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Enquête — Eau, rivières, océans

À Arcachon, l’absurde déplacement de sable abîme l’écosystème

Le « Dragon » aspire le sable dans le fond de l’eau du chenal du Pyla, dans le bassin d'Arcachon.

Pour accueillir les touristes, les plages du bassin d’Arcachon sont engraissées de milliers de mètres cubes de sable prélevé dans le milieu marin. Au prix d’une atteinte à la biodiversité intolérable pour les associations locales.

Bassin d’Arcachon (Gironde), reportage

En cette fin mai ensoleillée, la plage de Pereire accueille déjà quelques plaisanciers, venus profiter de la douceur exceptionnelle. Si le sable n’est pas encore recouvert de serviettes, leur tranquillité est quelque peu perturbée par la présence d’un étrange bateau, à quelques mètres. Surnommée Dragon, il s’agit d’une drague qui aspire le sable dans le fond de l’eau du chenal.

Une façon de dégager l’accès pour les bateliers qui assureront la liaison entre Arcachon et le Cap-Ferret, de l’autre côté du bassin, cet été. Cela s’avère « nécessaire » à la suite de l’ensablement provoqué par la houle pendant l’hiver, explique le Syndicat intercommunal du bassin d’Arcachon (Siba), présidé par le maire d’Arcachon et chargé de piloter ces travaux d’un coût de 250 000 euros. [1]

Le mélange d’eau et de sable, aspiré à travers un bras articulé (l’élinde), traverse la plage dans un tuyau noir apparent, une conduite de refoulement. De l’autre côté de la jetée, une pelleteuse prélève du sable pour le placer dans des camions. L’un après l’autre, dans un ballet incessant, ils se dirigent plus au nord pour vider leur cargaison. Celle-ci est ensuite répartie avec une tractopelle. 20 000 m³ de sable sont ainsi déplacés depuis la jetée vers la plage du Moulleau (Arcachon), d’avril à juin.

Pour les touristes et professionnels du secteur, c’est la promesse d’une grande plage pendant l’été, même à marée haute. Mais pour Françoise Branger, membre de l’association Bassin d’Arcachon Écologie, c’est un « triste spectacle, une absurdité. Ce sont des engins lourds qui roulent avec d’énormes pneus. La pelleteuse prélève là où le sable est mouillé, où l’on sait qu’il y a de la vie. »

Les travaux de réensablement. © Léa Guedj/Reporterre

Et encore, si cette opération est répétée chaque année, elle est toutefois « plutôt modérée ». En février, ce sont près de 160 000 m³ de sable qui ont été aspirés par l’imposant navire Côtes de Bretagne sur 82 hectares du flanc est du banc de Bernet. [2]. Des travaux à 500 000 euros qui ont lieu tous les deux ans.

L’imposant navire « Côtes de Bretagne » rejetant du sable prélevé. © Syndicat intercommunal du bassin d’Arcachon

« Tout ce qui passe par les turbines est broyé »

Les pieds dans quelques centimètres d’eau sur le banc de Bernet, Françoise Branger observe le forage d’un bernard-l’hermite et le frétillement des petites crevettes. Née sur le bassin, l’Arcachonnaise l’a parcouru de long en large et en scrute la biodiversité qui s’effondre sous l’effet de la surfréquentation et de la pollution, mais aussi, selon elle, des ensablements massifs.

« Le banc de Bernet n’est pas suffisamment considéré, alors qu’il y a des oiseaux d’eau qui viennent y pêcher tous les matins », note-t-elle. Mais lorsque le fond de l’eau est aspiré par la drague, « tout ce qui passe par les turbines est broyé ». Au pied de l’arc-en-ciel de sable projeté, « on voit toute une troupe de goélands et de mouettes, parce qu’ils y trouvent des coquillages ouverts, en morceaux, des araignées de mer et des crabes décortiqués ».

Françoise Branger : « C’est une absurdité. » © Léa Guedj/Reporterre

Une étude préalable aux opérations a d’abord été réalisée en 2001, en amont des travaux les plus massifs qui ont eu lieu à l’hiver 2002-2003 (1,1 million de mètres cubes). L’auteur du rapport, Xavier de Montaudouin, spécialisé dans l’étude de la biologie et l’écologie de la faune littorale, notait l’abondance de grandes mactres et « de nombreux invertébrés entrant dans le régime trophique de poissons tels que les soles, les rougets, les turbots, les bars et les dorades ». Il est aussi apparu que le chenal du Pyla présentait de « larges taches de moules »

Des « pièges écologiques »

Pour la plupart des espèces concernées, « la recolonisation sera rapide », prévoyait alors le chercheur. Par exemple, « si le clapage n’est pas trop ponctuel, les mactres pourront sans doute se maintenir à la surface, ou recoloniser ces fonds ». D’après une synthèse des études réalisées tous les deux ans, parue en août 2021, sur le banc de Bernet, le nombre d’espèces benthiques (vivant en contact avec les fonds) est passé de 30 à 14 en vingt ans. L’auteur considère malgré tout que « la faune de la partie orientale des bancs de Bernet peut être aujourd’hui considérée comme dans un état d’équilibre dans un contexte de perturbation continue ».

