À Montreuil, les enfants goûtent aux joies de la récup’

15 juin 2018 / Amélie Beaucour (Reporterre)

Un mercredi sur deux, l’association anti-gaspi Récolte urbaine et des enfants de Montreuil cuisinent ensemble un goûter avec des fruits et des légumes bio invendus. Ils participent aussi à des ateliers créatifs sur lesquels plane l’esprit de la récupération.

  • Montreuil (Seine-Saint-Denis), reportage

Ce mercredi après-midi, Lucas, 12 ans, saute sur sa trottinette. Comme tous les enfants du quartier de la Boissière, il a rendez-vous place Jules-Verne, petit square coincé entre les barres d’immeuble et le stade de foot. Toutes les deux semaines, une étrange roulotte s’y installe pendant deux heures, et métamorphose la place en cour de récréation.

Cette roulotte, c’est la cuisine mobile de Récolte urbaine, une association « anti-gaspi », qui vit de la récupération alimentaire. Elle occupe un petit terrain en friche non loin de là, terrain sur lequel elle entrepose son matériel et entretient un potager.

Lucas, en avance, s’y rend justement. Antoine et Caroline, deux des bénévoles, sont en pleins préparatifs. Le garçon leur lance un « bonjour » timide et les observe charger le véhicule. Dans le coffre, feutres et crayons de couleur côtoient des cagettes en bois pleines de fruits et de légumes.

 « Vous voyez cette banane ? Sa peau est un peu noircie. Mais on va quand même l’éplucher pour voir quels morceaux on peut récupérer »

Avant chaque atelier, la petite équipe de bénévoles fait le tour des épiceries bio du quartier pour récupérer les invendus. Cette semaine, la récolte est maigre. Quelques bananes noircies, une barquette de fraises et des pêches déjà attaquées par la moisissure. « Je ne sais pas trop ce qu’on va en faire », avoue Caroline. Pour assurer le coup, les bénévoles ont tout de même acheté du pain et de la confiture.

Les ingrédients du goûter du jour.

À 14 h 30, la caravane arrive place Jules-Verne. À peine est-elle installée que les enfants du quartier s’y pressent. En quelques minutes, la cuisine est encerclée par une joyeuse farandole d’enfants, déambulant en bicyclettes et patins à roulettes.

La cuisine mobile.

Fanta, 9 ans, est parmi les premières sur les lieux. Elle connait bien le fonctionnement de l’atelier. D’elle-même, elle s’empare d’une éponge et asperge le plan de travail de vinaigre blanc. « On doit d’abord nettoyer, sinon on ne peut pas cuisiner », explique-t-elle à un enfant qui s’impatiente.

Fanta désinfecte le plan de travail au vinaigre blanc.

Au fil du temps, l’atelier est devenu un vrai rituel. Il a été adopté par les enfants du quartier, qui sont libres d’y venir comme bon leur semble. Conséquence : impossible de savoir combien ils seront à chaque fois. « En général, ils sont une quinzaine, mais il nous est arrivé de faire des ateliers à trois enfants comme à trente », raconte Caroline.

Cette semaine, ils sont une vingtaine. Certains, comme Kadiatou, sont là pour la première fois. La fillette de 4 ans a suivi son grand-frère, le clown de la troupe, qui fréquente régulièrement l’atelier. « Je peux couper les fraises ? » demande-t-elle en tirant sur la robe de Caroline. On la juche sur un tabouret et l’équipe d’un couteau à bout rond. La voilà apprentie cuisinière.

Caroline en profite pour enseigner quelques rudiments de cuisine et d’écologie. « Vous voyez cette banane ? Sa peau est un peu noircie. Mais on va quand même l’éplucher pour voir quels morceaux on peut récupérer. » Le travail de tri est central pour l’association. Toutes les épluchures sont mises de côté pour le compost. On sépare aussi l’eau de pluie, pour le lavage des mains, et l’eau potable, pour se désaltérer.

« Ça devient un rendez-vous pour eux, on sent qu’ils comptent sur nous » 

Cet esprit de récupération ne concerne pas seulement l’alimentation. Pendant que certains s’activent en cuisine, Antoine et Benjamin, un autre bénévole, déroulent un tapis de jeu à quelques mètres de la roulotte. Ils y étalent leurs trouvailles du jour. « On a récupéré des chutes d’un tissu qui servait à créer des maillots de bain, dit Antoine. Il est plutôt élastique, alors on peut en faire toutes sortes de choses avec : des guirlandes, des bracelets, des petits rubans… On propose, et on verra ce que les enfants ont envie d’en faire. »

L’atelier de fabrication de bracelets.

Finalement, la lutte antigaspillage n’est qu’un prétexte pour engager les enfants dans une démarche ludique et pédagogique. « Qui sommes-nous pour leur dire quoi faire et quoi manger ? demande Antoine. Tout ce qu’on peut essayer de faire, c’est leur montrer, les faire participer, rendre ça drôle et agréable. Et si le message ne passe pas, tant pis. Ils auront au moins passé un bon moment. »

La préparation du goûter.

Au fil du temps, les bénévoles ont tissé un lien particulier avec les enfants, une relation privilégiée, gagnée grâce à leur investissement dans l’atelier de rue. « Le fait de revenir chaque fois, c’est très important », estime Caroline. « Ça devient un rendez-vous pour eux, on sent qu’ils comptent sur nous, complète Antoine. L’atelier, on essaie de le maintenir coûte que coûte, même lorsque la météo n’est pas bonne. Et s’il pleut à verse et qu’on ne peut vraiment pas faire autrement que d’annuler, on se rend quand même sur place pour les prévenir, on reste discuter un peu avec eux. »

Quand sonne enfin l’heure du goûter, tout le monde se réunit sur le tapis de jeu. Au menu : salade de fruits et toasts à la confiture. Une fois le goûter englouti, Lucas, Fanta, Kadiatou et les autres enfants prennent le temps de ranger le matériel, puis se dispersent comme ils sont venus. Les bénévoles, épuisés, regagnent leur terrain. L’atelier a été un succès. La liste des activités suggérées par les enfants pour la prochaine fois s’est encore allongée. Mais, faute de moyens, les bénévoles savent déjà qu’ils ne pourront pas exaucer tous les souhaits. Pourvu que la prochaine cueillette soit bonne.


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Cet article a été réalisé avec le soutien de la Fondation Ekibio





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Lire aussi : Antigaspillage, solidarité, partage… bienvenue dans le mouvement « freegan »

Source : Amélie Beaucour pour Reporterre

Photos : © Amélie Beaucour/Reporterre
. chapô : Mohamed et Caroline.

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