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ReportageSocial

Le succès des réunions non mixtes pour les femmes à la rue

Vanessa (à g.) et Lucie (à d.) entourent Hanane. Elles font partie des bénévoles qui ont contribué à l’occupation du gymnase du collège Bellecombe, près de Lyon.

Pour éviter les agressions, les femmes sans domicile fixe se rendent invisibles. À Lyon, un collectif leur a proposé des réunions en non-mixité. Une initiative qui porte ses fruits.

Villeurbanne (Rhône), reportage

Une quarantaine de femmes sont assises par terre, en cercle. Quelques-unes ont des enfants sur les genoux. Un bébé dort dans un transat malgré le brouhaha. Elles sont d’origines diverses : Angola, Algérie, Congo-Brazzaville, Albanie, Guinée, Maroc… Ce qui les rassemble ? Elles n’ont ni domicile, ni, pour la plupart d’entre elles, de titre de séjour valide. Tous les mardis, elles se réunissent après la sortie des classes dans la salle de bal du Centre culturel et de la vie associative (CCVA) de Villeurbanne, près de Lyon. Entre femmes. Les quelques hommes présents se tiennent à l’écart et ne participent pas aux débats.

Dans le cercle, on repère aussi une poignée de « soutiens », des bénévoles de tous âges, qui viennent conseiller, soutenir, discuter, réconforter. Parmi elles, les trois personnes à l’initiative de ces réunions non mixtes. L’une, Juliette Murtin, est membre active de Jamais sans toit, mouvement né à Lyon en 2014, qui lutte pour l’hébergement des écoliers à la rue. Les deux autres, Clara Gloeckler et Camille Lassègue, sont militantes de l’association Droit au logement (DAL). Cette dernière a par ailleurs écrit une thèse sur les « lieux refuges » habités par des personnes exilées.

Martecul cuisine pour ses trois enfants dans le gymnase du collège Bellecombe, que les femmes occupent. © Antoine Boureau / Reporterre

Toutes trois partageaient le même constat : les femmes à la rue, on ne les voit pas, on ne les entend pas. Pour éviter les agressions, elles se rendent invisibles. Même les associations ont du mal à entrer en relation avec elles, et pointent leurs efforts de tous les instants pour passer inaperçues, pour paraître « normales », malgré les bagages.

Et dans les bidonvilles et les squats ? Elles assument la charge du foyer, l’éducation, la recherche de nourriture, mais, note Camille Lassègue, « ce sont les hommes qui prennent les décisions, négocient avec les organisations, se rendent aux réunions, sont visibles dans les luttes ».

Cette invisibilisation stratégique a des conséquences : leur nombre est sous-estimé, les solutions d’hébergement d’urgence sont plus souvent pensées pour un public masculin, et les problématiques spécifiques aux femmes, dont les violences sexistes et sexuelles, sont rarement prises en compte, détaille la Fondation Abbé Pierre dans son dernier rapport.

« On ne se sentait plus seules »

C’est dans l’espoir de contourner cet écueil que les trois militantes ont décidé de tester les réunions entre femmes uniquement. Au printemps dernier, elles ont activé leurs réseaux respectifs, ont imprimé un tract en français et arabe et ont fait « de la retape » dans les squats ou les campements qu’elles connaissent. L’afflux les a surprises. Et il a fallu s’organiser, car les enfants et les bébés étaient là aussi.

Gigi, jeune Algérienne arrivée en France en mars dernier avec ses deux filles de 9 et 11 ans, s’en souvient avec émotion : « Pour la première fois, chacune a parlé de sa situation. Ça faisait du bien, on ne se sentait plus seules ! On s’est fait des amies. Ces réunions, c’est du bonheur ! » « Ça nous a donné beaucoup de force. On a eu le courage de crier, de manifester », renchérit Séverine, originaire du Congo-Brazzaville.

Gilda (à g.) dort dans la gare de Lyon-Perrache. Elle vient pour la première fois à une réunion du collectif. Elle a connu l’existence de ces réunions grâce à Joana (à d.) rencontrée lors des distributions de repas à l’Armée du salut. © Antoine Boureau / Reporterre

D’isolées et solitaires, elles se sont découvertes unies et solidaires. De leurs échanges et de l’accompagnement des militantes, elles ont appris à connaître leurs droits, à se mobiliser collectivement, à porter une voix commune. Juliette Murtin observe que certaines, « fragilisées physiquement et psychologiquement par la rue », ont repris progressivement confiance.

