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ChroniqueIdées

« L’hypocrisie, c’est de croire que la violence de l’ICE n’existe pas en France »

« Ici, la machine à broyer n’a pas attendu Trump », écrivent Rania Daki et Mariam Touré dans cette chronique. Elles mettent en regard les ravages d’ICE, aux États-Unis, et les mesures inhumaines que prend la France envers les exilés.

Rania Daki et Mariam Touré, 23 ans toutes les deux, sont cofondatrices de La jeunesse populaire.



« T’façon leurs histoires d’accueil / Leurs droits d’asile, c’est que pour les blancs » — Yasser, Médine (Enfant du destin)

Calais et la violence qu’on refuse de voir chez nous. La prochaine fois que vous prendrez l’Eurostar pour aller à Londres, je vous invite à penser à ces vies. Ahmed, Ayesha, Yasser, Michael, Shiva… qui voulaient, eux aussi, rejoindre l’autre côté de la Manche.

L’Europe tremble devant l’Amérique de Trump. Sur nos écrans, on observe avec effroi les promesses de déportations massives et on s’indigne de la brutalité de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement), cette police créée en 2003 pour traquer les sans-papiers. C’est confortable, l’indignation lointaine. Cela permet de fermer les yeux sur une vérité historique implacable : quand l’ICE a vu le jour, la France enfermait déjà ses étrangers depuis plus de vingt ans.

Ici, la machine à broyer n’a pas attendu Trump. Les centres de rétention administrative (CRA) sont nés en 1981. Tant que nous avions besoin de bras pour reconstruire le pays, nous avons importé des corps ; dès que nous n’avons plus eu besoin d’eux, nous avons construit des murs. Nous avons signifié à ces hommes et femmes que leur seule valeur était leur utilité, et que sans elle, ils n’étaient plus que des déchets à gérer, à stocker, à expulser.

On ne parle pas ici de théorie. Nous parlons de ce que nous avons vu. Nous avons arpenté ce terrain miné qu’est Calais, observé le travail de Human Rights Observers, écouté les jeunes qui arrivent à le fuir. Il faut avoir vu le CRA de Coquelles pour comprendre. Ce n’est pas une prison classique posée en ville. C’est un lieu de bannissement, perdu au milieu de nulle part, entouré de grillages et de vide. L’architecture elle-même est pensée pour déshumaniser : on cache, on invisibilise. C’est une boîte noire où le droit s’efface.

La frontière n’est plus une ligne, c’est une arme

On a entendu cette phrase terrible, rapportée aussi par les travailleurs sociaux : « Même la prison, c’est plus vivable qu’ici. » En prison, on sait pourquoi on est là, on compte les jours. Au CRA, le temps est suspendu. C’est une salle d’attente vers le néant. On y brise psychologiquement les individus par l’angoisse de l’expulsion imminente. On a vu des regards éteints, des corps traumatisés non pas par le voyage, mais par notre accueil.

« Quand les pauvres bougent, c’est de l’immigration politique ou économique. Quand les riches bougent, c’est de l’expatriation, du tourisme d’affaires ou du tourisme de loisirs. […] On ne vit pas au paradis pour avoir envie d’aller en enfer. Vos visas, c’est la ligne Maginot », disait Fatou Diome, dans l’émission « Ce Soir (ou jamais) », le 24 avril 2015 sur France 2.

À Calais, cette logique administrative devient mortifère. Comme l’analyse Fatou Diome, la frontière n’est plus une ligne, c’est une arme. Les chiffres de 2024 sont là, glaciaux : 70 exilés sont morts dans la Manche, nous rappellent L’Humanité et Amnesty. Derrière ces statistiques, il y a des prénoms que nous refusons d’apprendre. Sur le mémorial tenu par Les Jours, la réalité nous saute au visage : ce sont des familles, des enfants. Ce ne sont pas des accidents.

Quand on harcèle les campements le jour, lacère les tentes, confisque les duvets comme on a pu l’observer avec les associations et qu’on ferme toutes les voies légales, on pousse les gens à la mer. Se taire devant ce qui se passe à Coquelles, c’est accepter que des êtres humains soient traités comme des flux indésirables. On a vu la peur dans les yeux de ceux qui sont traqués chez nous. Cette peur n’a pas besoin de l’Amérique pour exister. Elle est made in France.

