Les migrations climatiques, le nouveau visage d’un monde en surchauffe
Cette peinture de Julien Beneyton, « Mauritania, la petite pêche » (2010), montre la pauvreté des pêches côtières africaines, du fait de la surpêche industrielle et du réchauffement de l’océan. C’est une des causes essentielles de migration. - Julien Beneyton, Mauritania, la petite pêche, 2010. © Julien Beneyton © ADAGP, Paris, 2025.
Cette peinture de Julien Beneyton, « Mauritania, la petite pêche » (2010), montre la pauvreté des pêches côtières africaines, du fait de la surpêche industrielle et du réchauffement de l’océan. C’est une des causes essentielles de migration. - Julien Beneyton, Mauritania, la petite pêche, 2010. © Julien Beneyton © ADAGP, Paris, 2025.
Durée de lecture : 7 minutes
L’exposition « Migrations et Climat », à Paris, invite à découvrir le nouveau visage de notre monde, transformé par le réchauffement climatique. Elle le fait avec sensibilité ; dommage que le contexte politique reste flou.
Quel visage a aujourd’hui notre monde bouleversé par le réchauffement climatique ? Il reste difficile de le saisir dans un contexte de désinformation massive et les flashs-info de la télévision sur les canicules, inondations et autres glissements de terrain spectaculaires. Alors quoi de mieux qu’une exposition synthétique sur le sujet ? Intitulée « Migrations et Climat — Comment habiter notre monde ? », elle a ouvert ses portes au public le 17 octobre à Paris, au palais de la Porte dorée, qui abrite le musée national de l’Histoire de l’immigration.
L’exposition, dont Reporterre est partenaire, donne un visage à ce nouveau monde « réchauffé », qui croît à plus ou moins bas bruit partout sur la planète, et pour toutes les espèces, humaine et non humaines. Elle le fait de manière sensible et ludique, en mixant œuvres d’art, cartes, documentaires, informations scientifiques, etc. On s’émeut, sans être violenté par des images chocs, et on apprend beaucoup, en regrettant toutefois l’absence d’un cadre historique rigoureux.
« Faire une exposition-monde »
Notre nouveau monde a des contours très fragilisés : le réchauffement et la montée du niveau des eaux (mers et océan) rendent d’abord plus vulnérables les côtes et les îles. Parmi elles, Tuvalu, en Polynésie, qui pourrait devenir l’un des premiers États non habitables d’ici à 2050, les petits États du Pacifique et l’Arctique.
« Nous avons choisi de parler de ces régions bien identifiées aujourd’hui par le public pour répondre à ses questions, explique Olivier Bedoin, assistant d’exposition. Mais notre but, c’était aussi de faire une exposition-monde, c’est-à-dire parler de tous les continents, pour déjouer le cliché selon lequel “ça se passe ailleurs”. »
Neuf cas sont donc explorés dans la deuxième partie de l’exposition, qui délimitent le planisphère à ses extrémités. Parmi eux, le Sénégal, le delta du Mékong en Asie du Sud-Est, la Louisiane aux États-Unis, la France et ses 20 000 km de trait de côtes, territoires d’outre-mer compris. Ils ont été choisis en fonction de l’expertise des commissaires et conseillers scientifiques, et pour développer des sous-thèmes.
« L’observation de la Louisiane montre par exemple que, lorsque la montée du niveau des eaux est combinée à l’extraction de pétrole, cela empire les choses ; de même au Vietnam, où elle est associée à la multiplication des barrages en amont sur le Mékong », poursuit ce passionné d’histoire.
Et, si la situation du Soudan du Sud est aussi exposée, malgré un plus grand éloignement des côtes, « c’est pour rappeler que, dans un pays en guerre, les populations deviennent très vulnérables aux aléas du climat ».
Une réflexion riche, donc, sur l’état du monde. Elle aurait toutefois gagné à être explicitée sur un panneau de présentation, pour éviter les questions sans réponse, telles que : pourquoi l’intérieur des terres est-il si peu évoqué ?
« Debout, toi l’insulaire »
Les arts, l’artisanat, le cinéma, la BD tiennent une place importante dans l’exposition, pour montrer « combien ce sujet [de la crise climatique] infuse profondément dans toute la société », explique Bruno Girveau, commissaire de cette exposition et familier des arts — il est l’ex-directeur du musée des Beaux-arts de Lille.
