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À Marseille, la nouvelle rocade isole et pollue les quartiers nord

12 novembre 2018 / Maud de Carpentier (Reporterre)

Prévue pour désengorger le centre-ville, la nouvelle rocade marseillaise (la L2) est terminée depuis octobre, après quatre ans de travaux. Dans les quartiers nord et est qui ont vu surgir cette autoroute urbaine, les habitants se sentent plus enclavés encore, toussant dans un nuage de pollution et dans le bruit.

  • Marseille (Bouches-du-Rhône), reportage

« Ici on a notre mur de Berlin et notre montagne. » Céline Burgos a le sens de la formule. Cette mère de famille de 50 ans habite le quartier de Saint-Barthélemy, dans le nord de Marseille, depuis 20 ans. Un quartier qu’elle a vu se dégrader au fil des années. Une tasse de café chaud dans les mains, emmitouflée dans un gros pull en laine bleu, la trésorière du centre social de la Busserine, alias « l’Agora », raconte son ras-le-bol. « C’est encore pire depuis les travaux de la L2 [la nouvelle rocade marseillaise]. » Elle montre du doigt le vaste terrain vague qui sert de rue à l’Agora. « Il suffit de regarder, il y a des trous partout, de la boue, des gravats, des déchets, des restes de travaux, et une montagne. »

Le cadre est en effet frappant. Derrière les tours de cette cité connue à Marseille pour ses règlements de compte et son trafic de stupéfiants se trouve une zone déserte. « La montagne », comme les habitants l’appellent, est un énorme talus d’une dizaine de mètres de hauteur. Il est constitué des restes de l’ancienne école de la Busserine, première victime de la L2. Ici, sur une zone d’environ 30.000 m2 la ville semble avoir abandonné ses droits à la L2. Car si les pieds sont dans la boue, la tête elle, est dans le béton. À droite, des tours HLM, sur une dizaine d’étages. À gauche, le mur de la nouvelle rocade. Il est flambant neuf et haut d’une quinzaine de mètres. Et tout au fond de cette « allée », on trouve le centre social du quartier installé ici depuis 2007.

« Cela fait des années qu’on est du mauvais côté du mur »

« Trouvez-vous vraiment que notre quotidien est amélioré par la L2 ? » demande Céline, cassante. C’est pourtant l’un des objectifs affichés par le commanditaire de ce vaste projet marseillais, à savoir l’État. Sur le site du groupement d’intérêt publique Marseille Rénovation urbaine, chargé « de la bonne coordination entre tous les acteurs de la L2 », il est écrit noir sur blanc que la L2 a pour but de « contribuer à l’amélioration de la qualité de vie des habitants des quartiers traversés » par la rocade. Mais ici, personne ne parle de qualité de vie. « Cela fait des années qu’on est du mauvais côté du mur, on est mis à part, et voilà que, en plus, ils nous ajoutent ces travaux, cette L2, ce mur… Ce projet a été pensé pour les autres habitants, ceux qui traversent la ville, pas pour nous. »

Chemin d’accès à l’Agora. Au fond, le mur.

La zone de l’Agora, transformée en terrain vague à la suite des travaux qui ont débuté en 2014, est notamment devenue l’an dernier le repère de toxicomanes. Des dizaines de seringues sont oubliées sur place. Là même où des enfants passent tous les jours pour rejoindre le centre social après l’école. Guillaume Seze, le directeur de l’Agora, a appelé les services de la ville. « Ils ont refusé de venir, lâche-t-il dans un sourire ironique. Avec les travaux de la L2 est né un problème de domanialité : on est ici dans un no man’s land. On ne sait pas qui est responsable du lieu. Ce n’est plus la ville, ce n’est pas non plus la SRL2 [la société de réalisation de la L2], c’est chez personne. » D’ailleurs, le courrier n’arrive pas ici et l’adresse n’est même plus répertoriée.

Chemin d’accès à l’Agora.

Plus récemment, en mai dernier, une rupture de canalisations dans les murs du centre a entraîné un déversement d’eaux usées sur l’un des chemins qui mènent à l’Agora. « Il y avait, très concrètement, des jets de merde qui sortaient du mur, là où des mamans passent avec des poussettes ! » Là encore, silence de la Ville. « On ne comprend pas où vous vous situez, m’ont-ils dit au téléphone. »

Guillaume Seze devant l’Agora et le mur des canalisations rompues.

