3 grands livres écolos à (re)découvrir cet été
De g. à d. : « Voyages de Gulliver », « Les Racines du ciel » et « Apprendre à parler à une pierre ». - Montage Reporterre
De g. à d. : « Voyages de Gulliver », « Les Racines du ciel » et « Apprendre à parler à une pierre ». - Montage Reporterre
Industrialisme sans conscience, disqualification du sensible, méfaits de l’anthropocentrisme... Les grands thèmes de l’écologie inondent la littérature depuis le XVIIIe siècle. Et comment !
Livres, films, podcasts... Chaque semaine, Reporterre vous propose ses coups de cœur culturels.
• Voyages de Gulliver
Voici l’un des romans satiriques les plus drôles jamais écrits sur la folie des puissants et l’innovation scientifique sans discernement. Les lecteurs de l’époque s’en sont tellement régalés qu’il a fallu vite réimprimer.
Pour déjouer la censure, l’Irlando-Anglais Jonathan Swift (1667-1745) a eu recours au fantastique. Au fil de quatre voyages dans des contrées imaginaires, Gulliver va découvrir des mœurs totalement irraisonnées — un roi qui veut imposer le côté par lequel casser les œufs — et rencontrer des savants délirants : l’un tente d’apprendre aux araignées à produire directement des fils de couleur, l’autre s’entête à piéger les rayons du soleil dans des concombres…
Cela ne vous paraît pas sérieux ? N’y a-t-il pas aujourd’hui, en pleine sixième extinction des espèces, des scientifiques qui veulent ressusciter les mammouths et des gouvernants qui soutiennent le recours aux pesticides, contre toute raison scientifique ? C. Marin
|
Voyages de Gulliver, de Jonathan Swift (1726), aux éditions Gallimard, collection Folio Classique, 1976, 480 p., 10 euros. |
• Les Racines du ciel
Morel, un Français rescapé des camps de travail nazis, a une idée fixe après la guerre : sauver les éléphants d’Afrique. Activiste radical, il bouleverse profondément les êtres qu’il côtoie, autant que les lecteurs de ce grand classique de Romain Gary, paru en 1956, car chacun projette dans son combat ses propres obsessions.
Précurseur de l’écologie profonde pour les uns, de l’écologie décoloniale pour les autres, allégorie de l’antifascisme ou de l’humanisme, ce roman est tout cela à la fois. Car Morel comme Gary, coincés dans leur époque, entre la Shoah et la peur de l’holocauste nucléaire, veulent sauver une part de beauté et d’indomptable sur Terre, dont dépend aussi notre humanité. Préserver les éléphants, c’est préserver « une marge humaine » du monde. Un récit éminemment d’actualité à lire et à relire d’urgence. V. Lucchese
|
Les Racines du ciel, de Romain Gary (1956), prix Goncourt 1956, aux éditions Gallimard, collection Folio, 2020, 592 p., 10 euros. |
• Apprendre à parler à une pierre
Apprendre à parler à une pierre n’a pas la célébrité de Pèlerinage à Tinker Creek, avec lequel l’écrivaine Annie Dillard, née en 1945 en Pennsylvanie, obtint le prix Pulitzer. Mais ce recueil de textes, qui a incontestablement sa place dans l’histoire du nature writing (« écrire sur la nature »), est si surprenant dans sa manière de philosopher à partir de la nature que ce serait étonnant qu’il ne devienne pas un classique.
Annie Dillard a notamment une manière irrésistible de mettre en déroute l’anthropomorphisme. Comment ne pas rigoler quand elle raconte la discipline borderline des premiers explorateurs européens des pôles, au XIXe siècle, qui préféraient emporter des uniformes de la Marine de Sa Majesté plutôt que des vêtements conçus pour les grands froids ? À côté, une loutre, qui vit dans la « parfaite liberté de la seule nécessité », paraît bien plus apte à vivre dans le monde. C. Marin
|
Apprendre à parler à une pierre, d’Annie Dillard (1992), traduit de l’anglais (États-Unis) par Béatrice Durand, aux éditions Bourgois, 2017, 208 p., 8 euros. |