À Auroville, qui fête ses cinquante ans, l’utopie est toujours vivante

1er mars 2018 / Alain Sousa (Reporterre)

« Réaliser l’unité humaine » est l’un des buts d’Auroville, une utopie qui a pris forme en Inde le 28 février 1968. Cinquante ans plus tard, la cité de l’Aurore compte 2.500 habitants de 50 nationalités et poursuit sur la voie du rêve de « la Mère », sa fondatrice.

  • Auroville (Tamil Nadu, Inde), reportage

Auroville, la ville dont la Terre a besoin. C’est en ces termes que Mirra Alfassa, appelée aussi « la Mère », désignait le projet de cette cité utopique. D’origine française, elle fut la compagne spirituelle de Sri Aurobindo (1872-1950), maître indien, dans son ashram de Pondichéry. C’est elle qui a imaginé dès 1954 cette cité utopique :

Il devrait y avoir quelque part sur la terre un lieu dont aucune nation n’aurait le droit de dire « il est à moi » ; où tout homme de bonne volonté ayant une aspiration sincère pourrait vivre librement comme un citoyen du monde et n’obéir qu’à une seule autorité, celle de la suprême vérité ; (...) dans ce lieu idéal, l’argent ne serait plus le souverain seigneur ; la valeur individuelle aurait une importance très supérieure à celle des richesses matérielles et de la position sociale. (...) En résumé, ce serait un endroit où les relations entre êtres humains, qui sont d’ordinaire presque exclusivement fondées sur la concurrence et la lutte, seraient remplacées par des relations d’émulation pour bien faire, de collaboration et de réelle fraternité. »

L’inauguration d’Auroville a eu lieu le 28 février 1968, sous l’égide de l’Unesco.

Quand on ne passe que quelques jours à Auroville, on repart souvent avec une impression mitigée : de l’artisanat local, de jolis restaurants, beaucoup de touristes indiens, des Occidentaux sur des mobylettes… Difficile d’y retrouver la vision de la Mère, dont le portrait est pourtant omniprésent au côté de celui de Sri Aurobindo. Seule la visite du Matrimandir, bâtiment en forme de sphère de 36 mètres de diamètre dédié à la méditation et à la concentration, permet de toucher du doigt la spiritualité du lieu. Car Auroville ne se dévoile pas si facilement : il faut rester plusieurs semaines pour commencer à connaître les Auroviliens, leurs parcours et leurs idéaux.

Recréer la forêt qui avait pratiquement disparu 

Au gré des rencontres, vous comprenez alors qu’il n’existe pas une Auroville, mais autant d’utopies que d’Auroviliens. Tous viennent d’horizons variés, n’ont pas les mêmes moyens ni les mêmes aspirations. Pourquoi des gens si différents se retrouvent au fin fond du Tamil Nadu ? « Pas pour suivre un gourou ni pour se tourner les pouces ou devenir riche… » soulignent plusieurs Auroviliens. Les hommes et les femmes qui décident de s’installer ici ne veulent pas simplement monter un projet alternatif mais aussi élever leur propre conscience, et à travers le partage, celle des autres, visiteurs ou volontaires : cette unité humaine au travers de cette aspiration commune est certainement ce qui caractérise Auroville.

Comment les Auroviliens expriment-ils cette spiritualité au quotidien ? La réponse est simple : ils travaillent ! Mais là encore, la cité essaie de respecter la vision de sa fondatrice :

Le travail n’y serait pas le moyen de gagner sa vie, mais le moyen de s’exprimer et de développer ses capacités et ses possibilités, tout en rendant service à l’ensemble du groupe qui, de son côté, pourvoirait aux besoins de l’existence et au cadre d’action de chacun. »

Dès 1968, les premiers Auroviliens ont pratiqué le « karma yoga » pour construire le Matrimandir et différents bâtiments, mais aussi pour recréer la forêt qui avait pratiquement disparu : ils ont fait un travail impressionnant, en replantant au fil des années plus de trois millions d’arbres et en créant des centaines de bassins pour retenir l’eau de la mousson. Pour avoir une idée du travail effectué, une visite du projet Sadhana Forest s’impose. Le terme même « sadhana » signifie « chemin spirituel » en sanskrit. Fondée par Aviram Rozen et Yorit, sa femme, venus d’Israël en 2003, la communauté a recréé une forêt tropicale de 160 espèces indigènes différentes sur plus de 28 hectares. Mais Sadhana Forest ne fait pas seulement pousser des arbres, elle essaie de faire grandir les esprits : chaque année plus de 800 volontaires y apprennent la simplicité volontaire et le respect de la nature (dormir dans des huttes, préparer des repas véganes au feu de bois…) tout en travaillant et en s’amusant !

On s’occupe également de nourrir les esprits 

Outre planter des forêts, une partie du travail des Auroviliens consiste à produire leurs aliments. La cité dispose aujourd’hui d’un réseau de 19 fermes de tailles variées, d’un réseau de distribution des aliments produits et d’un supermarché coopératif. Certes, la ville n’est toujours pas autonome en nourriture, et le bio côtoie encore le conventionnel dans les rayons. Mais toutes les fermes sont passées en culture organique, comme Auroorchard, la plus vieille ferme d’Auroville, créée en 1969. Pour des raisons historiques et pratiques, l’exploitation fonctionnait en conventionnel et sur peu de variétés de légumes jusqu’à l’arrivée de Christian, en 2012. Il décide de pratiquer une agriculture régénératrice et de diversifier la production. Avec — entre autres — l’aide d’Erik, qui a travaillé avec Pierre Rabhi, il applique des méthodes issues de l’agroécologie. Aujourd’hui, avec ses 18 hectares, la ferme est la deuxième en matière de production de fruits et légumes bio à Auroville.