Quant aux voies d’accès au centre, mieux vaut être bien chaussé si l’on ne veut pas s’embourber. Les jours de pluie, la route est par endroits totalement submergée, impraticable à pied. Un bénévole du centre se charge alors d’aller récupérer les enfants de l’école, située à 300 mètres à vol d’oiseau, et de les emmener au centre social, en minibus. « Je ne comprends pas comment on peut maltraiter autant des milliers de gens », conclut tristement Guillaume Seze.

Voie d’accès à l’Agora.

Du côté de la municipalité, on reconnaît certaines zones d’ombre. « Je ne maîtrise pas bien le sujet, la zone doit être rendue à la ville, mais je ne connais pas tous les tenants et les aboutissants », explique Richard Miron, adjoint au sport de Marseille. À terme, « d’ici 2020-21 », cette immense zone doit devenir une « plaine ludo-sportive », nous détaille encore l’élu. « Évidemment, pour le moment les habitants souffrent, mais ce sera bientôt fini ! » assure-t-il, enthousiaste.

Le projet tel qu’il a été élaboré et pensé, avec une plaine « ludo-sportive » devant l’Agora, des espaces verts, des jeux… Source : Marseille Rénovation urbaine, « Projet de rénovation urbaine Saint-Barthélemy-Picon-Busserine, phasage indicatif des travaux fin 2013 - début 2015, réunion d’information du 4/10/13 au centre social l’Agora ».
Le projet imaginé en 2015 : en travaux. Plus de trois ans après, la situation en est toujours au même point. Il n’y a plus de rue de la Busserine, juste un vaste chantier, qui semble abandonné de tous. Source : Marseille Rénovation urbaine, « Projet de rénovation urbaine Saint-Barthélemy-Picon-Busserine, phasage indicatif des travaux fin 2013 - début 2015, réunion d’information du 4/10/13 au centre social l’Agora ».

En attendant la fin des travaux qui s’éternisent, Rachida Laidi vit depuis deux ans avec des problèmes respiratoires. La quinquagénaire sans emploi habite l’immeuble voisin de l’Agora avec son mari et sa fille de 15 ans depuis près de 20 ans. En face de sa chambre, à quelques mètres, la L2. La rocade est, à cet endroit, couverte. Mais les travaux ont laissé des traces indélébiles. Fenêtres noires de poussière, et rendez-vous réguliers chez le pneumologue. L’inhalateur de Rachida ne la quitte plus.

Les témoignages similaires se multiplient dans le quartier. Enfants, parents, personnes âgées… ici, les maladies respiratoires semblent se développer à grande vitesse.

« Mais, ce n’est pas la L2 qui pollue, ce sont les voitures ! » 

Une qualité de l’air viciée, comme l’a prouvé le Collectif anti-nuisances de la L2, ou CANL2. Cette association née en 2010 rassemble aujourd’hui plus de 1.000 personnes : comités de quartier, associations et particuliers. « Nous ne sommes pas forcément contre la L2, résume son secrétaire, Bernard Doniadio, mais contre la façon dont elle a été faite. » Une étude comparée entre les situations de 2011 (faite par Air Paca, devenue depuis AtmoSud) et celle de 2014 (par la SRL2, la société chargée de réaliser la L2) a donc permis d’identifier une pollution importante sur quatorze sites du futur tracé de la L2. Avec des taux de dioxyde d’azote approchant voire atteignant le seuil réglementaire des 40 microgrammes/m3 annuels. Les rues de la Busserine (la rue de l’Agora), et le boulevard de la Station en font partie (voir ci-dessous).

Rapport de mesures de qualtié de l’air : désignés par une flèche en rouge, les deux points mentionnés dans le reportage : teneurs moyennes annuelles en dioxyde d’azote en 2014 (par la SRL2) : rue de la Busserine (ex-rue de l’Agora) > 36 microgrammes/m3 ; boulevard de la Station > 40 microgrammes/m3. Source : « Rapport de mesures air, campagnes hivernale et estivale », campagnes menées en janvier/février et juin 2014 par la SRL2, en complément des mesures réalisées par Air Paca en 2011.

