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EntretienIdées

20 ans après la mort de Zyed et Bouna, « la fracture entre l’État et les quartiers populaires s’est aggravée »

Rokhaya Diallo, journaliste et militante sur le féminisme et l'antiracisme, en 2022.

20 ans après la mort des adolescents Zyed Benna et Bouna Traoré, l’autrice Rokhaya Diallo dénonce la « haine » persistante envers les quartiers populaires qui sert de « carburant électoral » à une partie de la classe politique.

Le 27 octobre 2005, à Clichy-sous-Bois, deux adolescents — Zyed Benna, 17 ans, et Bouna Traoré, 15 ans — trouvaient la mort dans un transformateur EDF où ils s’étaient réfugiés pour échapper à la police. Un voisin avait cru les voir pénétrer sur un chantier et avait alerté la brigade anticriminalité. Le soir même, Clichy-sous-Bois s’embrasait. Les nuits suivantes, la colère s’étendait à toute la Seine-Saint-Denis, puis au pays tout entier.

Vingt ans après, Rokhaya Diallo — journaliste, militante sur le féminisme et l’antiracisme et hôte du podcast Kiffe ta race — revient sur cet épisode. Pour elle, Zyed et Bouna ne sont pas seulement devenus des symboles : ils incarnent la part d’humanité que la République refuse encore de regarder en face.



Reporterre — Quand vous pensez au 27 octobre 2005, qu’est-ce qui vous revient ?

Rokhaya Diallo — C’est un souvenir très clair. Ce jour-là, j’ai pris conscience du décalage abyssal entre l’expression médiatique et le vécu des personnes qui subissent le racisme, les discriminations et les violences policières.

Les médias se montraient d’une froideur extrême, sans empathie. Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, assimilait d’abord Zyed Benna et Bouna Traoré à des cambrioleurs. Il y avait cette idée que « quand on n’a rien à se reprocher, on ne fuit pas devant la police ». Mais quand on vit dans un quartier populaire et qu’on n’est pas blanc, on sait qu’on a toutes les raisons d’avoir peur de la police, de subir des contrôles injustifiés.

Zyed et Bouna auraient pu être mes petits cousins, et pourtant j’ai été profondément choquée de voir à quel point leur innocence et leur jeune âge étaient effacés des récits — alors qu’ils rentraient simplement du foot, pendant le ramadan. Ils ont eu peur, comme des enfants. Pour moi, c’était bouleversant de constater que les personnes qui me ressemblent étaient dépouillées de leur humanité, jusque dans la mort ; et d’observer ce manque d’empathie pour leurs familles. Quel drame c’est de perdre ses enfants.

Ce manque d’empathie, y compris à gauche, m’a paru catastrophique. C’est à partir de là que j’ai voulu défier ce discours médiatique dominant. J’ai fondé un an et demi plus tard l’association Les Indivisibles. Je ne pensais pas que j’allais être amenée à prendre la parole moi-même dans le débat public, mais je me sentais animée par ce feu et cette tristesse : celle de toutes ces personnes qui vivent directement ce que je peux seulement dénoncer.


Quelques mois plus tôt, Nicolas Sarkozy promettait de « nettoyer les cités au Kärcher », puis traitait les jeunes d’Argenteuil de « racailles ». Cette rhétorique a-t-elle eu un rôle dans la mort des deux adolescents ?

Oui, très clairement. J’ai passé toute mon adolescence à La Courneuve, où cette rhétorique a profondément marqué les esprits. Le jour où il a parlé de Kärcher, Sarkozy était venu y rencontrer des jeunes, et nous avions collectivement refusé. Il incarnait pour nous une forme d’insulte permanente.

Sa politique dite de « tolérance zéro » faisait de chaque habitant des quartiers populaires un délinquant potentiel. On interdisait les rassemblements en bas des tours, dans des lieux où les jeunes n’avaient déjà aucun espace pour se retrouver. Cette stigmatisation constante a nourri une défiance immense envers les institutions. Et la peur de la police.

Lire aussi : « Avant de tuer quelqu’un, il faut le salir » : ce que le Kärcher de Sarkozy a fait aux banlieues



Pensez-vous que cette peur — celle de ne pas pouvoir circuler librement dans sa propre ville, de risquer sa vie dans l’espace public — soit une forme d’injustice environnementale à part entière ?

