À Lyon, l’Euro 2016 est prétexte au business et à l’étalement urbain

9 juin 2016 / Barnabé Binctin (Reporterre)



L’Euro 2016 démarre vendredi. L’événement a servi d’alibi à la mairie de Lyon, pour la construction par Vinci d’un nouveau stade. Gaspillage des terres, grosse opération immobilière, flou sur l’utilisation de l’argent public, disparition des panneaux solaires... c’est le « Grand Stade ».

- Lyon, reportage

Qui dit compétition sportive, dit fièvre bâtisseuse. L’Euro 2016 n’échappe pas à la règle. Pour accueillir ce tournoi européen de football, d’importants travaux ont été engagés dans les stades des métropoles sélectionnées — seul le Stade de France n’ayant subi aucun lifting. À Marseille, Lens ou Saint-Étienne, les enceintes ont connu de grandes opérations de rénovation. Ailleurs, comme à Bordeaux, Nice ou Lille, des stades ont été construits ex nihilo.

C’est aussi le cas à Lyon, où le « Grand Stade » doit accueillir six matchs de la compétition, à commencer par un premier choc, lundi 13 juin, entre la Belgique et l’Italie. Avant que la France n’y joue, peut-être, son huitième de finale, selon ses résultats. Fort de 59.000 places, le nouveau parc de l’Olympique lyonnais (OL) a remplacé, le 9 janvier dernier, l’historique stade de Gerland. Pourant, le taux de remplissage de Gerland n’était que de 80 % et il aurait pu être agrandi.

Malgré l’opposition locale et l’ouverture d’une Zad pendant quelques mois, le Grand Stade est désormais opérationnel et a accueilli ses premiers matchs en championnat de France. Sa construction a détruit plusieurs hectares. Situé dans la périphérie Est de Lyon, à Décines (Rhône), son périmètre s’étale sur 50 ha quand les autres enceintes ultramodernes d’Europe n’en excèdent rarement 10 : l’Allianz Arena de Munich, référence en la matière et inaugurée en 2005, occupe seulement 8 ha.

Le stade n’a de privé que le contrat de propriété 

C’est dire l’étendue du projet : hôtels, spa, restaurants, bowling, piste de karting, etc… Avec son « parc multi-activités », du centre de santé au « shopping nouvelle génération » en passant par son musée, l’OL Land se présente comme une « enceinte multifonctionnelle ». Une infrastructure dernière génération « 100% connectée » : avec 800 bornes wifi prévues à terme dans l’enceinte, les connexions gratuites doivent permettre aux spectateurs de vivre une expérience améliorée lors des matchs, en commandant leur sandwich à distance lors de la mi-temps.

« Consommer facilement », résumait en janvier Xavier Pierrot, le « stadium manager » de l’OL, à nos confrères de Rue89 Lyon, qui s’interrogeaient sur « un business développé autour du digital qui pose question en termes (…) de protection des données personnelles ». C’est que les ambitions dépassent largement le cadre du ballon rond : le stade est pensé comme l’outil commercial du premier club français coté en bourse, par ailleurs très endetté.

« Complexe totalement privé quant aux bénéfices qu’il doit générer, il reste une machine à créer du rêve et du cash », écrit Rue 89 Lyon. Si le projet est considéré comme unique en France, c’est d’abord parce qu’il est le premier stade privé de l’Hexagone. L’OL est aujourd’hui le seul club français à détenir 100 % de la gestion — et des recettes — du stade, là où les partenariats public-privé sont encore la règle dans les autres villes.

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Le Grand Stade de Lyon le 24 janvier 2016 lors du match opposant l’Olympique Lyonnais à l’Olympique de Marseille.

En réalité, le stade n’a de privé que le contrat de propriété : il n’aurait pas pu voir le jour sans le soutien de fonds publics. Il en va ainsi de la garantie bancaire de 40 millions d’euros accordée par le Conseil général du Rhône, en 2012, pour boucler un plan de financement de l’OL Groupe d’environ 400 millions d’euros, à destination de Vinci, le constructeur. Il en va de même des voies d’accès au stade, prises en charge par les collectivités, et dont la facture pourrait s’élever jusqu’à 400 millions d’euros — soit le double du montant annoncé initialement. « À ce prix, il y aurait dû y avoir un débat public », souligne maître Étienne Tête, avocat des associations d’opposants. Au-delà de 300 millions d’euros, la saisine de la Commission nationale du débat public (CNDP) est en effet obligatoire.