« Comme il n’y a que des femmes, c’est plus facile, on ose plus »

Clara Gloeckler y voit de l’« empouvoirement », néologisme calqué sur l’anglais « empowerment ». Aurait-ce été différent, s’il y avait eu des hommes ? « Oui, il y aurait eu plus de brutalité, peut-être, avance Séverine. Là, c’est calme, c’est doux, on s’écoute, il n’y a pas de tensions. » « Ça nous a donné la chance de parler, ajoute Gigi. Comme il n’y a que des femmes, c’est plus facile, on ose plus. » Synthèse lapidaire de Camille Lassègue : « Dans les réunions mixtes, ce sont les hommes qui parlent, et dans les réunions non mixtes, les femmes. »

Au bout de quelques rencontres hebdomadaires seulement, ces femmes ont choisi de mettre un terme à leur discrétion protectrice et de réclamer haut et fort, à visage découvert, des solutions. Elles ont créé le collectif Solidarité entre femmes à la rue.

Des femmes participant à une réunion en non-mixité du collectif Solidarité femmes à la rue. © Antoine Boureau / Reporterre

« Je n’oublierai jamais cette date : 22 juin 2023, se souvient Séverine. On a manifesté, on a crié dans les porte-voix, puis on a occupé le gymnase Bellecombe. Et ça a porté ses fruits ! »

Ce jour-là, 49 personnes (dont 30 enfants, et seulement quelques maris) se sont invitées dans un gymnase du 6e arrondissement de Lyon et s’y sont installées. Les deux mois d’été ont été consacrés à frapper aux portes de toutes les institutions (mairie, préfecture, métropole) et à rameuter les médias. Juste après la rentrée scolaire, victoire ! Tous ont été relogés dans un ancien Ehpad, propriété de la ville.

José, Guilherm et Jocelyn sur le balcon de la cuisine commune de l’ancien Ehpad où ils résident désormais. Auparavant, avec leur maman, ils ont dormi à la rue, puis dans le gymnase Bellecombe. © Antoine Boureau / Reporterre

« Chaque semaine, il y a de nouvelles femmes »

Pas question pour autant de cesser les réunions. « C’est un rendez-vous pour moi, explique Hanane, dans la chambre où elle vit désormais avec son fils de 9 ans. J’y vais pour trouver des solutions pour toutes les autres. Chaque semaine, il y a de nouvelles femmes. »

Petit à petit, les femmes sans domicile ont pris de plus en plus le relais des bénévoles sur l’organisation, les initiatives, la prise de décision. « C’est un apprentissage pour nous aussi, reconnaît Juliette Murtin, qui n’économise ni son temps ni son énergie. À nous de sortir de la logique de “faire à la place de”. »

Hanane dans la chambre qu’elle partage avec son fils. © Antoine Boureau / Reporterre

Encouragées par la première victoire, ces femmes, de plus en plus nombreuses, ont décidé de prendre au mot la Métropole de Lyon. La collectivité organisait début novembre, avec les villes de Lyon et Villeurbanne, une « Biennale de l’hospitalité », pour mettre en lumière « les actions visant à rendre le territoire plus accueillant et hospitalier pour les personnes en situation d’exil et pour celles et ceux qui sont laissés à la rue ».

Le 8 novembre, 110 personnes — dont la moitié étaient des enfants — ont pénétré la salle de bal du CCVA de Villeurbanne et y ont installé un campement. Parmi les adultes, essentiellement des femmes.

Ce soir-là, cela faisait donc déjà presque un mois qu’elles occupaient les lieux. À l’ordre du jour de la réunion ? Comme souvent : diagnostic social, préfecture, tribunal administratif, continuité d’hébergement, rendez-vous avec le maire… Les bénévoles s’efforcent d’expliquer les méandres administratifs français, leurs chausse-trappes, leurs failles et leur flou. Les femmes maîtrisant le mieux la langue traduisent pour les autres. Au fil des mois, des équipes se sont réparti les différentes missions : communication, dons, négociations avec les élus, besoins matériels…

L’un des enfants hébergés dans le gymnase du collège Bellecombe durant l’été 2023. © Antoine Boureau / Reporterre

Cette dernière a obtenu de la Croix-Rouge la fourniture de produits d’hygiène. Reste à compter le nombre de bébés ayant besoin de couches, et de quelles tailles. Marie, une dynamique Guinéenne, prend les choses en main et va de famille en famille établir la liste requise. La salle s’échauffe brièvement à propos du partage des tâches. « Là où des femmes habitent, il faut que ce soit propre ! » assène l’une. « Tout le monde doit participer, renchérit une autre, c’est ça la solidarité ! » « Même les hommes peuvent faire le ménage ! » tente une bénévole. Finalement, un tour de rôle est défini, dont les femmes en fin de grossesse seront exemptes.

À la fin de la séance, deux jeunes femmes venues en soutien osent une proposition : « Et si on dansait ensemble, une fois ? » Banco. Ce sera dimanche, en fin d’après-midi. Matelas et sacs seront poussés vers les murs, et le temps d’une danse, la salle de bal de Villeurbanne retrouvera sa raison d’être. En attendant qu’une solution se dessine pour toutes. L’espoir est grand.


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