Ici, on s’occupe également de nourrir les esprits, en particulier ceux des enfants. La Mère déclarait ainsi dans son rêve d’Auroville :

L’instruction serait donnée, non en vue de passer des examens ou d’obtenir des certificats et des postes, mais pour enrichir les facultés existantes et en faire naître de nouvelles. »

On retrouve cette démarche spirituelle dans le système éducatif, qui compte neuf écoles, certaines plus classiques, et d’autres plutôt expérimentales. Cet accès à l’éducation dépasse les frontières de la ville. Au travers de différentes structures dédiées à l’éducation, ce sont près de 800 enfants indiens des environs qui bénéficient de programmes spécifiques.

La question de l’argent et de l’autonomie financière est loin d’être réglée 

Par exemple, des enfants peuvent rejoindre l’école primaire de New Creation [1], créée par André il y a 40 ans. Elle accueille notamment 45 enfants indiens des villages voisins pour leur offrir une éducation fondée sur le « libre progrès », voire les soutenir et les accompagner jusqu’à l’université. L’école est totalement gratuite, et les enfants dont les parents ne peuvent s’occuper sont hébergés et nourris. Ce type d’initiative est généralement possible grâce à l’apport de donations et des fonds extérieurs : si Auroville met à disposition des bâtiments, la cité ne leur fournit pas de financement.

En effet, la question de l’argent et de l’autonomie financière est loin d’être réglée. Certes, la cité possède plusieurs unités commerciales : artisanat, hébergements, restauration. La ville dispose également de plus de 500 installations de production d’énergies alternatives, mais cela ne suffit pas à atteindre l’équilibre financier.

Comme ses habitants, Auroville doit faire appel à la solidarité : les dons extérieurs, notamment via les 35 antennes d’Auroville réparties dans le monde, sont une manne indispensable. Le gouvernement indien distribue également de nombreuses aides pour maintenir Auroville.

C’est une fragilité qui menace directement l’utopie : que se passera-t-il si demain le soutien indien s’arrête ? Si les bénévoles ne peuvent plus venir ? Si les dons se tarissent ? La réponse à toutes ces questions tient peut-être dans ces paroles de la Mère, prononcées en 1966 :

Auroville va bien et devient de plus en plus réelle, mais sa réalisation n’avance pas de la manière humaine habituelle, et elle est plus visible pour la conscience intérieure que par le regard extérieur. »

Rendez-vous dans 50 ans pour savoir si Auroville aura réussi cette fameuse unité humaine.


Devenir Aurovilien : un parcours du combattant

Les Auroviliens sont 2.814, issus de 54 nationalités dont près de la moitié sont indiens (chiffre de janvier 2018, en incluant les enfants et personnes en cours d’intégration, les « Newcomers »). On est encore loin des 50.000 habitants rêvés par la Mère. Car on ne devient pas Aurovilien aussi facilement que cela : le processus prend plus d’un an, durant lequel il faut travailler, sans aucune rémunération, pour montrer son engagement envers la communauté et être soi-même sûr de son choix. Puis, une fois le sésame obtenu, il faudra attendre qu’un logement soit disponible, le plus souvent en gardant la maison d’un Aurovilien absent. Sauf si vous avez de l’argent : vous pouvez alors faire une « donation » afin de faire construire une maison pour y vivre, qui appartiendra à Auroville. Au vu de la pénurie de logements, cette dernière solution est quasiment incontournable. Ce parcours compliqué fait dire à de nombreux Auroviliens que la ville est l’inverse d’une secte : il est très difficile d’y entrer et très facile d’en sortir !

Une fois devenu Aurovilien, vous recevez 13.000 roupies par mois (à peu près 180 euros) pour un travail à temps plein 6 jours par semaine. Avec un avantage : vous décidez où vous voulez travailler et vous pouvez changer totalement de secteur d’activité en fonction de vos affinités (et des besoins de la ville). Il est tout à fait possible de vivre avec ce revenu, à condition de ne pas payer de billets d’avion pour rentrer dans son pays d’origine et de ne pas avoir de gros problème de santé.

Vous vous en sortez mieux si vous créez une unité commerciale : vous contribuerez au budget d’Auroville en donnant « seulement » 30 % des bénéfices nets. Mais la plupart des investissements sont à votre charge. Certes, la solidarité fonctionne bien à Auroville, à la fois financière ou en matière d’échange de services. Mais les Auroviliens qui n’ont pas d’entrée d’argent régulière (rentes, placements, retraites…) sont souvent contraints de solliciter leurs familles ou de travailler plusieurs mois de l’année dans leur pays d’origine. La ville où « l’argent ne serait plus le souverain seigneur » n’existe pas encore.


Regarder notre diaporama de la vie quotidienne à Auroville



Pour en savoir plus sur Auroville, rendez-vous sur le site officiel, ainsi que sur le site du groupe Auroville France.



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[1L’école New Creation Boarding School fonctionne essentiellement grâce aux donations. Pour en savoir plus et l’aider, elle a une page Facebook.


Lire aussi : La carte des utopies concrètes pour que les alternatives se rencontrent

Source : Alain Sousa pour Reporterre

Photos : © Alain Sousa/Reporterre
. chapô : Le Matrimandir d’Auroville.

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