« On soupçonne un prix anormalement bas » 

Avec une emprise de 110 ha au total, répartis sur différents espaces naturels où vivent plusieurs espèces protégées, ces travaux ont aussi entraîné l’expropriation de plusieurs agriculteurs. Parmi eux, Philippe Layat, agriculteur céréalier, a vu son domaine coupé en deux et neuf de ses vingt-cinq hectares lui être repris au profit d’une route — coût total de l’opération de rachat : 1 euro/m2

L’ensemble des voies d’accès au stade, soumises à déclaration d’utilité publique (DUP), est aujourd’hui au cœur du contentieux juridique lancé par les opposants. Alors que la cour d’appel de Lyon avait annulé les 6 DUP concernées, le Conseil d’État avait cassé ces annulations, obligeant la cour à les étudier à nouveau. Hasard des calendriers judiciaire et sportif, elle le fera le 16 juin, le jour du match Ukraine-Irlande du Nord au Grand Stade.

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L’emplacement du stade avant les travaux.

Autre dossier pendant devant la justice, la question de la cession des terrains. « On soupçonne un prix anormalement bas, un ‘‘cadeau’’ déguisé », poursuit Me Tête. En l’occurrence, le Grand-Lyon a vendu ses terrains à 40 euros le m2 à la Foncière du Montout, une filiale de l’OL Groupe. Près de quatre fois en-dessous des prix du marché, selon les opposants.

Marc Chinal va même plus loin : « Il est impossible d’avoir la preuve que le versement a bel et bien été effectué. » Le lanceur d’alerte a régulièrement adressé des courriers au Grand-Lyon afin de réclamer une justification comptable ; à l’image de son courrier du 5 décembre 2014 — joint ci-dessous —, toutes ses demandes sont restées sans réponse.

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Le courrier de Marc Chinal au Grand-Lyon du 5 décembre 2014.

« Il est probable que la première pierre ait été posée avant même qu’il y ait eu la transaction et le transfert de propriété. Mais aujourd’hui, un faisceau d’indices laisse supposer qu’il y a un problème autour de cette vente », précise Marc Chinal, qui dit regretter « un manque total de transparence et d’accès à l’information » dans ce dossier.

Le coût a probablement refroidi les bonnes intentions écologiques des dirigeants 

Autre zone d’ombre pour le Stade des Lumières (son nom actuel dans l’attente d’un futur naming), la disparition des panneaux photovoltaïques inscrits dans le permis de construire. Avec 24.000 m2 de panneaux prévus sur sa toiture, le Grand Stade de Lyon rêvait de présenter une balance énergétique positive — c’est-à-dire produisant plus d’énergie qu’il n’en consomme. Il n’en sera rien : un permis modificatif, adopté subrepticement en août 2015, efface la disposition.

Selon Les Potins d’Angèle, journal local qui a révélé l’information, il ne devrait plus y avoir qu’un millier de mètres carrés, et autour du futur centre d’entraînement.

Officiellement, des « raisons de sécurité » justifient ce revirement de situation : « Le permis a cinq ans. Depuis, les choses ont évolué. Les panneaux solaires ne sont plus prévus sur le Grand Stade. Nous avons rencontré une problématique de sécurité par rapport à la toiture, qui a été soulevé par les pompiers », a expliqué Xavier Pierrot à Lyon-Capitale.

En réalité, le coût important de construction et d’installation, évalué à 12 millions d’euros dans l’étude d’impact du permis de construire initial, a probablement refroidi les bonnes intentions écologiques des dirigeants. « Les panneaux photovoltaïques étaient un bel argument politique au lancement du projet. Mais dès lors qu’il a fallu le traduire en investissement économique… » en sourit amèrement Me Étienne Tête. La folie des grandeurs a tout de même des limites.

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Extrait de l’étude d’impact du permis de construire initial.

Du côté du club de l’OL, on assure que la géothermie et la récupération des eaux de pluie permettront de compenser la perte énergétique. À moins que cela ne soit qu’un prétexte supplémentaire dans la course au titre du site « le plus développement durable de l’Euro 2016 » ?
Qu’importe le lauréat, Jean-Michel Aulas, le président du club lyonnais, tiendrait déjà sa victoire : quelques jours seulement après la fin de l’Euro 2016, le Grand Stade devrait accueillir un concert de Rihanna. Voilà de quoi faire « jalouser toutes les enceintes européennes ».




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Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Dessin : Jean-Michel Aulas, le président de l’Olympique lyonnais. © Tommy/Reporterre

Photos :
. stade : Wikipedia (TeZeD17/CC BY-SA 4.0)
. terrain : Google View.



Documents disponibles

  Le courrier de Marc Chinal au Grand-Lyon du 5 décembre 2014.   Extrait de l’étude d’impact du permis de construire initial.
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