Conclusion du Comité anti-nuisances : avec l’ouverture de la L2, et un passage estimé de 100.000 véhicules par jour, il est évident que les 40 microgrammes sont dépassés aujourd’hui. Du côté du constructeur, Pascal Beria, directeur général adjoint de la SRL2, explique : « La L2 a pour but principal de réduire la circulation dans le centre-ville de Marseille, globalement, elle est donc positive pour la qualité de l’air ! Mais évidemment, en proximité du site, aux sorties des tunnels, et au niveau des tranchées non couvertes, il y a davantage de pollution, on ne peut pas le nier. » Et Pascal Beria ajoute : « Mais, ce n’est pas la L2 qui pollue, ce sont les voitures ! »

Alain Arcucci devant la voie ferrée.

Justement, à la sortie du tunnel de Sainte-Marthe, à moins de 1 km de l’Agora, il y a le boulevard de la Station. Ici aussi, ça sent le pot d’échappement. Alain Arcucci, habite dans la résidence qui borde la L2. Il nous emmène voir ce qui l’empêche de dormir. Juste en face de chez lui, de l’autre côté de la rue se trouve la voie ferrée du TGV Paris-Marseille. « J’habite là depuis 45 ans. Avant la ligne de TGV, c’était des trains à vapeur, et ça ne m’a jamais dérangé car les trains ici ne vont pas vite. » Mais voici un TGV qui passe, nous sommes obligés de nous taire pendant quelques secondes tellement le bruit est assourdissant. Car, depuis 4 ans, Alain Arcucci a vu émerger un énorme mur de béton de plus de 5 mètres de haut. « Ce n’est pas un mur antibruit, explique le sexagénaire, c’est un mur antichoc, pour éviter que les automobilistes ne viennent s’encastrer dans les rails. » Conséquence, le mur réverbère le bruit des trains directement sur les habitations.

La voie ferrée et son mur de protection.

Sur ce sujet, les deux parties sont en désaccord. Pourtant, deux études ont été réalisées, par deux cabinets différents entre 2013 et 2017 et la conclusion est sans appel selon Alain Arcucci : le volume sonore d’aujourd’hui correspond à 32 trains par jour de plus qu’en 2013, or « il en passe 7 de moins ! ». En matière de décibels, le différentiel est de 2,5 dB de plus qu’en 2013. Pour rappel, lorsqu’un bruit augmente de 3 dB, l’oreille humaine a l’impression que le bruit a doublé. De son côté, la SRL2 assure pourtant que le mur a été équipé de panneaux acoustiques absorbants et que « les mesures effectuées n’ont pas relevé d’augmentations significatives ». Pour expliquer la différence acoustique, la société chargée de l’étude explique que les mesures n’ont pas été réalisées au même point (un étage de différence sur l’immeuble référent entre 2013 et 2017), et réévalue donc à la baisse ses résultats.

Comparaison des mesurages du bruit avant la mise en service de la L2 Nord, en tête du tunnel Sainte-Marthe, au voisinage sud de la voie ferrée. Mesurage établi par la société Venathec.

Alain Arcucci, lui, ne décolère pas. « Ils ont créé cette L2 disaient-ils pour fluidifier le trafic, or ici tous les soirs, c’est la panique des bouchons, regardez ! » Juste en dessous, une file ininterrompue de feux stop à l’arrêt. Les bouchons marseillais se sont en effet propagés jusque sur la L2 ce soir-là. « Jean-Claude Gaudin [le maire de Marseille] se satisfait de dire qu’on enlève la pollution du centre, mais ils l’ont simplement déplacée ici, dans les quartiers nord, et ici, tout le monde s’en fout. »



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Source : Maud de Carpentier pour Reporterre

Photos : © Maud de Carpentier/Reporterre



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  Comparaison des mesurages du bruit avant la mise en service de la L2 Nord, en tête du tunnel Sainte-Marthe, au voisinage sud de la voie ferrée. Mesurage établi par la société Venathec.   Rapport de mesures de qualtié de l’air : désignés par une flèche en rouge, les deux points mentionnés dans le reportage : teneurs moyennes annuelles en dioxyde d’azote en 2014 (par la SRL2) : rue de la Busserine (ex-rue de l’Agora) > 36 microgrammes/m3 ; boulevard de la Station > 40 microgrammes/m3. Source : « Rapport de mesures air, campagnes hivernale et estivale », campagnes menées en janvier/février et juin 2014 par la SRL2, en complément des mesures réalisées par Air Paca en 2011.
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