À Bure, les travaux de la poubelle nucléaire avancent en catimini

25 novembre 2015 / Pierre Bonneau et Gaspard D’Allens (Reporterre)



En octobre, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs a franchi une nouvelle étape dans la préparation de son projet d’enfouissement des déchets, pourtant toujours privé d’existence légale. Les travaux battent leur plein, suscitant une réprobation locale grandissante.

- À Bure (Meuse), reportage

« Eh ben alors, les fouilles ont commencé, qu’est-ce-que vous attendez pour vous allonger devant les machines ? » À Bure, lorsque un agriculteur du coin interpelle les habitants de la Maison de résistance à la poubelle nucléaire, l’inquiétude est prégnante. Lundi 28 septembre, le grondement métallique des machines a réveillé la campagne. Les travaux ont débuté dans l’opacité et pris tout le monde de court.

Sur des dizaines d’hectares en contrebas du laboratoire de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), les tracto-pelles creusent des tranchées régulières de 50 centimètres à 2 mètres de profondeur. Les engins charrient des tonnes de terre rocailleuse. « Ils ont débuté le diagnostic archéologique, ils quadrillent le terrain pour voir s’il est nécessaire de faire des fouilles plus approfondies, explique Sylvie (les prénoms ont été modifiés), permanente de la Maison de résistance, devant ce qui ressemble à un champ de bataille. C’est une étape préalable et obligatoire à tout projet d’aménagement. » Sur le chantier, des archéologues supervisent les opérations. Les gendarmes et les vigiles, eux, surveillent.

Après les « cartographies détaillées », les « études géotechniques » ou les « états initiaux environnementaux » commencés depuis des mois, les fouilles préventives marquent le franchissement d’une nouvelle étape. L’État avance ses pions alors que le projet Cigéo (pour Centre industriel de stockage géologique) « n’a aucune existence légale. Ni déclaration d’autorisation de chantier ni déclaration d’utilité publique », s’indigne Sylvie.

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À l’arrière-plan des tranchées, des foreuses posent des bornes pour les études géotechniques.

Depuis 2007, l’Andra s’est façonné un empire, son appétit a grignoté le territoire. En Meuse et en Haute-Marne, l’Agence a progressivement acquis près de 2.900 ha2.000 ha de forêt et environ 820 ha de terres agricoles. Une vaste réserve foncière qu’elle utilise comme monnaie d’échange pour s’emparer des parcelles se trouvant dans la zone d’emprise du projet Cigéo, avec l’appui des Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer) de Lorraine et de Champagne-Ardenne.

« Avec des offres parfois alléchantes, l’Agence incite agriculteurs et propriétaires à échanger leurs terrains contre des terres situées en dehors de la zone, raconte Julien, un autre habitant de la Maison de résistance. L’Andra démarche individuellement les gens, elle fabrique du chacun pour soi. » Une méthode qui permet de « nettoyer le territoire en évitant les longues procédures d’expropriation ». « Ceux qui essayent de résister font face à un harcèlement, doublé de menaces d’expropriations et de contrôles », ajoute-t-il.

« Le territoire va devenir un désert nucléaire »

Jusqu’au début des travaux, les agriculteurs ayant vendu ou échangé leurs terres bénéficiaient d’un effet d’aubaine, ils pouvaient continuer à les cultiver gratuitement grâce à des baux précaires. « Aujourd’hui, c’est fini. Les travaux prennent une ampleur phénoménale, constate, amer, un paysan devant ses anciens champs de céréales lacérés par des tranchées. Si j’avais su, je n’aurais pas échangé mes parcelles. »

À deux kilomètres à peine des fouilles, tracto-pelles et dameuses agrandissent une route autour du projet Syndièse, un projet satellite du Cigéo financé par le Commissariat à l’énergie atomique. Il vise à produire du carburant à partir de biomasse et condamne, selon Lorraine nature environnement, « les forêts locales à devenir le réservoir de nos voitures ». En parallèle, dans les bois achetés par l’Andra, les bûcherons ont déjà effectué des coupes à blanc et en prévoient d’autres.

L’emprise du projet de Cigeo ne cesse d’augmenter, passant d’environ 300 ha lors du débat public contesté de 2013, à près de 600 ha en 2015. « La taille estimée de l’installation de stockage de surface a quasiment doublé, ainsi que la surface pour entreposer les 10 millions de m3 de remblais. Chaque mois ou presque, on découvre une nouvelle installation liée au projet », déplore Régine Millarakis, de Lorraine Nature Environnement. Pour qualifier ce développement tentaculaire, certains militants parlent d’« Andraville ».

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Carte schématique de l’emprise du projet réalisée par l’Andra en 2015.

Début septembre, les opposants ont par exemple appris que RTE (Réseau de transport de l’électricité) prévoyait de détruire 7 ha au sud de Bure pour l’installation d’un transformateur électrique raccordant Cigéo au réseau. Et que des « projets de zone à urbaniser à vocation économique, avec supérette et boulangerie, » allaient fleurir dans la foulée.