La violence comme programme politique

L’hypocrisie, ce n’est pas de s’indigner de l’ICE, mais de croire que cette violence n’existe qu’aux États-Unis. Comme si le racisme n’existait qu’outre-Atlantique, et que la France en était immunisée. Ces derniers jours, plusieurs personnes de gauche se sont insurgées contre l’ICE et ses procédés en disant que la France devait se prémunir contre l’extrême droite, au risque de voir la police française agir comme l’ICE. On pose alors la question : n’est-on pas déjà dans cette conjoncture ?

La fenêtre d’Overton a été déplacée depuis longtemps en France. Avant d’arriver à Arno Klarsfeld qui appelle à organiser des « rafles contre les OQTF », nous avons passé beaucoup d’étapes.

N’oublions pas que Bruno Retailleau avait mobilisé plus de 4 000 membres des forces de l’ordre pour mener des contrôles dans les gares et les bus à la recherche de « clandestins » en juin 2025.

N’oublions pas que Gérald Darmanin avait lancé l’opération Wuambushu à Mayotte afin de déloger et expulser massivement des sans-papiers en avril 2023.

N’oublions pas que le Parti socialiste a permis l’adoption de la loi sécurité publique en 2017, sur laquelle s’appuie la présomption de légitime défense portée par Les Républicains.

N’oublions pas les cas incalculables de « bavures » policières, qui ont mené à la mort de El Hacen Diarra, Nahel Merzouk, Wanys Rahou, Adama Traoré, Malik Oussekine, et bien d’autres. Et lorsqu’il ne s’agit plus de cas isolés, que les élus le facilitent, alors l’État le permet. Et ça ne date pas d’hier.

Un système racial global

Nous sommes dans un système qui choisit : qui a le droit de circuler, de vivre, d’exister, et qui doit mourir. Mais pas seulement mourir physiquement : qui est exposé à la mort, à la violence, à la misère, à l’abandon.

Quand nos parents sont venus en France, ils ont immigré. Quand on va à l’étranger, on s’expatrie. Mais si nous n’avions pas la nationalité française, nos voyages n’auraient pas la même saveur. Nous n’avons pas le même droit de circulation, le même accès aux frontières. Et cette inégalité face aux frontières se retrouve aussi dans l’indignation : toutes les vies ne provoquent pas la même émotion, ni la même attention.

La sphère médiatique a réellement compris la dangerosité de l’ICE lorsque Renee Nicole Good, une femme blanche, s’est fait assassiner. Elle ne méritait pas de mourir, pas plus que les personnes non blanches assassinées avant elles, mais qu’aucun média n’a visibilisées.

Quelques semaines plus tard, on tombe sur la une de Libération : « Pourquoi la France a besoin d’immigration ». Quelle vision utilitariste de l’immigration ça donne ! Sommes-nous condamnés à n’être que des corps-objets ? Sans humanité, ni notre vie ni notre mort ne vous émeut.

En 2026, la déshumanisation des exilés fait corps avec la criminalisation de la solidarité qui ne se joue plus seulement devant les tribunaux, mais aussi dans les esprits. L’étiquette infamante d’« islamogauchisme » est désormais brandie pour diaboliser quiconque défend les droits des musulmans, des exilés, ou ose porter la voix des peuples opprimés en Palestine, au Soudan ou en République démocratique du Congo.

« La déshumanisation des exilés fait corps avec la criminalisation de la solidarité »

Sur le terrain, cette violence symbolique devient physique : pendant que des humanitaires sont emprisonnés en Grèce, en France, les exilés soutenus par Utopia 56 voient leurs tentes et leurs maigres abris incendiés, les laissant sans protection dans la nuit.

Pourtant, nous ne devons pas laisser le cynisme l’emporter. L’espoir passe par une réappropriation vitale de notre devise. La Liberté, c’est celle de se saisir des municipales de cette année pour sanctionner l’inhumanité par les urnes. L’Égalité, c’est garantir enfin le droit et la dignité à tous les exilés sur le territoire. La Fraternité, enfin, trouve son modèle en Cédric Herrou : son long combat judiciaire, couronné par la consécration du principe de fraternité, prouve que la ténacité paie et que la solidarité ne doit jamais être un délit.

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