À Montgenèvre, des skieurs ravis et des migrants invisibles
« Pas de frontières, pas de nations » : l'une des rares inscriptions évoquant le passage du col par des personnes migrantes à Montgenèvre. - © Baptiste Soubra / Reporterre
« Pas de frontières, pas de nations » : l'une des rares inscriptions évoquant le passage du col par des personnes migrantes à Montgenèvre. - © Baptiste Soubra / Reporterre
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La station de ski de Montgenèvre, à la frontière franco-italienne, est un point de passage migratoire. Mais pas question d’évoquer le sort des exilés aux touristes, car ce qui prime, c’est le ski.
Montgenèvre (Hautes-Alpes), reportage
Un camion de l’armée est garé à l’entrée du village, les roues dans la neige. Plusieurs militaires s’affairent autour, leur fusil à l’épaule. Leur visage juvénile contraste avec la sévérité de leur uniforme : une tenue camouflage blanche et grise, parfaite pour se fondre dans les paysages enneigés. Ces jeunes membres du quatrième régiment de chasseurs alpins implanté à Gap ont passé la semaine à « s’entraîner au combat » dans la station de Montgenèvre (Hautes-Alpes). En ce beau matin de mars, les touristes qui passent à côté d’eux ne leur prêtent pas attention. « Ils montent en haut de la montagne et ils s’amusent », raconte un habitué des lieux.
Cette scène incongrue donne le ton. Cette station de ski familiale située à la frontière italienne est devenue, depuis 2016, un point de passage pour les exilés souhaitant entrer en France. Des hommes, des femmes et même des enfants qui franchissent les cimes enneigées, souvent mal équipés, parfois au péril de leur vie. Selon les chiffres des associations de soutien aux migrants, douze personnes seraient mortes depuis 2018. Et chaque année, plus de personnes sont refoulées par la police aux frontières (PAF). 6 000 auraient subi ce sort en 2023, selon les données de l’association Tous migrants.
Les touristes ignorent tout de la réalité des migrants
Les forces de l’ordre restent discrètes. Assez pour ne pas effrayer les touristes. « On est en mode vacances, on ne fait pas attention, on n’a pas d’informations sur le sujet des migrants. On s’est plutôt souciés de la météo », s’exclame Karine, venue du Havre profiter des pistes en famille. Quelques mètres plus loin, même insouciance pour Diane et Antoine, un couple de Marseillais qui vient ici chaque année et apprécie le côté « authentique et familial » de la station. Ils n’ont jamais entendu parler de la situation migratoire et ne s’en préoccupent guère. « Les clients ne se rendent compte de rien », confirme Marc Ducrot, propriétaire du magasin Pavesi Sport depuis 1997. « Ils sont en vacances, veulent profiter du ski. Mais il ne faut pas trop communiquer sur le sujet, car ce n’est pas vendeur. »
Pour préserver les intérêts économiques de Montgenèvre, mieux vaut rester coi. Cette stratégie a été étudiée par Sarah Bachellerie, doctorante en géographie à l’université Grenoble-Alpes, qui travaille sur la militarisation des frontières alpines. Dans son mémoire de recherche publié en 2019, elle explique que « l’expérience touristique ne doit être perturbée par aucun imprévu sous peine de quoi le/la touriste pourrait changer d’avis pour ses prochaines vacances et ainsi faire baisser la compétitivité du territoire par rapport aux autres stations qui vendent des expériences touristiques similaires ». Ne pas attirer l’attention sur ces exilés invisibles permet d’éviter de rompre « le contrat touristique qui stipule que l’expérience vécue du territoire doit correspondre à l’expérience rêvée, anticipée ».
« Les flics courent après les migrants »
Montgenèvre est une carte postale à double face. Côté pile, les chalets en bois au toit recouvert de neige, des pistes de ski qui scintillent sous un soleil printanier, des touristes qui viennent dévaler les sommets enneigés. Un lieu de loisir, d’oisiveté et d’insouciance. Côté face, un monde invisible, celui des ombres bravant le froid glacial pour franchir la frontière durant la nuit.