Quand ils ne versent pas dans la communication fade (Another World is Possible, du photographe David Buckland), les choix sont surprenants et judicieux : par exemple cette petite broderie laissée inachevée, qui évoque la brutalité de la tempête Xynthia, responsable, en 2010, de la mort de 52 personnes en France, dont 35 en Vendée.
Plusieurs documentaires livrent aussi des témoignages éclairants sur le déroulement des catastrophes et les « vies d’après », notamment au Groenland et à Mayotte, après le passage du cyclone Chido en 2024. L’une des œuvres les plus marquantes de l’exposition est sans doute cette vidéo montrant deux poétesses — l’une des îles Marshall, l’autre du Groenland — proférant en pleine nature arctique un texte invocatoire et accusateur envers « les monstres sans pitié qui pillent notre environnement » : « Debout, toi l’insulaire. »
Un cri salutaire dans un monde où se développent les camps de réfugiés climatiques, tel Mongalla, au Soudan du Sud, privé de centre de santé et d’école, où des nations déplacent leur capitale (Jakarta, en Indonésie, abandonnée pour Nusantara, à 12 000 km de là), comme le dévoile la troisième partie, « Que faire ? ».
De migration en migration, un cycle infernal
Heureuse initiative, l’exposition se déploie entre le deuxième étage du musée et le grand aquarium tropical du sous-sol, riche de 500 espèces d’animaux multicolores. Cette association incarne à merveille l’importance de l’océan dans la régulation du climat et l’interdépendance des espèces humaines et non humaines — d’autant plus importante dans le cas des 50 % de la population mondiale qui vivent à moins de 100 km des côtes.
Un exemple parmi d’autres : la sardinelle migre désormais des côtes africaines vers le Nord pour trouver des eaux plus fraîches. Dépourvues de leur protéine essentielle, les populations sénégalaises, déjà appauvries par la surpêche industrielle, vont donc souvent migrer elles aussi.
On peut s’étonner, en découvrant cette réalité, que l’exposition ne tire pas le fil infernal de ces migrations jusqu’à l’Europe. Elle aurait pu ne serait-ce que mentionner un nombre récent de « déplacés climatiques », selon l’expression convenue, ou ces 30 000 personnes décédées ou disparues lors d’une traversée en Méditerranée vers l’Europe, entre 2014 et 2024. D’autant qu’elle se déroule au musée dit de la Porte dorée, c’est-à-dire dans l’ex-musée français des colonies, créé dans la foulée de la grande exposition coloniale de 1931.
C’est oublier que la question est déjà beaucoup traitée dans l’exposition permanente du musée, explicite Olivier Bedoin. « Nous voulions surtout montrer que la plupart des migrations se font à l’intérieur des pays concernés ou dans les pays frontaliers — pour le Soudan du Sud, par exemple, c’est l’Ouganda ; pour le Sénégal, l’intérieur ou les Canaries. Il n’y a pas de mouvement de subversion des pays du Nord par les pays du Sud, comme on l’entend parfois. » Il est vrai que le pourcentage des personnes migrantes dans le monde n’équivaut qu’à 3,6 % du total de la population, selon l’Organisation des Nations unies en 2020, et toutes catégories confondues (étudiants, commerçants, etc.).
Malgré un début de gouvernance mondiale, notre monde sort de ses gonds. Le parcours de l’exposition le démontre, et rappelle plusieurs fois la nécessité impérieuse de réduire les gaz à effet de serre et de soutenir les initiatives locales, notamment l’architecture vernaculaire. Pourtant, aucun panneau informatif ne rappelle le caractère inouï du réchauffement climatique, ni son historique — le mot « Anthropocène », par exemple, n’est cité que dans la quatrième salle, au détour d’un carton anodin. Au contraire, l’exposition s’ouvre sur un rappel des catastrophes liées au climat dans l’Histoire, du déluge biblique au Dust Bowl étasunien, cette série de tempêtes de poussière provoquant un désastre écologique dans les années 1930.
Montrer que « les migrations liées au climat ne sont pas apparues avec la Révolution industrielle » est judicieux, mais fallait-il pour autant laisser dans l’ombre le rôle déterminant du politique dans la croissance du réchauffement climatique ? Ne laisse-t-on pas ainsi au nouveau visage de notre monde des contours flous ?
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« Exposition Migrations & Climat. Comment habiter notre monde ? », jusqu’au 5 avril 2026, musée de l’Histoire de l’immigration, palais de la Porte dorée, Paris 12e. Pour adultes et enfants (des cartons pédagogiques leur sont dédiés), plein tarif : 16 euros. |