« Les habitants ne sont pas au courant de tous ces projets », et les associations peinent à obtenir des informations. Pour Régine Millarakis, la vision d’ensemble reste cependant limpide : « À terme, c’est tout le territoire qui est condamné. Cette zone agricole et forestière va être vidée de ses habitants historiques pour devenir un désert nucléaire. Avec toutes les infrastructures associées, ses travailleurs, et ses gendarmes. »

Briser la chape de résignation

Sur place, le ras-le-bol s’exprime et la résistance continue de s’organiser. Le 2 octobre, une cinquantaine d’individus se sont retrouvés à Mandres-en-Barrois . Dans ce petit village de 150 personnes, situé à 3 km à l’est du laboratoire, « c’est la première fois, en vingt ans, que les habitants appellent à une réunion », témoigne Yves, l’un des initiateurs de l’événement.

Cette commune est depuis plusieurs années dans la ligne de mire de l’Andra, qui souhaite s’approprier le bois communal pour le raser et y construire une zone de puits, de ventilation et de stockage des remblais sur 270 ha. À 500 m de profondeur, 300 km de galeries seraient également creusées pour stocker les déchets nucléaires. Début juillet, le conseil municipal a accepté l’offre de l’Andra dans l’opacité complète et sans aucune consultation populaire. « Ils se sont même réunis à 6 heures du matin pour décourager les opposants ! »

Certains habitants ont alors brisé la chape de résignation pour envoyer, au cours de l’été, une lettre de demande de recours gracieux au préfet. « On n’avait plus le choix, il fallait oser, poursuit Yves, qui participe pour la première fois – comme la plupart – à une réunion publique. Le plus dur, ça a été d’afficher nos noms dans la lettre. On a eu 30 personnes. Sans le recueil des identités, on en aurait eu deux fois plus. Beaucoup ont peur des représailles. »

Cette peur, ils ont encore dû la braver ce soir-là : le maire, partisan du projet Cigéo, a refusé de leur prêter la salle communale, au mépris de la loi. « Il pensait nous faire reculer, mais il s’est trompé », poursuit Yves, en installant le projecteur face au mur extérieur du bâtiment. Les participants se serrent près des braseros, un verre de soupe à la main. « Ce soir, on se sent moins seul. On s’aperçoit que beaucoup de gens sont contre le projet. »

Tout au long de la présentation des cartes de l’emprise de Cigéo par des militants de l’association BureStop, l’assemblée bruisse d’indignation. Beaucoup prennent conscience de l’ampleur de la future poubelle nucléaire. « Ça y est, cette fois j’ai compris, ils vont tout nous prendre ! » confie un jeune agriculteur du village à sa grand-mère. « Que faut-il faire ? » demande un habitant. « Continuer d’organiser des réunions dans d’autres villages ! » lui répond quelqu’un. Dans leurs communiqués, les associations appellent à « l’action collective » tandis que des membres du collectif VMC, organisateur du camp estival, appellent à « se tenir prêts à converger vers l’Est pour les bloquer ».

Dépasser l’isolement

Pour Julien, de la Maison de résistance, les mobilisations de l’été ont aussi permis de dépasser l’isolement. « Entre l’action des 100.000 pas, l’Alter Tour, le camps des Ami.e.s de Silence !, le camp anticapitaliste du collectif VMC, les rencontres ont été nombreuses. » Depuis, à la Maison de la résistance, cette ancienne ruine agricole transformée en lieu de vie collectif, « il n’y a jamais eu autant de passage : des militants d’ici et d’ailleurs, mais aussi des habitants qui n’osaient pas venir avant ! »

À ses côtés Camille acquiesce énergiquement. À la fin de l’été, la jeune trentenaire a décidé, comme quelques autres militants, de s’installer sur le terrain de l’ancienne gare de Luméville-en-Ornois, qui a accueilli les campements. Des chantiers collectifs mensuels se poursuivent pour rendre habitable le lieu et préparer un espace de maraîchage. Tous refusent le terme de ZAD : « Chaque lutte est spécifique, il n’y a pas de recette magique d’occupation, on continue de s’ancrer localement sans étiquettes. »

Après la réunion, quelques petits groupes s’attardent autour des braseros pour discuter et prendre des nouvelles. Une odeur épicée de vin chaud flotte dans l’atmosphère, et les étoiles veillent. Pour certains, qui ne se sont pas vus depuis cet été, c’est l’heure des retrouvailles. Et des convergences. Au coin du feu, un habitant du village interpelle Camille :
« Tiens, mais tu es revenue, toi !
– Oui, vu tout ce qu’il se passe ici en ce moment c’est là qu’il faut être ! Passe donc nous voir sur le chantier à la Maison de résistance, ou à la Gare.
– D’accord ! Vous avez toujours besoin de palettes ? »




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Lire aussi : À Bure, une fleur de résistance s’épanouit contre les déchets nucléaires

Source : Pierre Bonneau et Gaspard D’Allens pour Reporterre

Photos : © Pierre Bonneau et Gaspard D’Allens/Reporterre

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