« Quand je fais des maraudes, les flics courent après les migrants et leur font prendre des risques. Certains tombent dans la Durance et personne ne fait rien pour les sauver », raconte Jean-Luc, un bénévole qui a passé son après-midi à observer les allées et venues autour du bâtiment de la PAF en compagnie de Michèle, une autre bénévole. Le duo cherche à savoir si les forces de l’ordre respectent le dernier jugement la cour de justice de l’Union européenne (CJUE) daté du 21 septembre dernier. Elle estime que la France n’a pas le droit de procéder à des refoulements systématiques à ses frontières et doit accorder aux ressortissants non européens « un certain délai pour quitter volontairement le territoire ». « En deux mots, cette décision dit que la France mène une politique illégale de fermeture des frontières », explique Flor Tercero, de l’association pour le droit des étrangers (ADDE) au site Info migrants.
Autre victoire pour les associations : une décision du Conseil d’État rendue le 2 février dernier, rappelle que le rétablissement des contrôles aux frontières intérieures doit respecter les garanties du droit de l’Union européenne.
« Ils préfèrent mettre des œillères »
Ces entraves aux libertés et ces violences policières ne sont pas seulement ignorées des touristes. Certains professionnels ferment aussi les yeux, plus ou moins consciemment. « Ceux qui se disent mal informés sur la situation, c’est qu’ils ne veulent pas savoir et préfèrent mettre des œillères. On distribue des tracts, on est souvent présents ici », assure Jean-Luc, le bénévole observateur de la PAF.
Dans les rues de Montgenèvre, il faut tout de même avoir l’œil pour repérer les affiches militantes à moitié déchirées derrière les panneaux de circulation ou les portes des toilettes publiques. Sur certaines, on peut encore lire l’un des slogans de l’association Tous migrants : « Dans les Alpes... on va skier ? D’autres sont traqués ! ». « Elles ne restent pas très longtemps quand on les colle », se désole un militant.
Les traces du passage des migrants se trouvent sur les chemins enneigés. Des pulls, manteaux ou vieux sacs sont abandonnés entre deux sapins et sont parfois découverts par les touristes, comme les clients de Greg, accompagnateur en montagne. Cela fait sept ans qu’il travaille dans la station et organise des sorties en raquettes. Il ressent parfois une petite appréhension avant de partir sur des itinéraires sauvages. « J’ai déjà croisé des migrants au col là-haut. Je leur ai indiqué le chemin. Je leur ai demandé s’ils avaient assez à boire ou à manger. Parfois, je leur donne un billet, une pomme, ce qui traîne dans mon sac. En compagnie de mes clients, j’essaie d’expliquer les faits sans politiser car je ne veux pas entrer en conflit avec eux. Car certains affichent clairement leur racisme », explique Greg.
Avec ses collègues, Greg marche sur des œufs et évite souvent d’aborder le sujet. « C’est comme dans le reste de la société ou dans une famille : tout le monde ne s’accorde pas sur ces sujets politiques », complète son collègue Victor.
Le tourisme avant tout
Il est 14 heures, et le soleil inonde le vaste bureau de Daniel Garcin, le directeur général de la régie des remontées mécaniques de Montgenèvre. Il embrasse le domaine d’un regard. « On a la chance de vivre dans cet univers magique », raconte-t-il. Comme les autres professionnels interrogés, il estime que le passage des personnes migrantes ne perturbent pas son activité. « Bien sûr, on s’en passerait bien. Mais le monde est loin d’être parfait. Et il n’y a pas non plus des flots de gens qui marchent sur les pistes. » En interne, la consigne est donnée de porter assistance à toute personne qui serait trouvée sur les pistes. Une situation exceptionnelle selon lui.
Plutôt que des personnes migrantes, Daniel Garcin préfère parler des derniers développements de la station. Il nous montre une photo de la toute nouvelle télécabine de l’Aigle — dix places — inaugurée cet hiver. « Regardez comme elle est belle ! » Et ce n’est pas tout : le lac du Peychier, la réserve d’eau potable du village, a été agrandie pour stocker de l’eau pour la neige de culture. Un projet immobilier, celui du Clôt Enjaime, est aussi dans les cartons. Il pourrait faire éclore 1 800 nouveaux lits touristiques et bétonner 7,2 hectares de prairies.
Tous ces projets sont contestés par les associations écologistes. « Ce qui nous gêne le plus, d’une manière générale, c’est qu’on s’enferre dans le modèle de tout ski. On ne réfléchit vraiment pas à autre chose », déplore Rémy Bernarde de Mountain Wilderness. Qu’il s’agisse de la crise climatique ou de celle des migrants, Montgenèvre garde soigneusement ses œillères.