Une affirmation qui fait bondir Françoise Branger, de Bassin d’Arcachon Écologie : « Ne pourrait-on pas davantage dire que la faune est actuellement dans un état de déséquilibre continu en raison des perturbations ? On nous dit que les espèces recolonisent, mais il faut par exemple aux mactres deux ans pour atteindre le stade de la reproduction, sauf qu’on drague tous les deux ans. » Quant aux récifs d’hermelles, des concrétions sableuses formées sur les épis rocheux par des vers, abritant une faune très diverse et classés Natura 2000, ils seraient rapidement recolonisés après chaque enfouissement, selon l’étude. En réalité, cela en fait de véritables « pièges écologiques » selon Françoise Branger, rendant la recolonisation « sans avenir ».

« L’espèce ayant le plus souffert est la grande mactre. »

De fait, il apparaît que la méga et la macrofaune, notamment des mollusques, n’ont jamais retrouvé leur état initial après 2003. « L’espèce ayant le plus souffert est la grande mactre », précise l’étude. Les moules, elles, ne sont pas parvenues à se réinstaller durablement. Il n’y en a tout simplement plus aujourd’hui dans le chenal du Pyla. Une perturbation du milieu que Xavier de Montaudouin qualifie de « compromis ». Car la méthode de réensablement utilisée est « moins nocive » que celle qui était pratiquée avant les années 2000. Du sable dunaire était alors prélevé en milieu terrestre et apporté par camions sur les plages. « Ce sable était tellement léger que très vite il partait », se souvient-il. 

« En termes d’écologie, depuis le temps qu’on fait les suivis, il n’y a pas d’évolution majeure visible, résume Xavier de Montaudouin. C’est difficile d’en voir parce qu’il y a déjà une énorme variabilité dans ce milieu, donc parfois une tempête peut avoir plus d’impact qu’un dragage. » Les herbiers de zostères par exemple, qui sont des zones de biodiversité abondante et des stabilisateurs de sédiments, peuvent être victimes d’une forte turbidité de l’eau, c’est-à-dire une grande quantité de matière en suspension dans l’eau qui empêche une partie de la lumière de pénétrer et donc la photosynthèse. « Et les tempêtes justement, peuvent entraîner beaucoup plus de matière en suspension que les dragages », souligne-t-il.

« La vie disparaît, elle est étouffée »

Mais pour Frédéric Lamothe, plongeur-photographe dans le bassin depuis plus de trente ans, ce sont bien les opérations de dragage et de réensablement qui provoquent une forte turbidité : « La turbidité de l’eau empire d’année en année. Cette année, cela a été pendant plus de 4 à 5 mois et ce avec moins de 50 cm de visibilité. Encore plus que jusqu’alors, où on avait un à deux mois avec moins d’un mètre de visibilité de façon sporadique. Cette année, on ne peut pas dire que ce soit lié à une grosse tempête, car il n’y en a pas eu. » Il en veut pour preuve cette photo, prise au mois de février, pendant la période de réensablement des plages de Pyla-sur-Mer.

Frédéric Lamothe : « Pendant un à deux mois, on n’a même pas 1 mètre de visibilité. » © Sylvain Coudougnan

Lui qui a l’habitude de capturer la magie des fonds marins du bassin avec son objectif déplore le manque de considération pour la vie marine du bassin : « Depuis quatre ans que j’ai commencé à diffuser mes photos, je me suis rendu compte que les gens pensent qu’il n’y a rien dessous. Ils ne voient qu’une eau saumâtre et ne s’inquiètent pas de ce qu’il y est fait comme travaux. Le bassin n’est considéré que comme un port. » 

Il s’aperçoit que « l’eau du bassin est trouble, impraticable. Les herbiers de zostères, dans lesquels il y avait des hippocampes, ont disparu au niveau d’Arcachon. La dernière fois que j’ai croisé un magnifique spécimen d’une espèce d’hippocampe jaune à cet endroit, c’était en 2013. La vie disparaît, elle est étouffée. Ce que je trouve étonnant, c’est qu’il n’est jamais fait mention des dragages ou du réensablement dans les différentes études faites pour trouver les causes de cette disparition ».

