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Reportage — Quotidien

3,5 milliards de couches pour bébé chaque année. Elles pourraient être compostées

Julien Reduron, des Alchimistes, travaille sur la matière brune sortie du composteur électromécanique.

Des couches pour bébé biodégradables, un broyeur et un composteur, et voilà ! En Seine-Saint-Denis, une entreprise a décidé de valoriser les couches, habituellement enfouies ou incinérées.

Pantin (Seine-Saint-Denis), reportage

Trois fois par semaine, le kangoo électrique jaune circule dans les lumières du petit matin entre Pantin et le nord-est parisien. Julien Reduron fait le tour de cinq crèches et récupère le contenu d’un bac spécial, ajouté dans le local poubelle des établissements. Il renferme une matière à la fois importante pour la start-up Les Alchimistes, qui emploie Julien Reduron, et tout à fait banale pour une crèche : des couches usagées. À la fin de sa tournée, l’ancien bibliothécaire de 36 ans rapporte les sacs sur le terrain de la friche René.e, à Pantin. Cette ancienne station essence, située à deux pas du périphérique, dans la même rue que plusieurs concessionnaires automobiles, héberge le laboratoire des « Couches fertiles ». C’est le nom donné à l’expérimentation lancée en 2019 par Les Alchimistes, une entreprise solidaire d’utilité sociale (Esus) : le compostage des couches pour bébé.

« Chaque année, en France, 3,5 milliards de couches pour bébés sont achetées et jetées. Un enfant, entre sa naissance et le moment où il est propre, consomme en moyenne une tonne de couches. Et ces déchets ne sont pas valorisés, mais envoyés en enfouissement ou en incinération », regrette Maïwenn Mollet, directrice des Couches fertiles. Ils sont pourtant majoritairement organiques et riches en nutriments fertiles pour la terre. Après une importante phase de recherches, soutenue par l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), les Alchimistes ont été confortés dans leur idée : « Il est possible de composter des couches. Mais pas n’importe quelles couches et pas n’importe comment », résume Maïwenn Mollet. Pour cela, l’équipe travaille avec des prototypes biodégradables, à la différence de l’écrasante majorité des couches commercialisées.

Une poignée de compost, après trois semaines dans le composteur électromécanique. © Baptiste Langlois / Reporterre

Pour composter : du broyat de bois et de la drêche de bière

Après l’arrivage de couches usagées sur la friche René.e, Julien Reburon effectue un dernier tri pour vérifier que rien d’autre ne s’est glissé dans les sacs poubelles. Il enfourne les couches dans un broyeur pour les réduire en petits morceaux. Puis verse le tout dans le composteur électromécanique adjacent. Vient ensuite une étape cruciale : la recette. Celle du responsable du site se compose de broyat de bois et de drèche de bière, récupérée auprès d’une brasserie du coin. « Ces éléments apportent les ingrédients pour aider la couche à se décomposer correctement. La drèche amène notamment de l’azote, qui permet aux bactéries et champignons de se développer pour la décomposition. Le broyat de bois structure, équilibre l’ensemble », détaille-t-il. Pour les premiers essais, Julien Reburon utilisait, à la place de la drèche de bière, des déchets floraux. Moins pratique, moins efficace.

Julien Reduron récupère trois fois par semaine, auprès de cinq crèches partenaires, les couches usagées. © Les Alchimistes

Dans le composteur électromécanique, la chaleur produite par la décomposition atteint les 60 à 70 °C. L’étape dure environ trois semaines. À son terme, l’équipe récupère une matière brune, qui sent comme une forêt après une averse. Julien Reburon se saisit d’une poignée : « En observant bien, on voit encore des petits lambeaux de coton et des bouts d’élastiques de la couche. » En effet, les couches ne sont pas encore 100 % biodégradables. Le résultat n’a rien à voir, cependant, avec les lots de compost entreposés à côté, dans des bennes, pour une dernière étape de maturation de trois à quatre mois. « On a divisé par sept les indésirables plastiques entre le premier et le quatrième lot », explique Maïwenn Mollet. Ceci grâce à une amélioration de la recette du compostage et des prototypes de couche utilisés.