Oui. La liberté de circuler fait partie des droits humains fondamentaux, mais on l’associe souvent aux visas ou aux frontières. Or il existe des entraves beaucoup plus proches, liées à la sécurité.

Pouvoir se déplacer sereinement dans l’espace public, c’est un droit qui devrait appartenir à tout le monde. Les femmes le savent bien, elles qui subissent les agressions sexistes. Mais il faut aussi penser aux jeunes (ou moins jeunes) non-blancs, soumis à des contrôles d’identité incessants, souvent illégaux, du fait de leur faciès — la France a été condamnée à plusieurs reprises pour cela, y compris par la Cour européenne des droits de l’homme.

« La stigmatisation constante a nourri une défiance immense envers les institutions »

Ces contrôles répétés deviennent des entraves à la liberté de mouvement. Et parfois, cela va jusqu’à la mort. Quand des jeunes meurent de peur ou sont tués par la police, c’est un message envoyé à tous ceux qui leur ressemblent : l’espace public n’est pas le vôtre et vous ne pouvez l’appréhender en sécurité.

C’est une question environnementale à part entière, au sens du droit de vivre et de circuler dans un espace donné. La pensée écologiste ne devrait pas l’oublier.


Comment expliquez-vous que Zyed et Bouna soient devenus à la fois un symbole et une mémoire si peu entretenue par les institutions ?

Ils sont devenus un symbole parce qu’ils sont morts dans un contexte où montait la rhétorique sécuritaire et raciste, incarnée par Sarkozy. Mais les institutions, elles, ne peuvent pas entretenir leur mémoire sans se retrouver face à leurs responsabilités.

On ne peut pas commémorer la mort de Zyed et Bouna sans s’attaquer aux violences policières, au contrôle au faciès, au racisme systémique. Or depuis 2005, aucun projet national d’envergure n’a vu le jour sur ces sujets. Au contraire, on a assisté à une surenchère sécuritaire qui donne toujours plus de latitude à la police. Les institutions préfèrent le silence — car commémorer, ce serait admettre leur faute.

Vingt ans après, des jeunes meurent encore à cause de la police. Qu’est-ce que cela dit de notre incapacité à apprendre de cette mémoire ?

Cela dit surtout à quel point certaines vies ont moins de valeur que d’autres. Zyed Benna et Bouna Traoré sont morts avec un nom, un visage — mais combien d’autres meurent dans l’indifférence, ou parfois traités de « voyous » pour justifier leur mort ?

Je pense à Nahel Merzouk, tué à bout portant en 2023. Sa mort a été filmée, et pourtant, certains ont trouvé le moyen de la justifier.

Je ne sais pas si c’est notre capacité collective à apprendre de cette mémoire qui est en cause, où le refus systémique de le faire. Les personnes concernées, elles, n’ont pas besoin d’apprendre cette mémoire : elles la vivent. C’est le reste de la société qui refuse de l’entendre.

Cette invisibilisation rappelle celle de la Marche pour l’égalité et contre le racisme en 1983, après que Toumi Djaïdja a été blessé par balle par la police et plongé dans le coma. Vingt ans plus tard, Zyed et Bouna. Vingt ans encore, Nahel. Le fil est continu — mais les dénonciations, elles, ne sont pas considérées.

Depuis 2005, la fracture entre l’État et les quartiers populaires s’est-elle creusée ? Quelles leçons la classe politique refuse-t-elle encore de tirer ?

Oui, elle s’est aggravée. Le discours raciste s’est installé au cœur du débat public, poussé par l’extrême droite mais repris bien au-delà. On a fait croire que les habitants des quartiers populaires étaient des privilégiés, qu’ils reçoivent des financements conséquents, opposés à une France dite « périphérique » qui ne recevrait pas la même attention.

On accuse les quartiers populaires de tous les maux. Les attentats ont renforcé cette suspicion : le fait qu’ils aient été commis par des personnes se réclamant de l’islam a jeté un soupçon collectif sur des millions de musulmans.

Et la classe politique n’a aucun intérêt à en tirer des leçons. Cette haine sert de carburant électoral. Elle est un matériau précieux pour lui permettre de prospérer politiquement. Alors elle l’alimente. Plutôt que d’agir sur les conditions de vie, on désigne des boucs émissaires. C’est cynique, mais efficace politiquement — et c’est ce qui rend la situation si tragique.

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