Frédéric Lamothe : « Ce type de cumanotus n’a été observé que dans le bassin d’Arcachon. » © Frédéric Lamothe

Frédéric Lamothe déplore aussi l’absence de suivi des conséquences sur les poissons. Dans l’étude préalable de 2001, il était pourtant bien précisé que « le bassin est une zone de nurserie ou de reproduction (seiches, rougets, soles, dorades, crevettes roses, etc.) ». Le choix s’est donc porté sur la période de janvier et février pour réaliser les travaux, afin d’éviter la période des migrations, à partir de mars. « Évidemment, ça ne satisfait pas toutes les espèces, admet Xavier de Montaudouin. Par exemple, les crevettes aiment bien rentrer l’hiver pour aller dans les herbiers. Mais de toute façon, on n’a aucune idée de l’impact que peuvent avoir ces travaux sur ces populations qui migrent. »
 
Dans le dossier d’enquête publique concernant les opérations de réensablement des plages du Pyla-sur-Mer entre 2016 et 2026, il est simplement indiqué que « les espèces halieutiques pourront être affectées indirectement par la destruction des espèces benthiques, situées au bas de la chaîne alimentaire ». Quant aux espèces démersales qui vivent sur ou à proximité des fonds (comme la sole par exemple), une partie « peut être prise dans le système d’aspiration de la drague. L’impact est mortel dans la plupart des cas » et il pourra être « notable » pour les populations de poissons plats qui ont tendance à se cacher dans le sable en cas de menace. Mais « compte tenu du fait que la zone est extrêmement réduite à l’échelle de celles fréquentées par ces espèces sur les passes du bassin d’Arcachon, l’effet restera très faible », est-il indiqué.

Pêcheur dans le bassin pendant trente-neuf ans, Patrick assure toutefois qu’à proximité des zones de réensablement, « il n’y a plus rien à manger, c’est devenu très pauvre ». Selon lui, soles et petits turbos sont aspirés dans le fond de l’eau. Quant à la seiche, « elle n’entre pas, car elle aime l’eau claire ». « Autour des travaux, l’eau est trouble et ça fait un bruit pas possible, adhère Delia, pêcheuse au filet, au casier et à pied depuis 2012. Ce sont des zones qui deviennent impêchables, les pertes de revenus sont importantes. »

Insondables courants

Ces déplacements soudains de dizaines de milliers de mètres cubes de sables, Jean-Luc, ostréiculteur dans le bassin depuis quarante ans, est persuadé d’en subir les conséquences sur son parc de Bélisaire, côté Cap-Ferret, qu’il exploite depuis quinze ans. Après les travaux de réensablement, « on constate la montée des parcs, à cause du sable apporté par les courants », dit-il. Sur une barre, l’ostréiculteur nous montre la hauteur de l’ensablement parfois atteinte à marée descendante sur certaines cultures d’huîtres qui se retrouvent saturées de sédiments.

Jean-Luc, ostréiculteur, montre la hauteur de l’ensablement parfois atteinte à marée descendante. © Léa Guedj/Reporterre

Ce résultat est « peu probable, car les courants dominants tendent à pousser le sable vers l’extérieur du bassin sur ces zones », analyse Florian Ganthy, chercheur en dynamique sédimentaire et modélisation numérique au sein de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) d’Arcachon. Mais impossible de le vérifier formellement, car « il n’y a pas d’étude précise à ce sujet ; on est en train de développer un modèle de transport sédimentaire », annonce-t-il.

« C’est allé trop loin, ça devient Disneyland. »

Toujours est-il qu’au bas du parc à huîtres de Jean-Luc, « une butte de sable s’est formée, ensevelissant des herbiers de zostères, un habitat précieux pour nombre d’espèces, notamment les seiches qui viennent y pondre et fixer leurs œufs en grappe ». Une perte d’autant plus importante que « les zostères empêchent le sable de s’amasser, car ils se lèvent et ondulent quand l’eau monte », décrit-il.

Bien d’autres raisons expliquent la disparition des zostères dans le bassin, concède Jean-Luc, comme la pollution, l’activité balnéaire et touristique, mais « ces opérations n’arrangent certainement pas les choses ». « Difficile de cracher dans la soupe, confie de son côté Pierrick, ostréiculteur dans le bassin depuis vingt-cinq ans. On a besoin des touristes, par exemple pour les dégustations d’huîtres. Mais là, c’est allé trop loin, ça devient Disneyland. »

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