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Photographe dans les Vosges ©Mathieu Génon/Reporterre

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Reportage — Eau, rivières, océans

À Marseille, une nurserie de poissons pour repeupler les récifs

Dans ces biohuts, les jeunes poissons sont protégés des prédateurs.

Pour protéger les espèces marines des petits récifs côtiers, préserver ne suffit plus. À Marseille, une entreprise tente de repeupler ces zones dévastées par l’humain en « recréant de la biodiversité ».

[2/4 Réparer la nature, l’autre urgence écologique] - Alors que le vivant s’effondre, la restauration écologique apparaît comme le seul rempart capable de renaturer sur le long terme les espaces dégradés. Des projets à Sarcelles, Marseille ou sur le Rhône ont déjà permis à la biodiversité de reprendre ses droits. Mais peut-on vraiment réparer ce qu’on a détruit ? Et comment aller plus vite ? Enquête en quatre parties.


Marseille (Bouches-du-Rhône), reportage

17 °C indique le climatiseur. Dans un préfabriqué installé sur le Grand port maritime de Marseille (GPMM), des dizaines de petits aquariums s’empilent le long des murs, du sol au plafond. À l’intérieur de chacune de ces boîtes, des centaines de sars, pagres, dorades roses, congres et autres rougets grandissent, à quelques mètres seulement de la mer Méditerranée qui les a vus naître, mais qui ne présente plus pour eux des conditions idéales de survie. Rejets polluants, va-et-vient incessant des bateaux, pêche et prédateurs naturels : pour ces petits poissons côtiers, survivre en mer plus que quelques semaines relève du miracle. « Dans les ports, on estime qu’ils ont un taux de mortalité de 95 à 100 %... Presque aucun ne survit ici », détaille Gilles Lecaillon, fondateur d’Ecocean, l’entreprise qui élève ces poissons.

Avant de se transformer en ports industriels ou de plaisance, ces récifs côtiers constituaient des lieux de reproduction idéaux pour les petits poissons. L’artificialisation des récifs a peu à peu réduit leurs chances de survie. « On estime que 45 % des petits fonds côtiers sont menacés par les activités sur le littoral. La Méditerranée, c’est 15 % de la biodiversité marine mondiale, mais aussi 31 % du tourisme mondial », rappelle Laurent Roy, directeur général de l’Agence de l’Eau Rhône-Méditerranée-Corse qui cofinance les projets de l’entreprise.

14 500 poissons ont été élevés puis relâchés en mer depuis le début du projet. © Marius Rivière/Reporterre

14 500 poissons élevés puis relâchés

C’est le constat de ce déclin inexorable qui a poussé Gilles Lecaillon à fonder Ecocean en 2003, à Montpellier. Ce biologiste marin de formation s’est transformé en entrepreneur. Il l’assume : Ecocean est une entreprise privée, qui « vend de la biodiversité » à ses clients. L’entreprise mène également des missions de sensibilisation à la biodiversité marine auprès d’écoliers, de collégiens et d’étudiants. Pour ça, l’entrepreneur recrute des biologistes, des plongeurs ou des pêcheurs. Objectif : préserver et repeupler les récifs côtiers où qu’ils se trouvent, dans des ports, des marinas ou des sites d’exploitation d’énergies offshore (éoliennes, plateformes pétrolières, etc.).

À Marseille, il mène le projet Biorestore. À l’aide de pêcheurs partenaires, l’entreprise récupère des larves de petits poissons côtiers au large de Marseille, Cassis ou La Ciotat. Les larves sont alors élevées pendant quelques mois au sein des aquariums de l’entreprise, avant une réintroduction une fois que les poissons ont atteint une taille suffisante. « On n’en fait pas pour autant des poissons d’élevage. On veille à maintenir un processus de non-domestication en prenant soin de mêler plusieurs espèces de poisson afin de stimuler leur instinct de chasse », précise Gilles Lecaillon. 14 500 poissons de 75 espèces ont été élevés puis relâchés en mer depuis le début du projet, assure l’entreprise.

Les lampes à UV et la climatisation permettent de simuler l’environnement des fonds marins. © Marius Rivière/Reporterre

Mais si les espèces sont menacées, c’est d’abord parce que leur habitat l’est. L’entreprise tente donc de recréer des lieux d’accueil et de reproduction pour ces espèces côtières. « On a essayé de reproduire les espaces et les sons auxquels ces espèces étaient habituées », précise Gilles Lecaillon. Ces espaces doivent être à la fois préservés des activités des humains et inaccessibles aux prédateurs au sein même des ports. L’entreprise appelle cela des « biohuts ». Deux modèles sont imaginés : des casiers en aluminium remplis de coquilles d’huîtres ou des essaims de tubes métalliques déposés au fond des eaux côtières. 4 300 de ces biohuts ont depuis été installés dans 36 ports du bord de la Méditerranée, d’Argelès à Monaco. « Dans chaque biohut, on recense 30 à 300 individus issus d’une trentaine d’espèces », s’enthousiasme Gilles Lecaillon.

Dans ces biohuts, les jeunes poissons sont protégés des prédateurs. © Rémy Dubas/Ecocean

Restaurer les récifs

Imaginer des abris artificiels pour ces espèces est un bon moyen de limiter les dommages des activités humaines, encore faut-il préserver les abris naturels. C’est notamment le cas des posidonies, des plantes à fleurs sous-marines qui poussent le long du littoral et que les ancres des bateaux arrachent, ou les algues coralligènes (coraux, éponges, gorgones, etc.) qui abritent une immense biodiversité. Elles aussi sont menacées.

Ces récifs complexes, à la fois végétal et animal, composés de galeries et de couches minérales successives, poussent lentement à l’abri des regards, entre 20 et 60 mètres de profondeur. Ils abriteraient plus de 20 % des espèces marines méditerranéennes. Extrêmement sensibles à la pollution (rejets de plastique, pesticides, médicaments, produits d’entretien, etc.), aux changements climatiques et aux techniques de pêche destructive, ils ne cessent de régresser d’année en année. Ecocean s’est mis en tête de les restaurer.

Les lampes à UV simulent l’environnement des fonds marins auxquels ces espèces sont habituées. © Marius Rivière/Reporterre

Dans les préfabriqués de l’entreprise, des bassins d’eau salée accueillent des gorgones, des éponges ou des pierres vivantes sous d’étranges néons bleus ou violets. « Les lampes à UV et la climatisation nous servent à simuler l’environnement des fonds marins dans lesquelles ces espèces évoluent d’habitude », décrypte le biologiste Damien Einsargueix. Ici, Ecocean développe un autre projet, encore à l’état expérimental, pour tenter de multiplier les coraux et de les réintroduire ensuite. « On pratique la technique du bouturage, comme en jardinage : on prélève une partie que l’on “replante” ensuite. On est sur une croissance très lente, mais les résultats sont plus rapides que ceux que l’on attendait », décrit le biologiste. Et d’ajouter : « Si tout se passe bien, certains coraux pourront être réintroduits au fond des eaux d’ici au printemps prochain. » Avec l’espoir, peut-être, d’enrayer la dégradation de ces récifs plusieurs fois centenaires, véritables nurseries des mers.

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