« Il faudra encore quelques années pour arriver à un produit totalement vertueux »

En dehors des paramètres du compostage, la principale marge d’amélioration de l’expérimentation vient en effet… des couches elles-mêmes. C’est pourquoi les Alchimistes œuvrent de concert avec un fabricant à la création d’une couche biodégradable. L’usine des Celluloses de Brocéliande (Morbihan), qui appartient au groupe Agromousquetaires (Intermarché), a sorti un prototype — pas encore commercialisé — en janvier 2021. Il a été distribué aux cinq crèches partenaires du projet. Un second modèle est arrivé quelques mois plus tard. « C’est le jour et la nuit entre les deux, constate Maïwenn Mollet. Le premier avait des soucis de fuites. » « Au début, l’équipe et les parents ont eu un peu peur, avoue Nafsati Mohamed, directrice de la crèche Les petits d’hommes, à Pantin, partenaire du projet. Mais nos commentaires ont permis de retravailler la formule. Le deuxième modèle filtre beaucoup plus. »

Maïwenn Mollet, Dylan Fontaine et Julien Reduron, l’équipe en charge du projet des Couches fertiles sur la Friche René.e, à Pantin. © Baptiste Langlois / Reporterre

« Il y a un gros travail de recherche de matières premières adaptées, d’améliorations pour ce produit. L’idée paraît simple mais bouscule beaucoup de choses dans un système existant porté par la pétrochimie. Changer ces paradigmes ne se fait pas en cinq minutes. Il faudra encore quelques années pour arriver à un produit totalement vertueux, il y a des barrières technologiques à franchir », explique Éric Vilmen, directeur recherche et développement des Celluloses de Brocéliande. Il travaille avec son équipe sur tous les éléments de la couche mais reconnaît deux difficultés : la partie scratch et élastique, et le superabsorbant. La version bio n’a « pas encore la performance du superabsorbant de synthèse ». Mais Éric Vilmen est optimiste : « Le plastique tel qu’on le connaît est aujourd’hui arrivé à un tel niveau d’excellence qu’il n’y a pas de raison pour que l’on n’y arrive pas avec le bioplastique ». Un troisième prototype de couche devrait sortir d’usine sous peu. Les employés des crèches n’auront bientôt plus à enlever les scratchs de chaque couche avant des les jeter, la seule tâche supplémentaire qu’ils doivent réaliser avec l’expérimentation.

La loi ne prévoit pas encore l’utilisation de déjections humaines dans le compost

« On avance étape par étape », confirme Maïwenn Mollet, qui fait état de 36 000 couches compostées en 2021 — jusqu’à 1 000 couches les bonnes semaines. Afin de s’assurer de la qualité du compost, l’équipe des Alchimistes prélève un échantillon de chaque lot produit et l’envoie à un laboratoire pour « des tests d’écotoxicité et de phytotoxicité. Tous les marqueurs sont au vert », ajoute la responsable de 41 ans.

Il faudra tout de même patienter avant de voir des fleurs sortir des couches, du moins en dehors de la friche René.e : la loi ne prévoit pas l’utilisation de déjections humaines dans le compost. « Cela va évoluer dans les prochaines années, prédit Maïwenn Mollet. Le contexte va dans le bon sens. » La loi antigaspillage pour une économie circulaire, adoptée en février 2020, oblige les fabricants de couches à prendre en charge la fin de vie de leur produit à partir de 2024. « Certains fabricants étaient déjà sensibilisés, mais ça ouvre la question pour ceux qui ne l’étaient pas », apprécie Maïwenn Mollet.

Le broyeur et le composteur sont abrités dans un conteneur. © Baptiste Langlois / Reporterre

L’expérimentation se diversifie également auprès des particuliers. Depuis quelques semaines, une trentaine de familles, des collaborateurs d’Intermarché, essaient le prototype de couche biodégradable chez eux. Un autre essai du même type aura lieu au deuxième semestre 2022. « On va également travailler avec des crèches de la ville de Paris et l’hôpital Necker, qui veulent participer », poursuit Éric Vilmen, des Celluloses de Brocéliande. La création d’une filière et « d’un système low-tech, déployable partout, le ravit. Les couches bébés, c’est une question qui pose problème à la société. C’est tout de même dommage d’enterrer ou d’incinérer des produits bons pour le sol. »

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