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ChroniqueQuotidien

« Pour les diasporas, l’avion n’est pas un luxe, c’est un lien vital à nos origines »

« Ce retour sur nos terres, auquel beaucoup de nos parents tiennent tant, est une façon pour eux de nous reconnecter à notre famille. »

C’est évident : l’avion pollue. Mais quand on est écologiste et issu de l’immigration, comme notre chroniqueuse Rania Daki, la question prend une autre dimension : « Retourner au pays, ce n’est pas une histoire de vacances. »

Rania Daki, 23 ans, cofondatrice de La jeunesse populaire et du média Diasporas, se bat pour inscrire la justice sociale au cœur du combat environnemental.


On ne va pas se mentir, l’avion, ça pollue. Le constat scientifique est largement partagé dans le mouvement écologiste : réduire son usage est une nécessité. Mais ce discours m’a parfois donné l’impression que prendre l’avion, c’était trahir mes engagements.

Dans le milieu écologiste, certains défendent des taxes ou quotas, comme les fameux « quatre vols dans une vie » de [l’ingénieur] Jean-Marc Jancovici. Bien que je partage l’idée de sobriété, cette proposition de restriction de vols doit être nuancée et questionnée. En tant que personne ancrée dans une perspective de justice environnementale, ce débat m’a longtemps fait me sentir en décalage, comme si j’étais une impostrice parmi les écolos parfaits.

Il est nécessaire de remettre en question notre mode de consommation, et donc notre utilisation de l’avion. Néanmoins, je trouve que ce discours oublie une réalité : pour les diasporas, l’avion n’est pas un luxe ou un caprice, c’est un lien vital aux origines. En tant que personne issue de l’immigration, est-il juste que je me restreigne autant, alors que mon histoire personnelle et familiale est intimement liée à celle de la colonisation française ?

Un lien vital aux origines

Retourner au pays, ce n’est pas une histoire de vacances. Si je suis là aujourd’hui, c’est parce que mes parents et mes grands-parents sont venus en France après la colonisation. En 1965, soit près de dix ans après l’indépendance du Maroc, mon grand-père, alors jeune apprenti de 16 ans, est emmené en France pour travailler en tant que mécanicien dans des usines françaises.

Il faisait partie de cette fameuse main-d’œuvre d’après-guerre dont la France avait besoin. Il aura travaillé toute sa vie en France, allant même jusqu’à sacrifier sa santé pour son travail, mais ne demandera jamais la nationalité française. Une part de lui restait ancrée au Maroc, comme une racine qu’on ne déracine jamais tout à fait.

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De force ou de gré, pour le travail ou pour les études, à cause d’une guerre civile ou de persécutions, notre destin, celui des enfants de l’immigration, était scellé depuis longtemps. Ce retour sur nos terres, auquel beaucoup de nos parents tiennent tant, est une façon pour eux de nous reconnecter à notre famille, notre histoire, notre identité.

« L’exil est étrangement fascinant à penser, mais terrible à vivre. C’est la fracture incurable imposée entre un être humain et son lieu d’origine », a écrit l’universitaire palestino-américain Edward Saïd dans son essai Réflexions sur l’exil.

Entre deux terres

Quand j’étais plus jeune, mes seuls voyages se résumaient aux trajets entre la France et le Maroc, si déjà mes parents pouvaient se le permettre. On avait le droit, chaque été, au traditionnel voyage en voiture — ou en car, parfois en avion — de Paris à Casablanca, en passant par le port de Tarifa ou Algeciras, en fonction des années.

Je faisais un coucou au célèbre taureau espagnol, et dégustais les glaces de l’aire d’autoroute comme si elles étaient les meilleures du monde. Arrivée au ferry, j’observais ces familles immigrées venues de toute l’Europe, et me sentais enfin à ma place, dans le détroit de Gibraltar, entre mes deux terres.

« Direction l’port, deux jours le pied sur l’plancher / Jusqu’à Marseille avec la voiture un peu penchée », comme l’a chanté le groupe 113, dans le morceau « Tonton du bled ».

« Nous reconnecter à une partie de nous-mêmes »

Pour ma famille, c’était possible en voiture, mais pour ma voisine guadeloupéenne, ou mes meilleures amies, l’une ivoirienne et l’autre laotienne, l’avion est la seule option. Parce qu’au-delà de la culpabilité, il y a la question des alternatives. Pour bon nombre d’immigrés, ce lien est souvent fragilisé : billets à plus de 1 000 euros, titres de séjour précaires ou situations géopolitiques tendues.

Beaucoup ne peuvent pas bénéficier de ce seul moment de reconnexion. Comme l’écrit la journaliste Nassira El Moaddem dans Et si on rentrait au bled en train ? : « Trois semaines, un mois tout au plus, c’est toujours trop court mais essentiel pour nous reconnecter à une partie de nous-mêmes. » Alors renoncer à l’avion, pour beaucoup, c’est renoncer à une partie de soi.

Pour une écologie qui prend en compte les différentes réalités

Mon propos n’est pas de demander au mouvement écologiste d’abandonner la sobriété et la réduction des trajets en avion, mais de se rendre compte qu’on ne peut pas imposer une vision uniforme de la sobriété. Et j’admets que cette mission peut être difficile lorsqu’on n’a pas grandi dans ce contexte migratoire.

Cependant, si ces mesures ne sont pas pensées à partir de différentes perspectives, elles resteront eurocentrées et incompatibles avec une vraie justice sociale et raciale. Le mouvement écologiste doit reconnaître la diversité des vécus : rendre le train accessible, développer des alternatives, mais aussi comprendre que certains trajets sont incomparables.

Construisons une écologie qui n’invisibilise pas des millions de récits, et ne coupe pas le cordon entre les diasporas et leurs pays d’origine.

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