organisateurs estiment que ce qui s’est passé est suffisant. La quarantaine de participants se lève pour profiter d’un petit buffet. « On est contents, car on espérait environ 50 personnes. Mais on n’a pas réussi à faire venir les habitants des quartiers populaires, déplore Leaticia Castel, la secrétaire du conseil citoyen. C’est compliqué, car il y a beaucoup de parents célibataires qui n’ont pas de mode de garde. Quant aux jeunes, ils ne se sentent pas concernés et ne s’identifient pas à ce genre de sujets. » Elle-même n’a pas pris la parole au sujet de quelque chose qui lui tient à cœur : la rénovation thermique des logements des quartiers prioritaires de Louviers. « J’en parle tout le temps, je ne suis pas sûre que cela aurait servi de recommencer ici. » Toutes les idées et propositions évoquées durant cette soirée seront retranscrites sur le site du « grand débat » et restituées le 15 mars prochain, lors d’une soirée organisée par la mairie. Mais, personne ne se risque à envisager leur devenir concret. « Il faut organiser ce genre d’événement pour éviter qu’on nous reproche de ne pas l’avoir fait. Mais après, ce qu’ils vont en faire, personne ne le sait. Est-ce qu’ils vont en tenir compte ? Ou alors continuer leur politique de l’autruche ? »


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Source : Laury-Anne Cholez pour Reporterre

Photos : © Laury-Anne Cholez/Reporterre
. chapô : Le badge du conseil citoyen de Louviers.

DOSSIER    Écologie et quartiers populaires Gilets jaunes

THEMATIQUE    Politique
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